L'accès à la justice pour les femmes autochtones du nord-est de l'Inde
Publié le 9 Mars 2026
Samir Talati
1er mars 2026
En Inde, les femmes autochtones sont des actrices clés du changement social. Photo : Institut des langues et de la culture du Nord-Est.
Les femmes et les filles autochtones sont confrontées à de multiples obstacles juridiques découlant de la marginalisation, de la dépossession foncière et des rapports de pouvoir. Bien que des garanties constitutionnelles les protègent, la réalité révèle un profond fossé entre l'égalité proclamée par la loi et l'inégalité qu'elles subissent sur le terrain. Cette contradiction est particulièrement criante lorsque les normes coutumières sont subordonnées à un système juridique enraciné dans le colonialisme, la propriété privée et l'intervention de l'État. Dans ce contexte, l'accès des femmes à la justice doit être compris en lien étroit avec leur identité, leurs droits fonciers et leurs moyens de subsistance.
Les conflits dans le nord-est de l'Inde sont largement liés à des questions d'identité : la reconnaissance ou le déni du statut autochtone et des systèmes de subsistance communautaires. Dans un premier temps, l'État a converti les terres communautaires en propriétés d'État, en friches ou en forêts non classées. Par la suite, la propriété communautaire et la gestion collective ont été remplacées par des titres individuels, des lois forestières et une administration fiscale. Il en résulte une spoliation massive des terres, des forêts et des ressources communautaires, qui compromet les moyens de subsistance des peuples autochtones et menace leur culture et leur organisation sociale.
Pour les femmes, cette aliénation a des conséquences spécifiques. Traditionnellement, les femmes autochtones jouissaient d'un statut prépondérant grâce à leur rôle dans la production, leurs connaissances écologiques et l'économie familiale, autant d'éléments qui reposent sur des terres, des forêts et des ressources gérées collectivement. Ainsi, dans le nord-est de l'Inde, les femmes ont participé aux prises de décision et ont été des actrices économiques actives tant que la terre était gérée par la communauté. Lorsque ces systèmes ont été bouleversés par l'aliénation des terres, les déplacements de population liés au développement, l'assimilation légale à la société dominante et les interventions du marché, les femmes autochtones ont subi une perte disproportionnée de statut, d'autonomie et d'accès à la justice.
Par conséquent, la justice pour les femmes autochtones doit se situer à l’intersection des droits collectifs, de la sécurité des moyens de subsistance, des rapports de pouvoir entre les sexes et de l’autodétermination. La perte des ressources communes, l’imposition de régimes juridiques individualisés et les déplacements forcés ont porté atteinte de manière disproportionnée aux droits des femmes autochtones. Il est donc nécessaire de repenser la notion de justice, en privilégiant les droits liés à la subsistance, une réforme du droit coutumier tenant compte des spécificités de genre et une véritable reconnaissance des systèmes juridiques autochtones.
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Des femmes autochtones discutent de questions socio-économiques. Photo : Institut de langue et de culture du Nord-Est
Droits collectifs et question de la justice
En Inde, le débat sur la reconnaissance des communautés tribales ou autochtones ne se limite pas à une simple question de sémantique. Le terme « tribu », employé dans la Constitution, désigne une communauté partageant une culture et une organisation sociale communes. Ce faisant, il inscrit ces communautés dans un paradigme de bien-être et de développement, sans reconnaître leur occupation historique du territoire. En revanche, le terme « autochtone » s’appuie sur le droit international et met l’accent sur la préexistence, l’autodétermination, les droits collectifs et la souveraineté sur les terres, les forêts et les ressources naturelles. Ce terme renvoie à une identité politique fondée sur des droits et liée à une continuité historique.
L’État indien ne reconnaît aucune communauté comme autochtone ; il les classe toutes dans la catégorie « tribales » . Alors que la reconnaissance tribale limite la justice aux mesures redistributives et compensatoires, le statut autochtone l’étend à la justice historique, territoriale et réparatrice. Les peuples autochtones se perçoivent comme des peuples distincts possédant des droits collectifs ancrés dans leurs relations historiques, culturelles, spirituelles et territoriales. Ces droits ne se limitent pas aux droits individuels, mais incluent des droits collectifs sur la terre, les ressources et les systèmes de gouvernance. Ces droits collectifs sont essentiels au maintien de la continuité intergénérationnelle de la culture, du droit et des moyens de subsistance.
Cependant, l'imposition de la propriété privée par le biais des cadres juridiques coloniaux et des conceptions capitalistes du développement a porté atteinte aux droits fonciers collectifs des communautés tribales et autochtones. Le système juridique indien ne reconnaît pas les biens communs comme source de subsistance pour les peuples autochtones. Le déni de leurs droits sur ces biens communs entraîne l'aliénation des terres et l'appauvrissement. Ce cadre est inadapté aux sociétés autochtones qui, traditionnellement, gèrent collectivement leurs terres et leurs ressources. Dans ce contexte, la justice implique la reconnaissance des droits collectifs des peuples autochtones et de leur autorité sur leurs systèmes de subsistance.
Bien que la terre fût gérée collectivement, les femmes jouaient un rôle essentiel dans la prise de décision ; la perte des ressources communes a affecté ce système. Photo : Institut de langue et de culture du Nord-Est.
Implications liées au genre, droit coutumier et droit formel
Traditionnellement, les communautés autochtones du nord-est de l'Inde s'autogouvernaient selon un droit coutumier qui privilégiait la répartition équitable des ressources, leur durabilité et l'équité intergénérationnelle. Les femmes bénéficiaient d'un statut relativement élevé (bien que non égalitaire) en raison de leur rôle dans la gestion de l'économie domestique. Cependant, l'imposition de la propriété foncière individuelle a transformé les terres communautaires en propriété de l'État et a reconnu la propriété par le biais de titres de propriété individuels ( pattas ), généralement accordés aux chefs de famille. L'aliénation des ressources communes prive les femmes autochtones d'accès aux espaces économiques et sociaux qui contribuaient à leur statut.
Ce changement transfère le pouvoir à une minorité masculine et marginalise les femmes des instances décisionnelles. L'État et le marché accentuent ce processus en accordant prêts, subventions et avantages uniquement aux propriétaires fonciers individuels, renforçant ainsi le patriarcat et accélérant la formation de classes au sein des communautés. De ce fait, les femmes perdent leur rôle économique, leur autonomie sociale et leur autorité, ce qui conduit nombre d'entre elles à intérioriser les idéologies de subordination féminine. Ainsi, la convergence du droit coutumier et du droit formel n'est pas une transition neutre, mais un processus inégalitaire qui aggrave les injustices de genre.
Alors que les modèles de développement imposés de l'extérieur accentuent les inégalités entre les sexes, la justice de genre se renforce lorsque les institutions traditionnelles elles-mêmes engendrent des réformes qui protègent les droits des femmes.
Tout porte à croire que la modernisation sans garde-fous ni préparation renforce la domination masculine en instaurant la propriété foncière individuelle et en intensifiant le contrôle des hommes sur les ressources. Elle engendre également des inégalités sociales au sein de sociétés traditionnellement égalitaires. Par exemple, chez les Garos du Meghalaya, société matrilinéaire, les programmes de financement étatiques pour les plantations d'hévéas exigeaient des titres de propriété individuels au nom des chefs de famille masculins. Ceci a fragilisé la propriété collective, permis à quelques individus de monopoliser les terres et affaibli le rôle des femmes.
Par ailleurs, certaines initiatives, émanant des systèmes coutumiers eux-mêmes, profitent aux femmes. Les réformes proposées par le Conseil tribal Paite pour reconnaître les droits successoraux des filles illustrent la possibilité de concilier tradition et justice de genre. Ensemble, ces expériences soulignent que si les modèles de développement imposés de l'extérieur accentuent les inégalités entre les sexes, la justice de genre se concrétise davantage lorsque les institutions traditionnelles elles-mêmes mettent en œuvre des réformes protégeant les droits des femmes.
Développement, déplacement et féminisation de l'injustice
Les déplacements forcés liés au développement constituent l'un des obstacles les plus graves à la justice pour les peuples autochtones en général, et pour les femmes et les filles autochtones en particulier. Les barrages, l'exploitation minière et l'expansion industrielle ont ciblé les terres communes, les forêts et les ressources – essentielles aux moyens de subsistance des Autochtones. L'acquisition à grande échelle de terres tribales pour des projets de développement a entraîné un appauvrissement généralisé.
À cet égard, une proportion nettement plus élevée d'autochtones déplacés se retrouve sans terre comparativement aux groupes non autochtones déplacés. De plus, l'accaparement des terres engendre des conséquences sociales dévastatrices pour les peuples autochtones, telles que la marginalisation, la misère et la perte de leur identité et de leur culture. En Inde, alors que 25 % des agriculteurs déplacés deviennent sans terre après leur déplacement, ce chiffre dépasse 50 % parmi les populations autochtones et dalit.
Les déplacements induits par le développement vont au-delà de la reproduction des inégalités préexistantes : ils féminisent l'injustice en démantelant les fondements matériels, sociaux et culturels qui soutiennent la dignité et les droits des femmes autochtones.
Si le déplacement de population appauvrit toute la communauté, ses conséquences sont particulièrement marquées par le genre. Il compromet la sécurité matérielle et le statut social des femmes. La perte des ressources communes les prive de leur rôle d'actrices économiques et sociales : elle les cantonne à des tâches domestiques non rémunérées et accroît leur dépendance envers les hommes. Parallèlement, les femmes intériorisent l'idéologie de la subordination et, face à l'effondrement de leurs moyens de subsistance, sont contraintes d'accepter des emplois précaires et mal rémunérés.
Parallèlement, les filles sont déscolarisées pour contribuer à la survie de leur famille, perpétuant ainsi les cycles de pauvreté et d'exclusion des femmes. Les mécanismes de justice prennent rarement en compte ces conséquences, car ils privilégient la compensation individuelle plutôt que la prise en compte des pertes collectives et sociales. Ainsi, les déplacements induits par le développement ne se limitent pas à reproduire les inégalités préexistantes : ils féminisent l'injustice en démantelant les fondements matériels, sociaux et culturels qui sous-tendent la dignité et les droits des femmes autochtones.
Vers la justice pour les femmes autochtones
Dans le nord-est de l'Inde, garantir l'accès à la justice aux femmes et aux filles autochtones exige une réorientation des cadres juridiques et des politiques publiques. Premièrement, l'identité autochtone doit être définie en fonction des moyens de subsistance plutôt que de la chronologie. La protection des droits des autochtones repose sur la reconnaissance des biens communs comme fondement de leur culture. Deuxièmement, le droit coutumier doit être reconnu et interprété de manière à lutter contre les inégalités de genre. Si une résurgence aveugle des traditions risque de renforcer le patriarcat, une réforme fondée sur l'équité, la durabilité et le bien-être communautaire peut consolider les droits des femmes.
Troisièmement, l’accès à la justice doit être élargi au-delà des tribunaux pour inclure des mécanismes de règlement des différends adaptés aux réalités culturelles, l’éducation juridique et des structures de gouvernance participatives garantissant la représentation des femmes. La modernisation de leur droit coutumier constituerait un pas dans cette direction. Enfin, la justice pour les femmes autochtones doit reconnaître leur capacité d’agir. Malgré les contraintes structurelles, les femmes autochtones demeurent essentielles au savoir écologique, à la gestion des ressources et à la résilience communautaire. Reconnaître et renforcer cette capacité d’agir est fondamental non seulement pour l’égalité des sexes, mais aussi pour le développement durable et la gouvernance démocratique dans la région.
Cela signifie que l'accès à la justice pour les femmes autochtones du Nord-Est de l'Inde est indissociable des luttes pour la terre, les moyens de subsistance, l'autodétermination et l'identité. L'érosion des systèmes de subsistance communautaires, conjuguée à l'imposition de régimes juridiques individualisés, a engendré des injustices intersectionnelles qui touchent les femmes de manière disproportionnée. Pour remédier à cette injustice, il est nécessaire de reconnaître les droits collectifs, de rétablir le contrôle des ressources communes et de réformer les lois, tant formelles que coutumières, en tenant compte des questions de genre. Ce n'est qu'en plaçant les moyens de subsistance, la dignité et l'autonomie au cœur du processus que la justice pourra véritablement avoir un sens pour les femmes autochtones du Nord-Est de l'Inde et du reste du pays.
Samir Talati est chercheur associé principal au Centre de recherche sociale du Nord-Est de l'Inde. Ses travaux portent sur les questions autochtones dans le nord-est du pays, et plus particulièrement sur les relations interethniques, les conflits fonciers, les migrations et l'éducation des populations autochtones.
traduction caro d'un article de Debates indigenas du 01/03/2026
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Acceso a la justicia para las indígenas del noreste de la India - Debates Indígenas
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