L'Amazonie en conflit : les peuples autochtones face à l'avancée des marchés du carbone

Publié le 8 Juillet 2026

Pamela Troya , Sara Gómez

1er juillet 2026

 

Leaders autochtones. Photo : Institut de biotechnologie Quichua Sacha Supay (IQBSS)

Lors d'un atelier international organisé en Amazonie équatorienne, des leaders autochtones de toute la région ont conclu que les marchés du carbone sont essentiels pour repenser leur manière de contrôler, d'accéder aux ressources naturelles et de prendre des décisions à leur sujet. Cette rencontre a permis de comparer leurs expériences, d'identifier les risques et de développer une compréhension collective de cette réalité. Le débat doit désormais dépasser les aspects techniques et aborder la dimension historique et la dépossession : leurs territoires, leurs droits et leur autonomie sont en jeu.

L’atelier international sur les droits des peuples autochtones et les marchés du carbone s’est tenu à Puyo, en Équateur, du 19 au 21 février 2026. Il a réuni plus de 80 représentants des peuples autochtones de l’Amazonie équatorienne. Des représentants de la Colombie, de la Bolivie, du Pérou, du Brésil, du Guatemala, de l’Équateur et du Costa Rica ont également présenté leurs travaux et ont partagé une préoccupation majeure : sous couvert de conservation et de financement climatique, de nouvelles formes d’intervention et de contrôle sont mises en place sur les territoires autochtones. 

Tout au long de l'atelier, une idée a été fortement mise en avant : les marchés du carbone ne peuvent être appréhendés isolément, mais plutôt dans le contexte d'une histoire d'interventions sur les territoires autochtones. Par conséquent, les participants ont établi un lien entre différentes périodes – colonisation, exploitation du caoutchouc et expansion pétrolière et minière – et les initiatives climatiques actuelles. Dans ces processus, les territoires deviennent des objets d'intérêt extérieur, sans que les populations qui les habitent n'aient la moindre influence sur les décisions prises.

« Nous sommes les enfants du premier soulèvement. » L’événement international de Puyo a réuni des dirigeants autochtones et des spécialistes de toute la région. Photo : IQBSS

 

Le nouveau visage de l'extractivisme

 

Dans cette perspective, le carbone apparaît comme un nouvel élément au sein d'une logique bien connue. Il ne s'agit pas simplement de préserver les forêts ou de réduire les émissions, mais plutôt de savoir qui définit l'utilisation des terres et dans quelles conditions. Il est évident que ces mécanismes servent des intérêts mondiaux visant à pérenniser les modèles économiques actuels en permettant aux entreprises de poursuivre leurs activités polluantes. En retour, ces entreprises cherchent à compenser leurs émissions en faisant porter la responsabilité aux peuples autochtones qui, historiquement, ont préservé leurs territoires ancestraux.

Les expériences partagées ont renforcé cette interprétation. Des cas de projets de conservation ayant restreint l'accès aux terres ancestrales, limitant des pratiques traditionnelles comme la chasse, la pêche et la cueillette, ont été mentionnés. Dans d'autres cas, la création d'aires protégées sur des territoires autochtones ou de projets de captage du carbone a été réalisée sans consultation adéquate, engendrant des conflits qui persistent encore aujourd'hui. De plus, ces projets démontrent que le discours écologiste peut servir d'instrument de contrôle.

Le problème ne se limite pas au marché du carbone. Le discours change, mais les rapports de force demeurent. Par conséquent, au-delà des aspects techniques, la question a été abordée comme un conflit politique portant sur le territoire, l'autonomie et les droits.

Ces processus ne se déroulent pas isolément, mais s'accompagnent de discours promettant des avantages économiques, un développement local, ou encore une « amélioration de la qualité de vie », souvent qualifiée à tort de « santé et d'éducation » – des droits fondamentaux que l'État devrait pleinement garantir. Plusieurs intervenants ont rappelé que des promesses similaires ont marqué l'histoire, notamment dans le secteur pétrolier, où les résultats n'ont pas été à la hauteur des attentes. Cette mémoire collective nous permet d'interpréter les propositions relatives au carbone dans leur contexte historique.

En ce sens, le problème ne réside pas seulement dans l’instrument du marché du carbone lui-même, mais aussi dans sa mise en œuvre sur des territoires marqués par l’histoire de la dépossession. Le discours change, mais les rapports de force demeurent. Par conséquent, au-delà des considérations techniques, la question a été abordée comme un conflit politique relatif au territoire, à l’autonomie et aux droits, dans lequel les peuples autochtones cherchent à éviter de répéter les erreurs du passé.

Loin de lutter contre le changement climatique, les marchés du carbone servent des intérêts mondiaux dont le seul objectif est de poursuivre des activités qui polluent la planète entière. Photo : IQBSS

 

Décisions inégales et conflits internes

 

Un autre axe de recherche essentiel a consisté à analyser les processus décisionnels, compte tenu des profondes asymétries entre les acteurs impliqués. Alors que les entreprises, les ONG et les gouvernements ont accès à l'information technique, aux ressources financières et au soutien institutionnel, les communautés sont confrontées à ces dynamiques avec un accès limité à l'information et dans des conditions très inégales. Bien souvent, les acteurs extérieurs arrivent avec des propositions préétablies, cherchant à conclure rapidement des accords qui font fi des délais et des mécanismes de délibération communautaire. Les négociations sont fréquemment menées sans passer par des processus collectifs tels que les assemblées, ce qui engendre des tensions internes.

L’une des conclusions les plus importantes a été le manque d’information claire et accessible : les communautés ne disposent pas toujours de données complètes sur les avantages, les engagements et les répercussions à long terme des projets de captage du carbone. Cette situation accroît le risque de prendre des décisions sous la pression ou avec des informations incomplètes, ce qui compromet la capacité des peuples autochtones à exercer pleinement leur droit à l’autodétermination.

Dans ce contexte, l'importance d'une consultation préalable, libre et éclairée a été reconnue, tout comme la nécessité d'aller au-delà de son application formelle. À cette fin, l'accent a été mis sur le renforcement des mécanismes internes de prise de décision.

Le rôle de l’État a également été remis en question. Des études de cas menées dans des pays comme la Colombie et la Bolivie ont montré que les lois et réglementations étatiques ne garantissent pas des processus transparents ni équitables et que, parfois, l’État lui-même promeut ces mécanismes sans assurer la participation effective des peuples autochtones. Cela démontre que les décisions sont prises en dehors des territoires autochtones, puis transmises aux communautés pour validation, souvent de manière frauduleuse.

Dans ce contexte, l'importance d'une consultation préalable, libre et éclairée a été soulignée, ainsi que la nécessité d'aller au-delà de son application formelle. À cette fin, l'accent a été mis sur le renforcement des mécanismes de décision communautaires, des assemblées communautaires, des statuts internes et des gouvernements territoriaux, considérés comme des espaces fondamentaux pour garantir des processus véritablement collectifs et éviter les décisions imposées ou fragmentées.

Lors des tables rondes et des travaux de groupe, des questions ont été soulevées concernant l'inégalité d'accès à l'information sur le fonctionnement des crédits carbone et le manque de respect des processus décisionnels des communautés autochtones. Photo : IQBSS

 

Autonomie, mémoire et propositions propres

 

Toutes les interventions ont convergé vers un point essentiel : les décisions relatives au territoire ne sauraient être subordonnées à des agendas extérieurs. L’autonomie et l’autodétermination ne sont pas des principes abstraits, mais des conditions concrètes permettant de décider de ce qui est accepté, de ce qui est rejeté et à quelles conditions. Cette position est profondément marquée par la mémoire historique. Les expériences pétrolières et minières, ainsi que les politiques de « conservation et de développement », ont laissé des traces indélébiles : promesses non tenues, territoires dégradés et vies perdues. Par conséquent, les marchés du carbone ne doivent pas être perçus comme des opportunités isolées, mais comme s’inscrivant dans un continuum d’interventions extérieures sur les corps et les territoires autochtones.

Loin d’adopter une attitude réactive, les dirigeants autochtones ont affirmé que des solutions de rechange sont déjà en place : la gestion communautaire des forêts, les méthodes de production traditionnelles, la médecine ancestrale, le tourisme communautaire et les systèmes de connaissances. Ces solutions ne sont pas de simples paroles en l’air, mais des pratiques existantes qui assurent la subsistance sur leurs territoires, et ces pratiques doivent être renforcées, ouvrant ainsi une perspective différente des systèmes de compensation promus de l’extérieur.

Dans cette optique, l'atelier s'est conclu non seulement par des questions, mais aussi par une orientation claire : le renforcement des initiatives locales. L'accent est mis sur la consolidation, à partir de la base (organisation, économie, communication et articulation politique), des processus permettant une prise de décision autonome et durable. Plutôt que de s'adapter aux marchés du carbone, l'objectif est de tracer une voie singulière, où le territoire n'est pas un bien négociable, mais le fondement de la vie collective.

Les peuples autochtones disposent de plusieurs solutions pour éviter d'être soumis à la logique du marché des crédits carbone : soutien bilatéral, réformes fiscales, fonds pour l'eau, échanges de dettes, obligations pour la biodiversité et avantages non liés au carbone. Photo : IQBSS

 

Communication, articulation et désaccord autour du récit

 

Les échanges lors de l'atelier ont fait émerger la nécessité de contester non seulement le territoire lui-même, mais aussi le discours qui entoure ce qui s'y passe. Les marchés du carbone progressent non seulement par le biais d'accords économiques ou de cadres juridiques, mais aussi grâce à des récits qui les présentent comme l'unique solution à l'inévitable crise climatique. Dans ce contexte, la communication devient un enjeu stratégique, compte tenu du décalage entre la manière dont ces projets sont présentés dans les instances internationales et la façon dont ils sont vécus par les communautés locales. À l'échelle mondiale, ils sont décrits comme des mécanismes de conservation durable, mais au sein des communautés, ils sont perçus comme des processus d'incertitude, de restrictions, de conflits et de violations des droits humains. 

Cette différence souligne la nécessité pour les peuples autochtones de construire et de diffuser leurs propres récits. Dans cette optique, l'importance de renforcer les réseaux de communication autochtones a été mise en lumière, leur permettant de partager l'information, de rendre visibles leurs expériences et de produire des analyses à partir de leurs territoires. Il s'agit non seulement d'informer, mais aussi de faire entendre leur voix face aux discours imposés de l'extérieur. La communication devient ainsi un outil de défense territoriale et de plaidoyer politique.

Globalement, le différend autour des marchés du carbone n'est pas seulement matériel, mais surtout symbolique et politique. Il s'agit de savoir qui définit le problème, qui propose les solutions et selon quelle perspective les décisions sont prises.

La collaboration entre les communautés était un autre aspect essentiel, car malgré des contextes nationaux différents, elles partagent des problèmes régionaux communs. Le partage d'expériences, de leçons apprises et de stratégies renforce les positions collectives et empêche les processus de se développer de manière isolée. Cette collaboration ne se limite pas au niveau local ou national, mais s'étend aux espaces internationaux où sont prises les décisions qui affectent directement ces territoires.

L'importance d'identifier les alliés et les acteurs dans ce contexte a également été soulignée, car leurs intérêts divergent. Ainsi, disposer d'une cartographie des enjeux permet une prise de décision éclairée, puisqu'il est essentiel de reconnaître les forces qui cherchent à intégrer les peuples autochtones à des programmes qui ne tiennent pas compte de leurs réalités. Globalement, le différend entourant les marchés du carbone est non seulement matériel, mais surtout symbolique et politique. Il s'agit de savoir qui définit le problème, qui propose les solutions et selon quelle perspective les décisions sont prises. Dans ce contexte, la communication et la coordination sont des outils fondamentaux pour soutenir les processus de résistance et construire des alternatives à partir des territoires.

La collaboration entre les peuples autochtones de toute la région et les spécialistes est essentielle pour contrebalancer la progression fulgurante des marchés du carbone. Photo : IQBSS

 

Un scénario controversé : l'avenir des territoires

 

L'atelier n'a pas abouti à une conclusion définitive, mais a plutôt confirmé l'émergence d'un nouveau paysage de conflits territoriaux autochtones. Les marchés du carbone apparaissent comme un élément supplémentaire d'une dynamique mondiale qui redéfinit les formes de contrôle, d'accès et de prise de décision concernant la nature. Il ne s'agit plus simplement d'extraction directe, mais de mécanismes plus complexes qui opèrent par le biais de réglementations, de certifications, de financements et du discours climatique.

Dans ce contexte, les peuples autochtones sont confrontés à un défi non seulement technique et économique, mais aussi profondément politique. Leurs territoires, leurs droits et leur autonomie sont en jeu. Les interventions ont clairement démontré qu’il n’est pas question d’une acceptation passive de ces processus, mais plutôt d’une analyse critique qui met en lumière la reconfiguration des formes antérieures de dépossession, même si elles sont présentées sous un nouveau jour et avec de nouvelles justifications. Parallèlement, le débat ne s’est pas soldé par un rejet, mais a suscité une réflexion sur le sens de la gestion des terres, sur la manière d’affronter la crise climatique et sur le type d’avenir que nous souhaitons bâtir. 

Ce qui est en jeu, ce n'est pas seulement un mécanisme, mais la notion même de territoire. Et sur ce point, le message est clair : il n'y a pas de place pour la négociation lorsqu'il s'agit de la vie, de l'autodétermination et de la souveraineté des peuples.

Face à un discours mondial qui transforme les forêts en actifs marchands, il nous faut envisager une perspective différente, où le territoire n'est pas une ressource, mais un espace de vie, de relations et de communauté. Ce contraste caractérise notre époque. Pour les participants à la réunion, les marchés du carbone ne constituent pas une solution, mais plutôt une nouvelle forme d'intervention sur les territoires qui, sous couvert de conservation et d'action climatique, reconfigure d'anciennes logiques de contrôle visant à s'approprier des espaces qui ne leur appartiennent pas.

Face à ce constat, la position est claire : les territoires ne sont pas à vendre, et ils ne sauraient servir d’instrument de compensation pour maintenir des économies polluantes. La crise climatique ne se résoudra pas en transférant la responsabilité sur celles et ceux qui, historiquement, ont pris soin des forêts. Ce qui est en jeu, ce n’est pas un simple mécanisme, mais le sens même du territoire. Et sur ce point, le message est sans équivoque : la vie, l’autodétermination et la souveraineté des peuples sont non négociables.

 

Pamela Troya est une militante LGBTQ+ et des droits humains, experte en plaidoyer politique et porte-parole pour l'égalité du mariage en Équateur. Elle est titulaire d'une licence en communication organisationnelle (Université San Francisco de Quito) et d'un master en communication politique et marketing (Université internationale de La Rioja).

Sara Gómez est titulaire d'une licence en communication sociale et d'un master en écologie appliquée. Elle possède également un diplôme en écoféminisme et un autre en genre, diversité et inclusion. Consultante internationale en genre, environnement, interculturalité et éducation (éducation populaire et éducation aux médias), elle se spécialise dans l'innovation sociale et la gestion des connaissances.

traduction caro d'un article de Debates indigenas du 01/07/2026

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