Argentine : La dernière Ona
Publié le 11 Août 2026
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ANRed 09/08/2026
Tandis que l'Europe applaudissait les beaux-arts à l'Exposition universelle de Paris, observant les peuples autochtones derrière des barbelés, on payait ici une livre pour chaque oreille coupée et on vendait des crânes aux musées européens. Un récit sur le capitalisme vorace, la complicité d'État et la reconquête de la mémoire à travers la voix de la dernière femme à avoir chanté dans la langue de son peuple. Par Marcelo Sicoff.
À cette époque, à Paris, on recherchait l'insolite, et le marchand allemand Carl Hagenbeck sut flairer l'opportunité avant tout le monde. Il savait ce qu'il faisait : il avait passé des années à chasser des lions en Afrique et des éléphants en Asie pour les vendre aux plus grands cirques d'Europe. Son génie, cependant, ne résidait pas dans l'importation d'animaux toujours plus rares, mais dans la transformation des cages. Hagenbeck avait compris que la bourgeoisie trouvait contre nature de voir des animaux sauvages derrière des barreaux ; il remplaça donc les barreaux par des douves dissimulées, ajouta quelques plantes artificielles et vendit l'illusion que l'animal vivait en liberté.
L'homme décida donc d'aller plus loin. Si le public était prêt à payer pour voir un lion du Bengale dans un enclos ouvert, pourquoi ne paierait-il pas pour voir les peuples qui vivaient à ses côtés ? En 1875, dans sa propriété de Hambourg, il organisa sa première « exposition ethnique » : il fit venir une famille sami avec ses rennes et les installa dans un campement de fortune. Le public s'empara de tous les billets. Hagenbeck comprit immédiatement qu'il avait trouvé la formule gagnante et élargit son répertoire en appliquant les mêmes critères qu'à l'acquisition d'animaux : il importa des Soudanais, des Inuits de l'Arctique et des autochtones des canaux de Patagonie. Pour chaque groupe, il créa un décor complet avec leurs huttes, leurs fourrures et leurs danses. Ainsi, la société européenne goûta au frisson d'entrevoir un monde sauvage en payant un prix d'entrée unique. Il avait inventé les zoos humains selon le même principe qui avait révolutionné les cages : la captivité est plus agréable si elle paraît naturelle.
Il commença à exhiber ces « sauvages » en Allemagne et en Suisse, puis les emmena au Jardin d'Acclimatation à Paris. Plus d'un demi-million de personnes payèrent leur entrée. Parmi la foule se trouvaient des anthropologues et des médecins qui obtinrent des consultations privées pour mesurer le crâne des captifs, photographier leurs cicatrices et examiner, à la lueur des bougies, les parties génitales des femmes.
Elles étaient transportées d'une ville à l'autre dans des wagons de marchandises. Cinq semaines au zoo de Berlin, puis Leipzig, Munich, Stuttgart et Nuremberg. En route pour Zurich, la tournée dut être écourtée car le spectacle commençait à se dégrader de l'intérieur : les gardiens et les employés abusaient sexuellement des femmes. La tuberculose, la rougeole et la syphilis firent le reste.
Ils sont tous morts.
Les restes ont finalement été conservés dans des bocaux en verre au département d'anatomie de l'université de Zurich.
On sait que lorsqu'une entreprise prospère, elle engendre des imitateurs. C'est pourquoi, en 1888, le baleinier belge Maurice Maître décida d'aller encore plus loin : il débarqua sur l'Isla Grande, en Terre de Feu, et kidnappa onze autochtones Selk'nam. Il les transporta enchaînés et les exhiba à l'Exposition universelle de 1889 à Paris. Pour souligner la brutalité du spectacle, des employés leur jetaient des morceaux de viande de cheval crue et les maintenaient délibérément sales, légèrement vêtus et dans un état de négligence. Dans les pavillons principaux, la société européenne cultivée célébrait les tableaux de Van Gogh et de Monet ; à quelques mètres de là, dans une cage, les « sauvages » venus des confins du monde dévoraient de la viande sanglante.
À cette époque, l'extermination était déjà un commerce. Quelques années auparavant, en octobre 1886, l'explorateur roumain Julius Popper avait débarqué sur les rivages de la Terre de Feu. Il s'y était rendu sous prétexte de chercher de l'or et prétendait avoir découvert le Río Grande, mais l'histoire le retient comme un « chasseur d'Indiens ». Rapidement, les amis de Popper, les compagnies d'élevage ovin, commencèrent à payer une livre sterling par Selk'nam tué, après avoir reçu les oreilles ou les mains coupées de la victime. Mais comme rien ne se perd et que tout est transformé, les crânes étaient emballés et envoyés au Musée anthropologique de Londres, qui payait quatre livres par tête.
Durant ces mêmes années, tandis qu'en Europe les gens faisaient la queue pour observer les populations indigènes derrière une clôture, en Terre de Feu naissait une fille destinée à chanter dans une langue que l'Europe avait déjà décidé de voir disparaître.
Benito Fava se demandait à qui cette femme chantait au milieu de nulle part. La réponse est qu'elle chantait à tout : aux étoiles, à la mer, aux animaux qui l'écoutaient, cachés dans les buissons. Elle chantait pour son peuple, qui s'éteignait lentement.
C'était une femme seule, chantant dans une langue qu'elle ne pouvait plus parler à personne.
L'hiver 1966 arriva avec des températures de trente degrés en dessous de zéro. Elle resta enfermée dans sa cabane, survivant grâce aux dons de quelques voisins. Voyant qu'elle ne s'alimentait plus, ils l'emmenèrent de force à l'hôpital de Río Grande. Elle mourut trois jours plus tard. On l'enterra au cimetière municipal, où personne ne parlait la langue dans laquelle elle avait chanté toute sa vie.
Elle s'appelait Lola Kiepja. Elle était la dernière Ona.
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traduction caro d'un article paru sur ANRed le 09/08/2026
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