Öcalan propose-t-il une union démocratique des nations au Moyen-Orient ?

Publié le 6 Avril 2026

06/04/2026 

Par Özgür Amed* – Suite à une rencontre tenue le 27 mars avec le leader kurde emprisonné Abdullah Öcalan, la délégation Imrali du Parti de l'égalité des peuples et de la démocratie (DEM) a publié un communiqué résumant les échanges. Ce communiqué, très attendu dans le contexte du processus de résolution politique en cours entre l'État turc et le mouvement kurde, comprenait également des analyses de la guerre en Iran, que nous examinerons en détail dans cette chronique.

« Malgré quelques évolutions positives en Syrie, dans ce contexte douloureux, la possibilité d'une guerre avec l'Iran se profile désormais », a déclaré Öcalan à la délégation. « Trois axes d'action se dessinent dans ce conflit : premièrement, la ligne de conduite entre les États-Unis et Israël ; deuxièmement, celle de certaines puissances internationales et régionales, menées par le Royaume-Uni, qui cherche à préserver le statu quo ; et troisièmement, la voie de la démocratie et de la coexistence que nous défendons. »

Öcalan ne distingue pas trois blocs d'États, mais plutôt trois rationalités historiques. La première est une rationalité qui gouverne par la guerre ; la seconde, une rationalité qui cherche à ajourner le conflit par l'équilibre ; la troisième, une rationalité qui le résout par la société. Celles-ci représentent les mentalités et les paradigmes politiques du contexte conflictuel mondial et régional qu'il nomme la « Troisième Guerre mondiale ».

Pour Öcalan, l'Iran n'est pas simplement un État islamique ; c'est un projet nationaliste hégémonique à dominante chiite qui instrumentalise la religion. Il figure parmi les principaux défenseurs du statu quo qui entravent la démocratisation au Moyen-Orient, tout en cherchant à étendre son influence dans des pays comme le Liban, la Syrie, l'Irak et le Yémen.

Selon Öcalan, l'Iran ne reconnaît pas les Kurdes comme un peuple égal ; il cherche à les soumettre à son système et à les assimiler. Il ne considère pas le mouvement politique kurde comme un allié stratégique, mais plutôt comme un instrument tactique pouvant être utilisé contre des puissances telles que la Turquie. L'Iran s'inquiète de l'avancée des Kurdes en Turquie et en Syrie et perçoit toute affirmation du statut kurde comme une menace régionale. Les exécutions ciblées de jeunes Kurdes ne relèvent pas seulement d'une politique de sécurité, mais constituent également un moyen d'intimidation visant à imposer une soumission politique.

Öcalan soutient que la stratégie kurde en Iran doit reposer sur l'unité et l'alliance, une lutte menée par les femmes, le dialogue et l'autodéfense. Il met également en garde : « L'Iran, compte tenu de la rationalité de son État profond et de la flexibilité de sa politique, ne doit jamais être sous-estimé ; des politiques prudentes et à long terme doivent être élaborées à son égard. »

Enfin, Öcalan formula une prédiction importante concernant l'avenir de l'Iran. Il affirma qu'un régime pris en étau entre crises internes et externes ne pouvait survivre indéfiniment sous sa forme actuelle et que, tôt ou tard, il serait contraint de faire un choix. Dans le cinquième volume de ses écrits de défense, Öcalan déclara : « Soit il acceptera le pluralisme et se transformera par la démocratisation, soit il persistera dans sa rigidité et sera désintégré par des soulèvements internes et des interventions extérieures. »

 

Première ligne : la modernité capitaliste, le règne du chaos et la nouvelle hégémonie

 

La ligne de démarcation entre les États-Unis et Israël représente l'aile la plus agressive, mondialisée et interventionniste de la modernité capitaliste contemporaine. Selon l'analyse d'Öcalan, vainqueurs de la Guerre froide, les États-Unis ont déclaré le Moyen-Orient zone de guerre stratégique, en faisant l'épicentre d'une Troisième Guerre mondiale.

L'alliance entre les États-Unis et Israël vise à remodeler le Moyen-Orient en fonction de ses intérêts financiers mondiaux et de la sécurité stratégique d'Israël. Öcalan qualifie cette intervention de construction d'un « empire du chaos ». Ce système a pour objectif d'éliminer les structures existantes en instaurant un chaos absolu. Les projets flexibles élaborés par les États-Unis, grâce à des milliers de groupes de réflexion, cherchent à maintenir la région sous une intervention constante sans pour autant tomber dans le dogmatisme.

L'une des tactiques centrales de cette approche au Moyen-Orient consiste à instrumentaliser les Kurdes contre les États-nations qui défendent le statu quo dans la région : la Turquie, l'Iran, la Syrie et l'Irak. Aux yeux d'Israël et des États-Unis, il n'existe aucun soutien véritable à un Kurdistan indépendant et démocratique ; l'objectif est plutôt de créer un petit État-nation kurde pour contrer l'hégémonie arabe, perse et turque dans la région et garantir la sécurité d'Israël : une sorte de « proto-Israël », un « second Israël ».

Ce raisonnement vise à éliminer le régime iranien nationaliste chiite et islamiste radical, perçu comme une menace pour l'existence d'Israël, ou à le neutraliser en l'intégrant au système. La crise nucléaire et les sanctions s'inscrivent dans une stratégie de soumission de l'Iran et de démantèlement de « l'autoritarisme vert » au Moyen-Orient. Selon cette perspective, la guerre en Iran constitue l'un des principaux fronts de la Troisième Guerre mondiale.

 

Deuxième ligne : étatisme national et despotisme régional

 

Dans ses ouvrages, Öcalan décrit l'Angleterre et les Pays-Bas comme les premiers foyers du développement capitaliste, où se sont construites des institutions qui ont profondément marqué la mémoire sociale. La seconde ligne, celle du statu quo orchestré par la Grande-Bretagne, représente la mentalité hégémonique traditionnelle qui, après la Première Guerre mondiale, a divisé le Moyen-Orient par des frontières artificielles et a enfermé la région dans le carcan de l'État-nation. Cet ordre, orchestré par la Grande-Bretagne, se maintient aujourd'hui grâce aux États de la région et à leurs alliés internationaux, qui cherchent à préserver le statu quo.

Les frontières tracées par la politique britannique de division et de conquête visaient à fragmenter les peuples du Moyen-Orient, à les maintenir dans un état de conflit perpétuel et à les rendre dépendants de l'impérialisme. Les États qui défendent le statu quo, comme la Turquie, l'Iran et la Syrie, cherchent à préserver leur pouvoir en légitimant ces frontières artificielles. Selon Öcalan, ces frontières sont « les symboles les plus inquiétants de l'hégémonie étrangère ».

Bien que ces États-nations régionaux semblent résister aux interventions de l'alliance américano-israélienne, il s'agit en réalité de structures rigides et centralisées qui assimilent et détruisent leurs populations, notamment les Kurdes, mais aussi d'autres groupes ethniques et religieux. Öcalan interprète la position de l'Iran comme celle d'une « oligarchie chiite » et d'un « nationalisme chiite ». L'Iran utilise son arsenal nucléaire et des forces supplétives comme le Hezbollah pour consolider son hégémonie au Moyen-Orient. Cependant, à l'ère de la mondialisation capitaliste, cette oligarchie n'a aucune chance de succès sans une profonde réforme démocratique.

Cette position pro-statu quo ne vise pas à résoudre les problèmes kurde et palestinien. Maintenir ces conflits irrésolus est la politique traditionnelle de l'impérialisme britannique. Aujourd'hui, les puissances qui défendent cette position tissent des alliances « anti-kurdes » entre elles – comme en témoigne, par exemple, la solidarité entre la Turquie, l'Iran et la Syrie – afin d'empêcher la reconnaissance des Kurdes. Öcalan soutient que cette obstination à maintenir le statu quo, à l'instar de Saddam Hussein, légitime en fin de compte l'effondrement même des États et l'interventionnisme étranger – notamment l'occupation américano-israélienne.

En résumé, la première approche propose de construire en détruisant, tandis que la seconde propose de gouverner sans permettre l'effondrement. Bien qu'elles semblent divergentes, dans la critique du système formulée par Öcalan, les deux coexistent au sein d'un même ordre mondial. Quelle alternative présente la troisième approche ?

 

Troisième ligne : paix et société démocratique

 

Le fondement ontologique et théorique de la troisième ligne est le concept de modernité démocratique. Cette ligne, qui constitue la philosophie propre à Öcalan, est un programme radical basé sur le rejet de l'impérialisme mondial, en particulier de l'interventionnisme américano-israélien, et du nationalisme d'État du statu quo régional.

La troisième ligne ne vise ni à s'emparer du pouvoir ni à établir un nouvel État kurde, c'est-à-dire une réplique de la modernité capitaliste. Elle prône plutôt un confédéralisme démocratique, où la société s'autogouverne. Dans ce modèle, Turcs, Kurdes, Arabes, Perses, Arméniens et Assyriens construisent leurs propres démocraties locales par le biais de conseils et de communes, sans que les frontières étatiques ne soient modifiées.

Öcalan envisage une « Union démocratique des nations du Moyen-Orient », où les frontières s'estompent et les peuples s'unissent horizontalement. À l'opposé du projet de Grand Moyen-Orient soutenu par les États-Unis, il propose un projet démocratique, féministe et écologique pour les peuples comme seule alternative réaliste.

Selon Öcalan, le cadre « Paix et société démocratique » – présenté par les représentants kurdes du processus de résolution en Turquie – exige des garanties constitutionnelles, mais aussi une mobilisation politique populaire contre les politiques d’anéantissement de l’État et des puissances mondiales. Il a souligné qu’une paix durable ne peut être atteinte que par la coexistence, impliquant un partage du pouvoir militaire, politique et économique.

Ce troisième argument soutient que, face à une guerre en Iran ou à une éventuelle intervention américaine, les Kurdes ne devraient devenir ni sous-traitants des États-Unis, ni forces de réserve des régimes iranien et syrien. Dans le contexte du Kurdistan en Syrie et en Iran (Rojava et Rojhelat respectivement), Öcalan a toujours conseillé aux Kurdes de maintenir un « troisième front » afin de renforcer leur propre autodéfense et, simultanément, de faire pression sur ces États en faveur d’un « compromis démocratique » et d’une réforme constitutionnelle.

En conclusion, pour Öcalan, la « guerre en Iran » ne se limite pas à ce pays, mais constitue un affrontement entre trois perspectives politiques différentes sur la manière dont l'ordre devrait être établi au Moyen-Orient.

Selon Öcalan, les effusions de sang qui ravagent aujourd'hui le Moyen-Orient – ​​en Syrie, en Palestine-Israël, en Irak et dans le conflit qui s'intensifie en Iran – sont alimentées par deux forces. Premièrement, l'axe capitaliste mondial/américain-israélien, qui cherche à dominer et à remodeler la région en s'appuyant sur la logique d'un « super-monopole » et le contrôle de la finance. Deuxièmement, les États-nations qui défendent le statu quo à travers leurs modèles homogènes, fascistes, nationalistes et religieux.

Il convient d'interpréter l'agenda de la guerre contre l'Iran dans ce contexte. Les États-Unis et Israël mènent une guerre militaire, économique et diplomatique visant soit à intégrer l'Iran à l'ordre moyen-oriental qu'ils ont conçu, soit à le démanteler. L'Iran, de son côté, met en place une ligne de résistance fondée sur l'hégémonie régionale – via des structures telles que le Hezbollah et les milices chiites – afin de préserver son oligarchie chiite tout en réprimant les revendications démocratiques à l'intérieur de ses frontières.

Pour les peuples du Moyen-Orient, pris au piège entre deux impasses, la troisième voie proposée par Öcalan offre une perspective de sortie : une position pro-démocratie. Les Kurdes vivant à l’intérieur des frontières de la Syrie et de la Turquie ne cherchent pas à établir un État indépendant, mais aspirent plutôt à transcender les frontières étatiques et à construire un Moyen-Orient démocratique où des peuples divers puissent coexister dans l’égalité et la liberté.

Pour la Turquie, le message d'Öcalan est clair : la question kurde ne doit pas être réduite à un simple problème de sécurité, surtout compte tenu des tensions croissantes avec l'Iran. Il plaide plutôt pour que la Turquie renforce la démocratisation, l'État de droit, la reconnaissance des droits des minorités et la coexistence pacifique sur son territoire.

*Publié le 3 avril dans The Amargi / Traduction et édition : Kurdistan Latin America

traduction caro d'un article de Kurdlat du 06/04/2026

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