Aguas Blancas

Publié le 28 Juin 2017

Endormi au fond du miroir
avec le calme artificiel du verre fragile
le jour passe en ignorant
que quelque part
quelqu'un est tombé sur le dos
et que le sang
en une minute, a stagné jusqu'à l'inonder.
Tel un rayon d'ombre dans le regard
tel un poignard de vent, un fruit empoisonné
que personne ne pourrait même apercevoir :
ainsi tombe la lueur
effaçant son crépuscule
et la nuit prend racine en un songe
dont on se réveille jamais.

Etait-ce trop tard ou n'est-ce qu'un souvenir ?
Qui aurait pu deviner qu'après ce carrefour
venait la mort, rapide, cherchant où
poser son avidité de vie ?
Qui serait allé imaginer tant de cruauté
emprisonnée en quelques mains ?
Qui aurait pu imaginer tant de doigts
élargissant notre plaie ?
Bien que la lueur était à peine née
l'air brûlait jusqu'aux cieux
comme un palmier translucide
qu'un coup de cendres pliait jusqu'à la nuit.
Quelque part, l'obscurité
portant nom de cacique
affûtait sa rancoeur
déposait dans les mains du tueur
l'argent de la haine,
l'ogive d'une balle
et le brillant de la machette
du silence.
C'est le moment, ordonna-t-il,
de mener un holocauste
et il vit son ombre grise
au fond du reflet.

Et si c'était ton ami qui passait par là, assassin ?
Ou un enfant paré de son innocence,
ou une femme chargée de nostalgie ?
Ou le cousin que tu n'as pas vu depuis si
longtemps ?
Ou ce frère parti tenter sa chance ?
Ou le paysan du marché
qui ne marchande jamais ?
Cela aurait aussi pu être le jardinier
qui te salue à l'entrée de ta rue.
Et si ton père avait été dans cette camionnette
parce qu'inquiet il veut te voir,
ou ta mère venue sans crier gare
visiter sa petite soeur qui vit dans ce village ?
Et si tu ne connais personne, plus tranquille
tu exécuteras
ta mission d'ouvrir des corps, de les découper
à coups de balles
sans savoir comment se répandent les viscères
répandant
une odeur nauséabonde qui ne te quittera jamais.

Mais il y aura, il se peut, bien que tu ne t'en
souviennes point,
quelqu'un que tu as croisé
dans la rue, sur la plage
qui t'a cédé le passage ou t'a aperçu, solidaire
quand tu te trouvais au tréfonds d'une ancienne
tristesse.
Mais même si ce lien n'existait pas
après avoir tiré, resteras-tu le même ?
Iras-tu reconnaître les corps, piétineras-tu
leur silence ?
Et que vas-tu faire, assassin,
quand ils t'informeront
qu'il n'y avait à bord personne
d'autre que toi
et qu'on t'ordonne : Feu!
Achevez-les !

L'après-midi est nuage, un soleil pesant et lourd
un chien traverse la rue, un reflet
duquel émerge l'automobile.
C'est aussi un bosquet de palmiers
un oiseau posé dans l'ombre
une flaque dans la fond du fossé.

C'est l'après-midi, un sifflet se perdant dans les
champs,
un essaim d'instants bourdonnant entre les feuilles.
Et une chaleur antique, lassée de son humidité,
un cochon dans la verdure se cherchant lui-même.

L'après-midi est un souvenir venant de la mer,
une datte sèche, une brise chaude.
L'après-midi est le vingt-huit d'un juin criblé,
la fin d'un chemin, une balle dans la voix,
c'est un hurlement d'agonie qui ne s'éloignera
jamais,
un rêve brisé pour en jeter ses fruits.
L'après-midi n'est ni blancheur, ni pitié, ni caresse ;
c'est l'embuscade en toute impunité, la douleur
qui ne cesse.

Et on pourrait croire que l'après-midi est nuit,
mais quelque chose s'arrête au bord de l'oubli :
c'est un coup de grâce qui a raté sa cible.

Et si, maintenant, je me tais, pourrais-je encore
contempler
la couleur des oiseaux sur fond nuageux ?
Pourrais-je jouir de la nuit grâce à une seule
luciole
ou voir le papillon s'immobiliser au crépuscule ?
Si je me taisais, pourrais-je réentendre ma voix
ou serait-elle un langage de balles et de râles ?
Comment embrasser ma femme si je me tais
maintenant
sans que l'ombre de mes baisers n'aie goût
de sang ?

Si, maintenant, je me tais, comment se taire par
la suite,
lorsque le silence sera vraiment nécessaire ?
C'est un lieu commun de teindre l'eau de sang ;
mais il n'y a ici nulle métaphore, c'est l'exacte
image
d'un crime bien planifié :
ils furent dix-sept morts
un vingt-huit juin
et ce furent des policiers qui tirèrent
(paysans : les victimes; fonctionnaires :
les complices).
Le site de l'embuscade s'appelait Aguas Blancas ;
il s'appelle aujourd'hui Crime, Exécution, Impunité.
Ici, l'extraordinaire est de savoir que ce sang
a pu arriver à la mer
et que le crépuscule n'est pas tombé en avance.

Ce n'est pas non plus une métaphore :
la poésie, si elle existait,
effacerait les mots et les remplacerait
par un râle d'agonie.

Angel Carlos Sánchez

Rédigé par caroleone

Publié dans #ABYA YALA, #Mexique, #Devoir de mémoire, #La poésie que j'aime

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