Vivre sous la guerre au Kurdistan irakien
Publié le 8 Avril 2026
06/04/2026
Par Renwar Najem* – Depuis début mars, je reçois de brefs messages d'un proche à Souleimaniye :
.» Ce message arrive généralement avant les informations locales. D'abord le calme ; puis, les annonces d'un nouveau drone, d'un nouveau missile, d'une nouvelle longue nuit d'incertitude au Kurdistan irakien. Cette succession d'événements illustre un aspect essentiel de la manière dont ce conflit est vécu au Kurdistan irakien. Les conséquences les plus significatives ne se mesurent pas seulement en pertes humaines ou en destructions matérielles, mais aussi à l'intégration progressive de la guerre dans le quotidien.
Comparée à des familles en Iran ou au Liban, la mienne peut encore être considérée comme chanceuse. Ils n'ont pas perdu leur maison. Ils peuvent encore communiquer. Ils peuvent encore s'entraider. Mais la guerre n'a pas besoin de tuer pour que la peur s'installe et bouleverse la vie. Au Kurdistan irakien, notamment dans des villes comme Erbil et Souleimaniye, le conflit entre les États-Unis, Israël et l'Iran n'est plus un simple affrontement géopolitique lointain. Il s'est infiltré dans le quotidien, l'approvisionnement énergétique, les marchés, le sommeil, les écoles et le système nerveux de toute une population. L'Irak se retrouve de plus en plus pris entre deux feux, et le territoire kurde est devenu l'un des endroits où cette pression est la plus visible.
La situation sécuritaire immédiate est extrêmement grave. Au cours du premier mois de la guerre, 474 attaques de drones, de missiles et de roquettes ont été recensées contre la région du Kurdistan irakien, faisant 14 morts et 93 blessés. Certaines attaques visaient des sites liés aux États-Unis ou à des groupes d'opposition kurdes soutenus par l'Iran et basés dans la région. D'autres ont touché des bases des Peshmergas kurdes, des installations pétrolières et gazières, des aéroports, des tours de télécommunications et des zones proches des populations civiles. Même si le nombre de victimes est limité par rapport à d'autres zones de guerre régionales plus vastes, l'effet cumulatif est considérable. Ces attaques répétées érodent la confiance dans la capacité du gouvernement à se protéger et renforcent l'idée que la région kurde d'Irak est exposée à des menaces auxquelles elle ne peut répondre efficacement.
Cette situation a des conséquences particulièrement graves, car elle affecte des secteurs essentiels à la résilience économique et politique de la région. Le gisement gazier de Khor Mor, vital pour l'approvisionnement en électricité de la région, a été fermé par précaution après le début du conflit, et des infrastructures pétrolières clés seraient restées à l'arrêt ces derniers jours. Il ne s'agit pas d'un simple désagrément temporaire. La réduction de l'approvisionnement en électricité contraint les ménages et les entreprises à recourir à nouveau à des générateurs privés coûteux. De plus, la flambée des prix du carburant – le prix des bouteilles de gaz, indispensables pour cuisiner, a triplé – pèse encore plus lourdement sur une population déjà fragilisée par les retards de salaire, l'inflation et une incertitude économique persistante. À cet égard, le conflit dépasse le cadre des zones directement touchées. Il affecte les services publics et la trajectoire de développement, déjà fragile, de la région.
Le fardeau qui pèse sur la population civile n'est pas seulement matériel, mais aussi psychologique. À Souleimaniye, qui ne dispose pas de systèmes de défense comparables à la protection américaine autour de l'aéroport d'Erbil, l'insécurité est vécue comme un problème récurrent plutôt que comme une catastrophe isolée : drones survolant la zone, explosions, rumeurs se propageant rapidement dans les quartiers et ripostes improvisées de la population locale utilisant des fusils AK-47 pour abattre les drones – autant d'éléments qui ne contribuent guère à rassurer les habitants. Ces conditions engendrent bien plus que de la simple peur. Elles créent un sentiment persistant d'impuissance, en particulier chez les enfants, qui apprennent très vite lorsque les adultes et les institutions ne parviennent pas à les protéger efficacement des événements qui se déroulent autour d'eux. C'est l'un des coûts les moins visibles, mais les plus durables, d'une escalade régionale prolongée.
La situation politique du Kurdistan irakien exacerbe ces vulnérabilités. La région se trouve au carrefour de relations qu'elle n'a pas librement choisies et dont elle ne peut se défaire aisément. Sa survie après 1991 et sa place au sein de l'Irak après 2003 sont étroitement liées à la puissance américaine. Parallèlement, elle est profondément interconnectée avec l'Iran pour des raisons géographiques, commerciales, sociales et économiques. Il en résulte un dilemme structurel. Le Kurdistan irakien ne peut s'aligner ouvertement sur une campagne américaine ou israélienne contre l'Iran, mais il ne peut pas non plus s'isoler complètement des conséquences de la présence militaire américaine et de la compétition stratégique sur le sol irakien. Sa marge de manœuvre est réduite, et se restreint d'autant plus que l'escalade s'accélère.
C’est dans ce contexte qu’il faut comprendre les récentes attaques contre les infrastructures. Il ne s’agit pas de simples incidents tactiques. Elles indiquent que les atouts économiques du Kurdistan irakien pourraient être de plus en plus utilisés comme instruments de coercition. Dans toute la région, les installations énergétiques sont intégrées à la logique opérationnelle de la guerre. Pour le Kurdistan irakien, la situation est particulièrement dangereuse. Ses gisements de gaz, ses installations pétrolières et ses réseaux électriques figurent parmi les rares piliers qui subsistent de sa viabilité financière et de son autonomie politique. Toute atteinte à ces infrastructures aurait des répercussions bien au-delà de la sphère militaire immédiate. Elle saperait la confiance des investisseurs, réduirait les capacités de l’État, exacerberait la frustration de la population et limiterait davantage la capacité du Kurdistan irakien à préserver son autonomie au sein de l’Irak.
Cependant, la situation n'est pas celle d'une absence totale de défense. La région du Kurdistan irakien conserve certains atouts qui la distinguent d'autres zones exposées. Elle bénéficie d'une certaine visibilité internationale, de capacités de sécurité intérieure, d'une importance économique transfrontalière et de l'effet dissuasif, certes limité, de la présence américaine autour d'Erbil. Ces facteurs sont importants car ils peuvent réduire la probabilité que la région devienne le principal théâtre d'un conflit de grande ampleur. Néanmoins, ils n'offrent qu'une protection partielle. La région du Kurdistan irakien ne dispose pas d'une défense aérienne robuste ni des réserves financières des États du Golfe qui permettraient la réparation rapide des infrastructures endommagées et l'absorption des perturbations prolongées. Sa vulnérabilité demeure importante.
Par conséquent, l'objectif politique le plus réaliste pour la région du Kurdistan irakien n'est ni la victoire ni un avantage stratégique, mais le confinement. Il s'agit d'éviter de devenir un champ de bataille majeur, de préserver les infrastructures essentielles et de maintenir une stabilité intérieure suffisante pour empêcher qu'une escalade régionale n'entraîne des dommages institutionnels durables. Au sein des ministères des Affaires étrangères et des états-majors, cette guerre est analysée sous l'angle de la dissuasion, du signal et de la gestion de l'escalade. Dans des villes comme Souleimaniye, elle est vécue plus directement : par la perturbation des services, les nuits blanches, la hausse des prix et le besoin constant de rassurer ses proches, ne serait-ce que pour une nuit de plus.
Et pourtant, malgré tout, la vie continue. Les familles ont célébré l'Aïd el-Fitr, les stades sont pleins à craquer, les magasins restent ouverts et les réseaux sociaux regorgent de blagues et de mèmes sur la guerre. Au Kurdistan irakien, comme partout ailleurs dans le pays, la peur et la routine coexistent souvent. Non pas que les gens ignorent la situation, mais parce que continuer à vivre est devenu un moyen de faire face. Dans une région du monde où la guerre, les crises et l'incertitude sont récurrentes, le quotidien devient une forme de résistance.
*Publié par la Fondation Rosa Luxemburg / Traduction et édition : Kurdistan Latin America
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Vivir bajo la guerra en el Kurdistán iraquí -
Por Renwar Najem* - Desde principios de marzo, he estado recibiendo breves mensajes de un familiar e
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