Mexique : Ostula, le droit de vivre
Publié le 25 Août 2010
MEXIQUE : OSTULA, LE DROIT DE VIVRE
"Ils sont entrés chez moi, mais j'ai eu le temps de détaler, par
derrière." Valentín esquisse un sourire. Il y a trois mois environ, 150
individus, armés jusqu'aux dents et se présentant comme membres de la
Familia, le cartel le plus important du Michoacán, ont envahi le village
de Coire. Ils n'ont pas caché leurs intentions : ils venaient pour tuer
Valentín. Car le jeune homme, après s'être activement opposé il y a
quelques années au programme gouvernemental PROCEDE [1], destiné à
privatiser les terres collectives des populations indigènes, avait été
l'un des plus fervents partisans du soutien aux habitants de la communauté
voisine d'Ostula, lorsque ceux-ci ont décidé, en juin 2009, de récupérer
le millier d'hectares de terres volées dans les années 1960 par les
"petits propriétaires" du bourg de La Tacita. Les pistoleros n'ont donc
pas pu mettre la main sur Valentín. Ils se sont contentés de menacer ses
trois enfants (3, 6 et 8 ans) avec leurs fusils d'assaut, "on va flinguer
ton père", et ont emmené son jeune frère. Ils l'ont torturé pour essayer
de lui soutirer des informations, puis l'ont relâché au bout de deux
jours.
Nous avons finalement pu rencontrer les comuneros d'Ostula. Quatorze mois
après la récupération, et l'installation de plusieurs dizaines de jeunes
couples sur les "terrenos comunales", le bilan est lourd. Treize hommes
tués, et quatre "levantados", enlevés sans espoir de les retrouver vivants.
Peu à peu, nous saisissons mieux d'autres données du conflit. La plage
d'Ostula (rebaptisée Xayakalan) servait depuis des années au débarquement
de mystérieux chargements, en provenance de Colombie ou d'Amérique
Centrale. "Tout le monde dans la communauté savait que le trafic était
protégé par les militaires." Pas seulement parce que le casernement de la
Marine se trouve là, trop près pour que les allées et venues puissent lui
échapper. "Souvent, les soldats descendaient sur la plage, pour
surveiller les opérations, afin que les colis ne se perdent pas."
À côté de Valentín, le regard franc et décidé, deux commandants de la
garde communale d'Ostula. Celle-ci a été créée par les habitants des
villages, lassés de subir agressions et assassinats sans que les coupables
ne soient inquiétés. Ils savaient que la récupération de Xayakalan ne se
ferait pas sans heurts. Ils ont donc renoué avec les anciennes coutumes de
l'autodéfense indigène. Et cette police-là n'est pas une force étrangère à
la population, brutale et corrompue, au service des leaders politiques,
des trafiquants et gros propriétaires. Elle est formée et contrôlée par
les habitants de la communauté indigène.
C'est d'ailleurs ce qui inquiète les autorités. Voilà pourquoi, quelques
jours avant l'opération des pistoleros contre Coire, un millier de soldats
et de policiers sont entrés dans les maisons, à la recherche d’armes, sans
même un mandat de perquisition. Ils ont emmené deux des membres de la
police communautaire, prétendant les avoir arrêtés lors d’un contrôle
routier.
La complicité entre militaires et pistoleros est on ne peut plus claire.
Les uns désarment la population, les autres enlèvent et assassinent. Mais
les médias aux ordres retiendront une toute autre version : les indigènes
se livrent au trafic, et tous ces morts sont victimes de règlements de
comptes. Il faut donc militariser la zone, la pacifier [2] et la livrer au
développement. Comme par hasard, la région est riche en ressources
minières, la construction d'un port est en projet. De plus, les paysages
sont splendides. L'immense plage vierge, bordée de hauts cocotiers, attend
déjà les grues et les bétonnières.
Mais, nous l'avons déjà écrit, ces hommes et ces femmes rudes et
solidaires, indigènes nahua du Pacifique, ne sont pas à vendre. Pour eux,
se séparer de la terre qui nourrit les corps, conserve la mémoire des
villages, abrite les âmes des ancêtres et garantit l'avenir des enfants,
c'est accepter une vie au rabais.
Quand ils ont décidé de reprendre leurs terres, les comuneros d'Ostula,
Coire et Pomaro savaient qu'ils commettaient une folie. Francisco de Asís
Manuel, le président des biens communaux, le leur avait répété. C'était
juste avant son enlèvement.
Aujourd'hui, essayant de briser l’épais silence médiatique, la communauté
indigène de Santa María Ostula réclame le retour de ses membres
séquestrés, la vérité et la justice sur les assassinats, le démantèlement
des groupes paramilitaires du narco, le châtiment des fonctionnaires
gouvernementaux qui les protègent, le respect de l’intégrité de ses terres
communales, le respect de sa police communautaire et sa garde communale.
Avec ceux du Chiapas, de l'Oaxaca, du Guerrero, du Chihuahua et
d'ailleurs, avec les ejidatarios de San Salvador Atenco, les nahua de la
côte Pacifique du Michoacán nous disent que l'humanité peut rester digne
et libre.
Jean-Pierre Petit-Gras
[1] Ce programme consiste à proposer aux indigènes titulaires d’une
parcelle, dans le cadre de la propriété communale (collective), d’en
devenir propriétaires. Avec un titre de propriété, leur dit-on, vous
pourrez emprunter aux banques... L'objectif est double : détruire
l'organisation communautaire des indigènes, en niant leur conception de la
terre mère, inaliénable et sacrée, pour ensuite s'emparer des parcelles
hypothéquées.
[2] Cette "pacification" a fait 29 000 victimes depuis la prise de
fonction du président Calderon. Pour celui-ci, tous ces morts sont "la
poussière que l'on fait en passant le balai". Pour les observateurs
attentifs, un grand nombre d'entre eux sont tombés pour avoir voulu
défendre leur terre et leur dignité.
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