HAITI : Des organisations haïtiennes contestent les contrats passés par l'État avec des sociétés multinationales
Publié le 16 Avril 2026
Les contrats signés par le gouvernement de transition concernent le contrôle des frontières, les douanes et la construction de trois prisons.
15 avril 2026 - 17h26
Port-au-Prince (Haïti)
Cha Dafol
Des organisations affirment qu'il n'existe aucune légitimité ni aucun fondement constitutionnel pour qu'un gouvernement de transition gère les fonctions d'un État souverain | Crédit : Cha Dafol/Brasil de Fato
« Un grand malheur menace l’existence de la nation haïtienne. » C’est en ces termes que plus de 120 organisations et personnalités du pays ont lancé un appel à la formation d’un front populaire et progressiste de résistance patriotique. Dans une déclaration commune publiée le 9 avril, les signataires ont mis en garde contre un projet de destruction de l’État mis en œuvre par un gouvernement illégitime qui, selon le document, sert davantage les intérêts des puissances étrangères que ceux du peuple lui-même.
« Toutes les décisions prises visent à renforcer le contrôle étranger sur le pays, tout en mettant en œuvre toutes sortes de mécanismes pour diviser la société, expulser la population de ses quartiers et la massacrer afin de l’empêcher de participer aux décisions concernant la vie et l’avenir de la nation », diagnostique le texte.
Au cœur des débats et des inquiétudes se trouvent trois contrats que le Premier ministre – dont la légitimité est contestée par ces organisations – a signés avec des multinationales sans aucune transparence. Le premier prévoit la construction de centres pénitentiaires sur le territoire haïtien, un projet qui coûtera à l'État jusqu'à 6 milliards de dollars sur 50 ans. Les deux autres confient une partie de la responsabilité du contrôle des frontières, de la perception des droits de douane et de la sécurité intérieure à des entreprises liées au mercenaire Erik Prince.
Ces organisations soulignent qu'il n'existe aucune légitimité ni aucun fondement constitutionnel permettant à un gouvernement de transition non élu d'abandonner de cette manière certaines des « principales fonctions d'un État souverain » et de compromettre les finances publiques pendant cinq décennies – et elles lient ces accords au maintien même de ce gouvernement, qui bénéficie du soutien déclaré des États-Unis.
L'affaire Erik Prince
La révélation de ces contrats est le fruit d'une enquête menée par la fondation haïtienne Je Klere (« Yeux brillants »), qui œuvre pour la défense des droits humains. Dans un rapport de douze pages, rendu public début mars, la fondation a mis en lumière les liens entre le gouvernement et Erik Prince, ainsi que le recours à des mercenaires étrangers pour faire face à la crise sécuritaire que traverse le pays.
En août 2025, le principal acteur de cette affaire, un homme d'affaires américain accusé de multiples crimes contre des civils en Irak, a déclaré à la presse internationale avoir signé un accord de dix ans avec des représentants haïtiens. Cette affirmation a été démentie par le Conseil présidentiel de transition (CPT), qui dirigeait alors le pouvoir exécutif en Haïti et a nié toute implication.
On sait aujourd'hui que la société Windward Wyoming LLC, liée à Erik Prince et basée aux Émirats arabes unis, opère sur le territoire depuis mars 2025, utilisant des drones et des mercenaires, et que plus de 30 millions de dollars ont déjà été déboursés des caisses de l'État pour son financement.
Un an plus tard, la situation sécuritaire du pays s'est à peine améliorée. Les principaux axes routiers restent contrôlés par des gangs et l'aéroport de Port-au-Prince est toujours incapable d'accueillir des vols commerciaux. « Quel résultat nous ont-ils obtenu ? Un échec total », déplore le communiqué des 120 organisations haïtiennes. « Leur principale méthode consiste à envoyer des drones kamikazes dans les territoires contrôlés par les gangs, sans aucun égard pour les populations civiles. »
Le second contrat avec Prince n'a été signé que le 4 février dernier, soit trois jours avant la date prévue – mais finalement non atteinte – de la fin de son mandat. Il prévoit, selon les termes du document officiel, « une restructuration et une modernisation complètes des services des douanes et de l'immigration de la République d'Haïti, en vue de renforcer la sécurité des frontières et d'optimiser les recettes fiscales et douanières ».
Un versement initial de 13 millions de dollars est attendu de l'État pour le lancement de l'opération. L'entreprise percevra ensuite un pourcentage des recettes fiscales à l'importation. Selon un rapport de la Fondation Je Klere, les bénéfices de cette multinationale pourraient dépasser le milliard de dollars en dix ans.
Contrats « inéquitables »
L'autre contrat critiqué par les mouvements a été signé le 15 décembre 2025 et concerne la construction de trois unités pénitentiaires ultramodernes en Haïti, sur le modèle du Centre de détention pour terroristes (CECOT) au Salvador, tristement célèbre pour avoir accueilli des migrants expulsés par l'administration Trump. L'entreprise contractante, Metric Facility SA, est basée aux États-Unis et devra réaliser un investissement initial de 25 millions de dollars.
Cependant, les recettes ne seront pas négligeables. L'entreprise facturera à l'État 22 dollars américains par détenu et par jour pendant 50 ans. Multiplié par la capacité des trois prisons (15 000 personnes), ce montant pourrait représenter jusqu'à 6 milliards de dollars américains qui seront prélevés sur les caisses du Trésor public au cours des cinq prochaines décennies. Les termes du contrat stipulent également que, même en l'absence de détenus, l'État devra verser un loyer correspondant à un taux d'occupation de 75 % pour chaque établissement pénitentiaire mis à disposition.
Le rapport de la Fondation Je Klere qualifie ces contrats de « léonins » et soulève des questions quant à la légitimité d'un gouvernement provisoire, non élu et formé de manière anticonstitutionnelle, à prendre des engagements à long terme au nom de l'État haïtien. « En temps de crise, les autorités de facto seraient-elles capables d'engager durablement l'État dans des accords internationaux qui remettent en cause les prérogatives de souveraineté inscrites dans la Constitution et les lois de la République ? », interroge le document.
Intérêts
Pour Jackson Jean, militant haïtien et international de la défense des droits des afeodescendants, la situation actuelle en Haïti ne peut être comprise sans une perspective historique et géopolitique. Depuis son indépendance en 1804, la première république au monde née d'une révolution d'esclaves a été constamment soumise à des coups d'État militaires, des agressions et des interventions étrangères, privant ainsi le peuple de son pouvoir de décision.
Aujourd'hui, la situation se répète. « Le gouvernement actuel est un gouvernement qui se range du côté de certains. Il n'est pas arrivé au pouvoir par ses propres moyens, il y a été placé. Et il exécute les ordres de ses supérieurs », explique Jean à Brasil de Fato. « Ce gouvernement n'est donc pas démocratique, c'est un gouvernement que les États-Unis ont mis en place pour servir leurs intérêts. C'est ce qui explique ces contrats : le gouvernement obéit à ceux qui l'ont élu. »
Le 7 février, alors que touchait à sa fin le mandat du Conseil présidentiel de transition (CPT), chargé en vain d'organiser des élections dans le pays, trois navires de guerre américains jetèrent l'ancre dans la baie de Port-au-Prince. L'ambassadeur ne laissa aucun doute : ils souhaitaient garantir le maintien au pouvoir du Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé, celui-là même qui avait signé ces contrats encore tenus secrets.
Jackson propose une réflexion sur les actions des puissances étrangères en Haïti, que ce soit par le biais des relations diplomatiques ou des ONG qui gèrent des sommes considérables et tendent à se substituer à l'État dans des secteurs comme la santé ou l'éducation. Selon lui, aucun de ces acteurs ne peut ni ne souhaite apporter d'améliorations structurelles au pays. Au contraire : ils contribuent au maintien de la crise. « Ils répondent tous à un agenda capitaliste. Et le capitalisme ne cherche pas à résoudre le problème, il veut le gérer, le faire perdurer, le contenir pour qu'il ne dégénère pas en révolution. »
Édité par : Thaís Ferraz
traduction caro d'un article de Brasil de fato du 15/04/2026
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Organizações haitianas contestam contratos do Estado com multinacionais
Contratos firmados pelo governo de transição envolvem controle de fronteiras, aduanas e construção de três presídios
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