Manuela Saenz, la libératrice du Libertador.

Publié le 7 Mars 2015

Manuela Saenz, la libératrice du Libertador.

Cette année pour la journée internationale du droit des femmes, j'ai choisi de rendre hommage à plusieurs femmes dont celle-ci aujourd'hui. Une façon de la faire connaître ici et de réhabiliter sa mémoire.

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De son vrai nom Manuela Saenz Aizpuru, elle était souvent surnommée Manuelita.

Elle fut la compagne de Simon Bolivar, patriote et révolutionnaire équatorienne.

Elle naît probablement à Quito le 27 décembre 1797 ( ou 1795).

Sa mère est envoyée à la propriété des Aizpuru pour y accoucher de cette enfant et meurt le jour même (dans certaines versions, elle serait morte deux ans plus tard).

Manuela est la fille illégitime d'un hidalgo, Simon Saenz Vergara.

Elle sera confiée au couvent des Monjas conceptas (monastère royal de la pure et immaculée conception) et y passera les premières années de sa vie sous la tutelle de la supérieure sœur Bonaventure.

Elle est éduquée en parallèle au domicile de son père par l'épouse de ce dernier, Juana del Campo y Larraondo qui s'est prise d'affection pour la petite fille par ailleurs douée pour les études.

Elle se lie d'amitié avec son frère consanguin José Maria Saenz et des fillettes noires qui seront longtemps ses compagnes de route, Natan et Jonatas.

Après sa formation chez les moniales conceptas elle part au monastère dominicain de Sainte Catherine de Sienne à Quito pour parfaire une éducation d'usage à l'époque pour les demoiselles de famille en vues.

Elle apprend à manier l'aiguille, la pâtisserie, à converser en anglais et en français.

A l'âge de 17 ans, elle s'enfuit du couvent.

En décembre 1816, elle a 19 ans et fait alors la connaissance de James Thorne, un médecin anglais fortuné plus vieux qu'elle de 26 ans. Le mariage est arrangé par le père de Manuela et la date fixée au mois de juillet 1817 à Lima.

Manuela se voue à ce moment aux activités politiques dans une atmosphère de mécontentement face aux autorités espagnoles. Les femmes ont alors une grande influence dans les cercles de la vice-royauté. Elles sont occupées à obtenir des places pour leurs maris, leurs fils, leurs pères.

Manuela Saenz, la libératrice du Libertador.
Rencontre avec Bolivar

Ils se rencontrent alors qu'il fait son entrée triomphante dans Quito le 16 juin 1822. Dans son carnet intime elle raconte cette rencontre ainsi :

« Lorsqu’il s’approcha de notre balcon, je me saisis de la couronne de roses et de rameaux de laurier, et la lança pour qu’elle tombât par-devant le cheval de Son Excellence ; mais en réalité, ce fut de telle sorte qu’elle vînt heurter, avec toute la force de la chute, la casaque, en pleine poitrine de Son Excellence. J’en rougis de honte, car le Libertador leva les yeux et m’aperçut les bras encore tout tendus par le geste que je venais de faire ; mais Son Excellence eut un sourire et m’adressa un salut avec le chapeau bleu sombre qu’il tenait à la main. »
— Manuela Sáenz

Manuela Saenz, la libératrice du Libertador.

Ils débutent rapidement une liaison et seront pendant huit années amants et compagnons de lutte jusqu'à la mort de Bolivar en 1830.

Elle l'accompagne au Pérou et se tient toujours à ses côtés lors des campagnes militaires.

Bolivar dans une lettre du 7 juin 1828 adressée au général José Maria Cordoba :

Vous connaissez bien ma personnalité et il n’existe ni n’existera rien qui ne puisse changer quelqu’un qui est né en aimant la liberté. Elle est aussi une Libératrice, non seulement du fait de son titre, mais surtout grâce à son audace et à son courage, sans que vous ou quelqu’un d’autre ne puissiez rien y changer. De cette affirmation provient le respect qu’elle mérite comme femme et comme patriote" .

Simon Bolivar

Manuela Saenz, la libératrice du Libertador.

image Manuela Sáenz Aizpuru, portant l'insigne de l'ordre du soleil - « Manuela Sáenz » par Copy by Tecla Walker of the Watercolor by Marcos Salas — Quinta de Bolivar, Bogotá.. Sous licence Domaine public via Wikimedia Commons -

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Compagne de lutte de l’indépendance , elle aura de multiples compétences.

Elle sera une politicienne confirmée, engagée corps et âme pour la cause de la liberté et les guerres d’indépendance (A Lima elle se consacre au credo révolutionnaire et influence la détermination du bataillon royaliste de Numancia auquel appartient son frère à changer pour passer dans le camp des patriotes.

Elle recevra du protecteur San Martin la décoration de l’Ordre de la Caballerosa del Sol en 1821 parce qu’elle avait su raviver la flamme des partisans.

Elle sera une conseillère avisée qui donnera de précieux conseils à Bolivar et son grand maréchal Antonio de Sucre et à San Martin. Sa diplomatie et son expérience ouvraient des portes certaines.

Elle sera une guerrière décorée par les plus grands militaires de l’indépendance à maintes reprises pour ces faits et gestes.

Elle devient Colonelle des armées des Patriotes et à titre posthume générale de l’armée équatorienne.

Elle interviendra dans tous les registres, des luttes pour l’indépendance sud-américaine, combattante, commissaire, organisatrice recruteuse de troupes, travaillant aussi bien à la confection des vêtements, secourant les blessés.

Elle était également secrétaire et archiviste de la correspondance politique et privée de Bolivar.

Le 25 septembre 1828, Bolivar est victime d'une tentative d'assassinat et sans l'intervention de Manuela il serait mort.

Révolutionnaire

Elle collectait les informations, distribuait les tracts, manifestait pour les droits des femmes. Elle est l'une des premières femmes à recevoir l'ordre du Soleil honorant ses services pour la Révolution.

A la façade de la maison, aujourd'hui siège de la chancellerie de Colombie, se tient cette plaque commémorative :

« ARRÊTE-TOI, SPECTATEUR, UN INSTANT / ET CONTEMPLE LE LIEU PAR OÙ SE SAUVA / LE PÈRE ET
LIBÉRATEUR DE LA PATRIE / SIMÓN BOLÍVAR / DANS L’ODIEUSE NUIT DE SEPTEMBRE
1828 »

Le 8 mai 1830, Bolivar, sa demande de démission acceptée, quitte la capitale et il mourra en décembre dans la ville de Santa Marta des suites de la tuberculose.

Ce qui plonge Manuela dans un profond désespoir et elle dira plus tard :

" J'ai adoré Bolivar vivant, mort, je le vénère".

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image ci-dessous « La Muerte del Libertador - Antonio Herrera Toro » par Antonio Herrera Toro — “Enciclopedia Salvat de Venezuela”, 1986. Sous licence Domaine public via Wikimedia

Manuela Saenz, la libératrice du Libertador.
Manuela Saenz, la libératrice du Libertador.

« Manuelita Záenz » par José María Epinosa. — Quinta de Bolivar, museum, Bogotá.. Sous licence Domaine public via Wikimedia Commons - Fefogomez

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En 1834, le gouvernement de Francisco de Paula Santador décrète son bannissement de Colombie et elle part s'établir sur l'île de la Jamaïque.

Quand elle revient en Equateur, son passeport est révoqué et elle est obligée de s'arrêter avant son but et elle s'installe dans la village de Paita. Elle y recevra la visite de personnes illustres, tel le patriote italien Giuseppe Garibaldi et l’écrivain péruvien Ricardo Palma.

Pour survivre les 25 dernières années de sa vie, elle traduira des lettres à destination des Etats-Unis de la part de baleiniers qui venaient dans les parages. Elle se livrera au commerce du tabac, fera de la broderie, de la pâtisserie.

En 1847, son mari décède assassiné et elle ne peut pas récupérer ses biens ni même la dot de 8000 pesos donnée par son père lors de son mariage.

Elle s’éteint le 23 novembre 1856, âgée de 59 ans au cours d’une épidémie de diphtérie qui sévit dans la région. Son corps est inhumé dans une fosse commune du cimetière local et toutes ses affaires sont incinérées par crainte de la propagation de la maladie, y compris ses lettres d’amour à Bolivar et les documents relatifs à la Grande Colombie qu’elle n’avait pas confiés à O’Leary qui rédigeait une biographie de Bolivar.

Dénigrée puis adulée

Malgré toutes ses performances et les qualités qu’elle a démontré auprès de son amant le Libertador, Manuela sera exilée , reniée et dénigrée plusieurs décennies durant par ses contemporains, y compris après sa mort.

Au milieu du XXe siècle, l’histoire est révisée et on commence à la revendiquer en tant qu-héroïne, figure majeure de l’indépendance sud-américaine mais aussi comme précurseur du féminisme en Amérique latine.

Sa personnalité même depuis, continue de susciter aussi bien la haine que l’amour et donne toujours lieu à des controverses.

Pour certains de ses détracteurs, ses exploits et ses qualités n’existaient que par la grâce de Bolivar.

A son époque, son franc-parler choquait et son attitude était jugée comme provocante, l’influence indéniable et politique qu’elle exerçait sur Bolivar lui valut la proscription.

Certains historiens se sont évertués à véhiculer une image de fonction décorative et romantique, voire de légende sexuelle et cela continue à s’attacher à son personnage.

Depuis, on commence à la considérer comme une icône du féminisme latino-américain, sa vie est glorifiée par les écrivains et les historiens renommés.

Des hommages

En Equateur

  • A Quito quartier San Marcos : un musée en sa mémoire
  • Une rue porte son nom ainsi qu’une des 8 administrations zonales
  • Un buste est dévoilé lors de la commémoration des 188 ans de la bataille de Pichincha à laquelle elle s’est illustrée.

En Argentine

  • En 2010, Rafael Correa le président de l’Equateur offre au nom de son pays un buste de bronze Manuela qui sera disposé sur la placette au croisement des rues Manuela Saenz et Juana Manso au sein du parc Mujeres Argentinas, secteur de Puerto Madero.

Au Venezuela

Au panthéon

En 2010, à l'occasion du 199e anniversaire de l'indépendance du Venezuela, Manuela entre au panthéon national de Caracas aux côtés de Simon Bolivar.

" Si nous appelons Bolivar le Père de la Patrie, nous appellerons désormais Manuela la Mère de la Patrie, la mère de la Révolution" a déclaré Hugo Chavez à cette occasion »

Ses restes seront placés dans un sarcophage conçu spécialement et placé à côté du maitre autel dans lequel gisaient les restes de Simon Bolivar.

Elle se voit conférer à titre posthume le grade de générale de division de l’armée nationale bolivarienne pour sa participation à l’indépendance du pays.

Manuela Saenz, la libératrice du Libertador.

Deux livres de mes auteurs préférés sont dédiés à Manuela :

· Pablo Neruda, La insepulta de Paita: elegía dedicada a la memoria de Manuela Sáenz, amante de Simón Bolívar (avec gravures sur bois de Luis Seoane). Buenos Aires : Losada, 1962

Manuela Saenz, la libératrice du Libertador.

Gabriel Garcia Marquez, El general en su laberinto, roman sur les derniers jours de Bolívar, dont Manuela Sáenz est un des personnages principaux, 1989

Le portrait imaginaire qu'en fait l'écrivain colombien a contribué à la revalorisation du personnage historique, de plus en plus reconnu selon l'historien vénézuelien Denzil Romero « pas seulement comme une maîtresse, mais comme la femme intelligente, indépendante et forte qu'elle était »

Dans le roman, elle est décrite comme la Quitène aguerrie qui aimait Bolívar mais qui ne devait pas le suivre jusqu'à la mort. Le Général laisse derrière lui Manuela Sáenz, mais, durant tout le roman, il lui écrit. Elle tente également de lui envoyer des lettres afin de lui donner des nouvelles de la situation politique, mais les porteurs de dépêches ont pour consigne de ne pas les livrer

Manuela Saenz, la libératrice du Libertador.

Au cinéma

Manuela Saenz, la libératrice du libérateur, un film du venezuélien Diego Risquez avec Beatriz Valdez et Mariano Alvarez.

Sources : wikipédia, apuntes

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L
J'ai découvert cette femme et sa vie ;j'adore .Merci pour tout ce temps que vous consacrez a vos articles que j'ai découvert depuis peu a partir du mot" colonisation " moi qui suis née dans une de ces colonies
Amitiés Marie-Pierre
C
Merci Marie-Pierre,

J'essaie d'aller dans le sens de mes idées anticolonialistes qui sont chaque jour confortées dans leur pensée de nocivité quand j'étudie chaque peuple, peu importe son continent, même si je suis plus particulièrement tournée vers Abya Yala. Mais être anticolonialiste n'est pas du goût de tout le monde et à en croire par la résurgence d'idées fascistes sur notre territoire, leurs bouches qui s'ouvrent un peu trop facilement en ce moment, je crains que l'on ne retourne à des jours sombres. Aujourd'hui, les peuples vivent une autre forme de colonialisme adapté aux besoins de notre époque, c'est celui de l’expansionnisme des multinationales vouées à extirper au forceps les ressources de la planète et qui commandent en haut lieu ceux que l'ont nomme les puissants de ce monde. Une méthode ou une autre, peu importe car dans l'histoire c'est toujours les peuples que l'on dépossède.
De quelle colonie venez-vous ?
Amitiés

caro
A
Un article très intéressant et un superbe hommage. J'ai appris beaucoup de choses que j'ignorais complètement sur cette femme d'exception et de courage. Tu me donne envie de lire le roman de Garcia Marquez que j'adore. Merci Caro
C
Cela fait un an que je la gardait sous le coude pour l'occasion et par chance il y avait de la source en français. J'ai été touchée par l'injustice dont elle a été (est toujours de la part de certains) victime parce que femme, émancipée à une époque ou cela n'avait pas lieu d'être. De plus, être la compagne d'une telle icône que le libertador lui enlevait de ce fait toute qualité, car, pour beaucoup, elle ne pouvait qu'être sa vassale. Ce qui n'était pas le cas. Dans le roman de Gabo, c'est romancé mais on suit bien les derniers jours de vie du libertador quand il fuit, la tête basse, dans un état de santé lamentable ce pays pour lequel il a tant donné.
Demain, je parle d'autres femmes, cette année, j'ai été inspirée.