Chiapas, la Ville rurale antichambre de l'immigration

Publié le 22 Mai 2010

Bien le bonjour,

 

Le monde capitaliste a atteint le seuil frénétique d'une domination si

parfaite que les mots eux-mêmes ont perdu leur sens. Dans le rapport sur

le développement mondial 2009, sous-titré "Une nouvelle géographie

économique", publié par la Banque mondiale, il est dit que "l'intégration

économique implique de rapprocher les zones rurales des zones urbaines".

Alphonse Allais proposait de mettre les villes à la campagne pour résoudre

les problèmes de communication, la Banque mondiale, elle, a en tête de

rapprocher la campagne de la ville et elle invente le concept de ville

rurale ; pourtant, quand nous y regardons de plus près, nous nous rendons

vite compte que cette novlangue cache en réalité un projet beaucoup plus

menaçant que celui de notre humoriste et notre premier sourire se

transforme vite en grimace. Il s'agit pour la Banque mondiale et ses

sbires que sont les petits hommes d'État de libérer la campagne de tous

ces paysans, indiens ou métis, qui l'encombrent afin de l'ouvrir aux

échanges marchands dans une perspective purement capitaliste.

Les chercheurs Miguel Pickard et Mariela Zunino écrivent au sujet de cette

nouvelle initiative : "L'objectif réel du programme consiste à réorganiser

l'usage de la terre et des ressources de la campagne, ce qui implique la

séparation du paysan de la terre qu'il occupe actuellement. Le programme a

pour objectifs la concentration des gens de la campagne dans de petites

agglomérations, l'aliénation de leurs terres et l'exploitation de

celles-ci par de grandes entreprises (1)."

 

À la fin de 2008, les représentants du Mexique, des États de l'Amérique

centrale et de Colombie ont décidé de relancer le Plan Puebla Panama (PPP)

sous un autre nom, ils l'ont rebaptisé "Projet d'intégration et de

développement de Mésoamérique", ils ont effacé le côté un peu sec et

militaire de la première appellation pour lui donner une rondeur plus

civile et plus proche des idéologies qui ont cours. Mais la logique reste

la même : faire place nette à l'activité capitaliste. Tout le sud du

Mexique jusqu'à la Colombie est déclaré territoire à conquérir, un nouveau

Far West en quelque sorte. N'oublions pas que la mise en place de ce

projet d'"intégration" s'accompagne de la signature de deux traités

militaires, l'un entre les États-Unis et la Colombie, l'autre entre les

États-Unis et le Mexique.

*

Nous pouvons noter un certain parallélisme historique avec ce qui s'est

passé au XVIIIe siècle quand se sont créés ce que l'on appelle les

latifundia, ces grandes exploitations agricoles consacrées principalement

à des cultures d'exportation, café, tabac, canne à sucre…, ou à l'élevage

extensif de bovins. Jan de Vos (2) relate comment se sont formés les

latifundia au Chiapas "par le biais de l'accaparement des terres qui

appartenaient à des communautés indiennes et qui étaient alors habitées".

"Les Indiens, nous dit l'auteur, ont été dépouillés de leur propriété, de

leur rancho et de leur milpa, et n'ont eu d'autres solutions que de se

mettre (comme "peones acasillados") au service de leur nouveau maître." Le

programme actuel d'accaparement des terres et de concentration des paysans

indiens ou métis dans la ville rurale obéit à la même logique, mais sur

une tout autre échelle. C'est que le procès capitaliste a atteint une tout

autre dimension et exige une refondation et un élargissement de ses

perspectives.

 

Carlos Fazio dans un article paru dans "La Jornada", sous le titre "La

brèche chiapanèque" (3), précise qu'"on ne peut comprendre et expliquer le

système capitaliste sans le concept de guerre. La guerre est la forme

essentielle de reproduction de l'actuel système de domination ; la guerre

est consubstantielle à la phase actuelle de conquête et de reconquête

néocoloniale des territoires et des lieux socialisés". Nous pouvons nous

interroger : Quelle est la fin de la guerre ? Quelle est la fin de toute

guerre sinon de soumettre les gens à la pensée du vainqueur ? En

l'occurrence à la pensée des grands marchands capitalistes. Dans ce

processus d'accaparement de la terre, des territoires et de l'espace vital

des gens, ce ne sont pas la terre, le territoire ou l'espace qui sont

aliénés mais bien la pensée des gens. Les gens perdent la pensée de leur

activité sociale pour se trouver soumis à celle du vainqueur, ils ne

travailleront plus en fonction des échanges qu'ils ont entre eux et

déterminés par un mode de vie qui leur est propre, mais en fonction

d'échanges qui leur sont étrangers, déterminés par ce que l'on appelle les

lois du marché et les spéculations boursières, reposant sur une tout autre

appréciation de la vie, des échanges et des mœurs. Ce qui se trouve en jeu

est la fin d'une autonomie sociale et plus précisément celle des peuples

indiens, qui ont su, envers et contre tout, résister à une débâcle

annoncée.

 

L'autonomie se développe au sein d'un espace qui lui est propre, il s'agit

de s'approprier cet espace socialisé et de l'insérer dans les règles d'un

marché planétaire. Le gouvernement du Chiapas a l'intention de construire

les premières Villes rurales où il a déjà accordé des concessions aux

entreprises minières canadiennes, Linear Gold et Radius Gold, qui ont reçu

respectivement 80 000 hectares et 55 000 hectares, ce sont des mines à

ciel ouvert, qui, de ce fait, s'étendent sur une surface considérable,

elles ont aussi besoin d'une énorme quantité d'eau pour laver la terre du

mercure et de l'arsenic, je ne dis pas la pollution ! Mais elles sont si

loin du Canada… À l'extraction minière s'ajoute l'agro-industrie,

l'agriculture intensive, la bioénergie, le tourisme de masse et d'aventure

(!!), etc.

 

Dans le programme des Villes rurales (le projet est d'en construire

vingt-cinq), nous retrouvons ces différents aspects, militaire et social,

qui caractérisent l'offensive d'un monde totalitaire cherchant à imposer

un modèle de société, reposant uniquement sur l'échange marchand, et ce

qu'il implique, à l'ensemble de la planète.

*

Le premier aspect, l'aspect militaire, saute aux yeux. La concentration

d'une population dispersée et, pour cette raison, difficilement

contrôlable, fait partie d'une stratégie de contre-insurrection et de

pacification et elle a été appliquée de manière systématique lors des

guerres de conquête. La première tâche des missionnaires franciscains et

dominicains au Mexique fut de regrouper la population indienne autour de

l'église afin de mieux surveiller ses comportements religieux. Cette

politique de concentration a ensuite accompagné la guerre contre les

mouvements insurrectionnels qui ont éclaté tout au long de la colonie,

puis de la République. Il s'agit, en regroupant la population sous la

vigilance de l'armée, de "quitarle el agua al pez" (enlever l'eau au

poisson), c'est-à-dire de rendre plus difficile la clandestinité des

insurgés paysans et de leurs déplacements en leur enlevant l'appui d'une

population complice, dont ils sont originaires et au sein de laquelle ils

se mouvaient comme des poissons dans la mer. Cette mesure n'est pas non

plus particulière au Mexique, les Anglais l'ont prise au Kenya, les

Français en Algérie et les Nord-Américains au Vietnam. Les lieux où la

population est ainsi regroupée reçoivent différents noms : camps de

concentration, camps de regroupement, camps d'internement, réserves,

villages modèles, nouveaux villages, pôles de développement, et

maintenant, dans l'optique définie par la Banque mondiale, villes rurales.

Au Chiapas, où les communautés indiennes zapatistes, issues des peuples

originaires, Tzeltal, Tzotzil, Tojolabal, Chol, Mam, Zoque, et métis, ont

créé des régions autonomes avec ses conseils de bon gouvernement, ses

communes autonomes et ses autorités communautaires, le programme des

villes rurales engagé par le gouverneur Juan Sabines s'insère clairement

dans une politique de contre-insurrection. La seconde ville rurale se

trouve à Santiago del Pinar, une municipalité créée de toutes pièces pour

contrer l'influence des zapatistes dans les Altos du Chiapas.

 

Dans un article de "La Jornada" (4), le journaliste Hermann Bellinghausen

décrit ainsi les circonstances qui ont présidé au choix de ce lieu :

 

"Santiago del Pinar sera la première ville de ciment, de rues et

d'édifices dans ces montagnes. Sa situation est stratégique, elle touche à

San Cayetano (El Bosque) où se trouve la base militaire qui surveille le

caracol zapatiste d'Oventic, mais aussi à San Andrés Sakamch'en et à

Magdalena, deux autres communes zapatistes. La municipalité de Santiago

del Pinar est une base de l'armée depuis 1995. Son premier président

municipal fut un ex-militaire." C'est donc dans une municipalité

totalement sous influence militaire qu'est en train de s'ériger la

deuxième ville rurale du Chiapas. Ce n'est pas tout, Hermann Bellinghausen

ajoute : "La ville rurale non seulement obéit à des objectifs militaires

de concentration et de contrôle de la population, mais elle va permettre

l'installation de tours de télécommunication militaires et policières

juste au-dessus des municipalités autonomes zapatistes de San Juan de la

Liberdad et de San Andrés Sakamch'en. Selon une source locale, qui a

demandé l'anonymat, les véritables bénéficiaires seront les membres d'un

groupe de douze paramilitaires qui opèrent dans la zone et les tours

seront contrôlées par eux."

 

Au cours de l'inauguration du projet, en présence du gouverneur du

Chiapas, le président de la Fondation Azteca, partie prenante avec

d'autres fondations du programme Villes rurales, a déclaré que "passer

d'un état de pauvreté extrême à un niveau de bien-être supérieur va être

un exemple que nous voulons voir se répéter dans beaucoup d'autres

endroits du Mexique, pour cette raison, nous sommes tous très contents et

nous allons nous mettre au travail épaule contre épaule avec vous".

Les crapules se moquent du monde. Les crapules se pressent toutes au

portillon où l'argent est distribué : Telmex (télécommunication, Internet,

téléphonie), fondations Azteca, Banamex, Bancomer, toutes des banques,

plus Coca-Cola, Bimbo, etc. Le plan contre-insurrectionnel de Juan Sabines

intitulé "Plan de développement Chiapas solidarité" cherche en réalité à

convertir l'État du Chiapas en un paradis pour les investissements, ce qui

nous amène à aborder le deuxième aspect des Villes rurales, la dégradation

sociale.

*

Mariela Zunino et Miguel Pickard signalent que les programmes des

gouvernementaux qui, "dans leurs discours prétendent avoir pour objectif

la lutte contre la pauvreté et le développement des peuples, cherchent en

réalité à transformer la manière traditionnelle de vivre, à imposer à

travers un endoctrinement idéologique des valeurs étrangères à la

communauté, individualisme et réussite personnelle, pour aboutir à une vie

quotidienne absolument normalisée par des mécanismes de désintégration

communautaire et de rupture des liens propres au mode de vie

paysan-indigène".

 

"Esas ideas de los cashlanes no tienen que ver con lo que acostumbramos en

los pueblos" (ces idées des "cashlanes" (5) n'ont rien à voir avec ce que

nous avons l'habitude de faire dans les villages), remarquait un jeune

Indien Chamula au sujet de la ville rurale de Santiago del Pinar, et c'est

bien le but de la ville rurale : créer les conditions d'un changement

profond des usages et des coutumes et, à cette fin, commencer par modifier

l'environnement et le cadre de vie. Dans la propagande gouvernementale

pour la Ville rurale, on peut voir une jeune femme vêtue d'une robe

indienne se promener dans une rue pavée, bordée de magasins d'appareils

électroménagers, de téléphones portables, de centres d'ordinateurs, un

rêve de consommation et de modernité, le rêve d'Azteca ou de Coca-Cola, le

rêve des marchands, un rêve qui tourne vite, pour nous, à un funeste

cauchemar. Les Villes rurales tentent d'édifier un modèle de vie conforme

au modèle occidental sur la ruine d'une éthique de vie, sur la ruine d'un

mode de vie reposant sur le droit, sur une tradition fondée sur le droit

coutumier dit encore droit normatif. Il s'agit, en détruisant les formes

de relations habituelles entre les gens, découlant des obligations

réciproques, de les obliger à entrer dans un mode d'échange qui n'est pas

le leur. La ville rurale repose sur la démobilisation des habitants au

départ, et elle vise leur démobilisation complète.

 

Comment convaincre les gens de la campagne non seulement de changer

d'endroit, mais de perdre en outre leur patrimoine le plus important, la

terre, et de rompre avec un style de vie millénaire ?

 

Ce n'est pas un hasard si la première ville rurale, Nuevo Juan de

Grijalva, qui a été inaugurée en grande pompe en 2008 par le président de

la République, Felipe Calderón, et le gouverneur du Chiapas, Juan Sabines,

se trouve en plein cœur d'une région entièrement sinistrée par les pluies

torrentielles d'octobre et de novembre 2007. 1 200 familles dans 34

municipalités du nord du Chiapas ont tout perdu dans les inondations

causées par un glissement de terrain où a été englouti le village de Juan

de Grijalva. Le gouverneur du Chiapas a saisi l'occasion pour mettre en

chantier la première ville rurale, profitant du traumatisme causé par ce

désastre pour imposer un projet qui, en d'autres circonstances, aurait été

rejeté avec force par la population. Juan Sabines illustre ainsi la

"doctrine du choc" révélée par la militante canadienne Naomi Klein (6),

décrivant dans le détail la pratique de ce qu'elle appelle "le capitalisme

du désastre" et qui consiste à s'appuyer sur une catastrophe originelle

(tsunami, ouragan, guerre, action terroriste…), quitte d'ailleurs à la

créer, et l'état de dépression sociale qui en résulte, pour impulser des

mesures impopulaires et qui n'auraient jamais été acceptées dans des

conditions normales.

 

Evidemment les Villes rurales, comme bien des projets mettant en coupe

réglée la vie de la population et sortis tout armés de la tête des

dirigeants, se heurtent à cette même population, à ses réactions, à ses

aspirations confuses ou ouvertement déclarées : la ville rurale de Nuevo

Grijalva est vite devenue une ville fantôme ; ainsi que le note Hermann

Bellinghausen, "la ville rurale est l'antichambre de la migration non

seulement des hommes, mais des familles entières".

 

Mexico, le 18 mai de l'année 2010.

 

Georges Lapierre

--

Notes

 

(1) CIEPAC : Centre de recherches économiques et politiques d'action

communautaire (San Cristobal de Las Casas, Chiapas).

(2) Jan de Vos, "Historia de los pueblos indígenas de México, Vivir en la

frontera, experiencia de los indios de Chiapas", CIESAS, México, 1994.

(3) "La Jornada" du 19 avril 2010..

(4) Du 10 mars 2010.

(5) Ceux qui ne sont pas indiens.

(6) Klein (Naomi), "The Shock Doctrine. The Rise of Disaster Capitalism",

Metropolitan Books, Nueva York, 2007.

 

 

 

http://cspcl.ouvaton.org/article.php3?id_article=731

 

 

 

 

 

 

 

 

Rédigé par caroleone

Publié dans #Le chiapas en lutte

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