Guatemala : « Los Esclavos », le pont qui porte la mémoire du travail forcé du peuple Xinka
Publié le 6 Mars 2026
27 février 2026
15h03
Crédits : Glenda Álvarez
Temps de lecture : 10 minutes
Le pont colonial Los Esclavos est l'une des plus anciennes structures datant de la période coloniale au Guatemala. Au-delà de sa valeur architecturale, son histoire est intimement liée au travail forcé du peuple Xinka et au système de domination qui a soutenu la colonie. Chaque 17 février, la communauté commémore cet anniversaire, non pas pour célébrer le monument en lui-même, mais comme un exercice de mémoire historique.
Par Glenda Alvarez
Le pont colonial Los Esclavos, situé au kilomètre 66,5 de la route menant au Salvador, fut construit entre 1580 et 1592, durant la consolidation du régime colonial espagnol dans le sud-est du Guatemala. Cet ouvrage, d'environ 75 mètres de long et 2 mètres de large, et composé de 11 arches en pierre de taille, est officiellement reconnu comme l'un des plus anciens ouvrages d'art du pays.
Cependant, les données techniques n'expliquent pas le contexte politique qui a rendu sa construction possible.
Plusieurs études universitaires attestent que, durant la période coloniale, les peuples autochtones du sud-est du Guatemala, notamment les Xinka, furent intégrés au système économique espagnol par le biais du tribut et du travail forcé. L'anthropologue Claudia Dary, dans son ouvrage * Los Xinkas en el Siglo XVIII* (Instituto de Estudios Interétnicos y de los Pueblos Indígenas, Universidad de San Carlos de Guatemala), souligne que les Xinka « payaient un tribut et effectuaient des travaux forcés » dans le cadre du régime colonial, ce qui témoigne de leur intégration forcée à la structure économique de la Couronne.
Ce point est important. Pendant des années, le sud-est a été présenté comme une région périphérique du processus colonial, presque entièrement exclue de l'histoire économique du Royaume du Guatemala. Or, les documents rassemblés par Claudia Dary démontrent le contraire : le peuple Xinka payait un tribut, soutenait les paroisses et effectuait des travaux forcés, ce qui témoigne de son intégration forcée au système colonial d'exploitation.
/image%2F0566266%2F20260305%2Fob_6a7eb3_foto-1-12.jpeg)
Célébration Xinka au pont Los Esclavos, à l'occasion de son 434e anniversaire. Photo de Glenda Álvarez
Ce territoire n'était ni un espace vide ni un espace secondaire. Il était stratégique pour le commerce, la collecte des impôts et le contrôle politique. Reconnaître cela, c'est considérer le peuple Xinka non pas comme un acteur marginal, mais comme une composante centrale (quoique subordonnée) de la structure économique qui soutenait la colonie.
Paroisses, tributs et contrôle territorial
Pour comprendre les mécanismes du pouvoir colonial dans le sud-est, il est nécessaire d'examiner la figure de la paroisse. Dans l'ouvrage susmentionné, Dary explique que les curatos (paroisses) n'étaient pas de simples divisions religieuses, mais des unités administratives territoriales où convergeaient contrôle spirituel et organisation économique.
Photo : Plan de la Paroisse de Los Esclavos, 179 AHAG. Archives diocésaines, Secrétariat du gouvernement. Vicariat de Mita, Paroisse de Los Esclavos. 1785.sf
La paroisse Notre-Dame de la Purification de Los Esclavos/Mataquescuintla est mentionnée dans les archives ecclésiastiques coloniales. Ces documents font état des livraisons des prémices et des loyers en nature : maïs, fèves, blé, sucre de canne non raffiné, fromages, bétail et autres produits destinés à l’entretien du clergé.
Dary explique que l'Église « utilisait » les indigènes non seulement pour les fonctions sacramentelles, mais aussi par le biais de contributions régulières qui soutenaient l'économie coloniale. Autrement dit, spiritualité et fiscalité étaient intimement liées.
Il est essentiel de comprendre le rôle de ce pont dans ce réseau de contrôle. Il ne s'agissait pas d'un ouvrage d'ingénierie neutre, mais d'une infrastructure stratégique au sein de la Calle Real (Route Royale) reliant le Royaume du Guatemala au Royaume de Cuscatlán (actuel Salvador), facilitant ainsi le commerce, le transit et la perception des impôts.
La toponymie « Los Esclavos » : vestige de violence historique
Le nom du pont et de la rivière n'est pas fortuit. Des études historiques régionales, citées dans des recherches sur le sud-est du pays, attestent qu'après les conflits armés du XVIe siècle, la population autochtone a été réduite et concentrée sur ce territoire dans des conditions d'esclavage.
Le toponyme « Los Esclavos » est resté comme témoignage linguistique de ce processus.
Dans une interview, Fito Guerra, leader de la communauté Xinka, propose une interprétation qui remet en question le récit populaire : « Le diable lui-même pourrait être la couronne espagnole. »
Cette expression fait allusion à la légende selon laquelle le pont aurait été construit en une seule nuit grâce à un pacte avec des forces obscures. Pour Guerra, le « diable » ne doit pas être compris en termes surnaturels, mais plutôt comme une métaphore du régime colonial qui a asservi le peuple Xinka.
/image%2F0566266%2F20260305%2Fob_7c1c91_foto-2-3.jpg)
Default
Cette réinterprétation s'inscrit dans la lignée de la critique formulée par Claudia Dary dans un autre de ses ouvrages, où les participants Xinka contestent le récit scolaire qui attribue la construction du pont au diable, soulignant qu'il a été bâti grâce à la sueur et aux larmes de leurs ancêtres. L'auteure soutient que la tradition orale constitue une source historique valable, car elle exprime une mémoire collective qui a perduré au fil du temps et ne saurait être réduite à une simple fiction.
La Dame de Lumière et le processus de syncrétisme
Dans la tradition orale transmise par les grands-mères de la région, l'origine spirituelle du pont ne se limite pas à la légende du pacte avec le diable. Il existe une autre version, moins répandue dans les récits scolaires, mais vivante dans la mémoire collective.
Les grands-mères racontent qu'au moment où les Xinka subissaient la pression des forces obscures, une femme lumineuse leur apparut. Elle n'inspirait pas la peur, mais la clarté. Elles la nommèrent la Dame de Lumière .
Dans cette tradition orale, la lumière n'est pas seulement un élément physique, mais un principe spirituel. Elle est un guide au milieu de l'oppression, une prise de conscience face aux ténèbres de la subjugation. La figure féminine apparaît comme une intercesseuse, une force protectrice qui empêche que le pacte avec les ténèbres ne soit pleinement réalisé.
Avec le temps et la consolidation du catholicisme colonial sur le territoire (notamment par le biais des paroisses et des confréries), cette présence lumineuse fut réinterprétée sous la figure de la Vierge de Candelaria. Le nom change, mais l'essence symbolique demeure : la lumière comme protection.
Le terme « Candelaria » provient précisément du mot « candela », qui signifie bougie ou lumière. Ce n’est pas un hasard si, chaque année, lors de la commémoration du 17 février, le pont est illuminé de bougies. Cette pratique reflète non seulement la liturgie catholique, mais revêt également une signification territoriale plus profonde : illuminer un lieu plongé dans l’obscurité historique.
Le syncrétisme n'était pas un simple remplacement ; il s'agissait d'un processus d'adaptation culturelle. Le peuple Xinka n'a pas disparu spirituellement ; il a réorganisé sa vision du monde au sein du cadre imposé. Les confréries religieuses ont joué un rôle essentiel dans cette transition, permettant ainsi la survie d'éléments ancestraux sous des appellations chrétiennes.
Dans ce contexte, la Vierge de Candelaria ne saurait être réduite à une dévotion importée ; dans la mémoire des grand-mères, Notre-Dame de Lumière est antérieure à l’Église. L’Église a institutionnalisé l’image ; la communauté a réinterprété le symbole.
Parallèlement aux confréries, la Zarabanda de los Esclavos a également vu le jour.
La Zarabanda : danse ancestrale, mémoire corporelle et rupture symbolique
La Zarabanda de Los Esclavos ne peut être appréhendée uniquement comme une expression artistique contemporaine ou comme un simple groupe de danse. Selon la tradition orale de la région, il s'agit d'une pratique ancestrale liée à la reconstruction spirituelle et communautaire qui a suivi la période de l'esclavage colonial. Son origine se trouve dans le contexte de la confrérie de la Vierge de Lumière (aujourd'hui connue sous le nom de Vierge de Candelaria) et du rassemblement annuel des communautés Xinka qui se rendaient sur le territoire chaque 1er février.
Des femmes Xinka participent aux célébrations du 434e anniversaire de la construction du pont. Photo : Glenda Álvarez
Les anciens décrivent la Zarabanda comme une « danse désorganisée ». Cette apparente désorganisation ne résulte ni de l'improvisation ni d'un manque de structure, mais plutôt d'un principe symbolique profond. L'absence de chorégraphie rigide rompt avec l'idée d'un ordre imposé. Au lieu de mouvements symétriques ou de séquences précises, la Zarabanda propose des mouvements libres, des balancements irréguliers et des pirouettes qui évoquent le souffle du vent dans la campagne.
Dans la Zarabanda, les vêtements ne sont pas de simples ornements ou accessoires. Ils constituent un élément central du langage symbolique de la danse. Les femmes portent des robes aux couleurs intenses, contrastées et lumineuses qui, selon la tradition orale, ne résultent pas d'un choix esthétique arbitraire.
Le grand-père Francisco Sánchez Villalta (qui vécut jusqu'à 104 ans et fut l'une des voix les plus fréquemment citées dans la tradition orale de la région) expliquait que les communautés venaient à la fête « vêtues des couleurs les plus vibrantes, intenses et joyeuses que seul Tata Tiwix, le Dieu Tout-Puissant, a placées dans les fleurs sauvages ». Il ne s'agissait pas de n'importe quelles fleurs, insistait-il : « Uniquement celles que personne ne soigne, que personne ne plante, que personne ne cultive, que personne ne récolte, et qui jaillissent de la terre obscure par la puissance de Dieu. »
La référence aux fleurs sauvages est essentielle. Dans la vision du monde Xinka, ces fleurs symbolisent la résilience et la persévérance ; elles fleurissent après la pluie, survivent au feu et réapparaissent même lorsque les champs ont été ravagés par les flammes. La couleur, dans ce contexte, n’est pas un ornement, mais une manifestation de la lumière.
La machette et le chapeau que portent ces hommes incarnent des siècles d'histoire, de travail et de réinterprétation symbolique.
Dans le sud-est du Guatemala, la machette a toujours été un outil de survie. Elle sert à l'agriculture, au défrichement et à l'aménagement de sentiers. Dans les régions où l'agriculture est essentielle à la survie, la machette symbolise le travail quotidien, l'effort physique et un lien direct avec la terre.
Cependant, sa présence dans la Zarabanda ne se limite pas à cette fonction utilitaire. Durant la période coloniale, le corps indigène était soumis à la discipline du travail forcé. Au sein de la danse, cet outil acquiert une signification différente.
Ce n'est pas une arme d'agression, ni un instrument de violence. Elle se balance avec rythme, s'élève et marque l'air. La machette cesse alors d'être un symbole de subordination et devient une affirmation d'identité territoriale. Elle représente le lien du peuple à sa terre, et non l'imposition du colonisateur.
Pour sa part, le chapeau acquiert une dimension encore plus profonde. Dans la tradition Xinka, il est lié à la figure du sombrerón, qu'il ne faut pas confondre avec les versions folkloriques populaires. Dans le contexte local, le chapeau symbolise l'autorité.
Dans la cosmovision Xinka, l'autorité ne se définit pas par celui qui commande en premier, mais par celui qui sert en premier. Cette conception diffère radicalement de la hiérarchie coloniale, où le pouvoir émanait de la Couronne et se transmettait aux sujets. Quiconque porte un chapeau assume symboliquement un rôle au sein de la communauté. L'autorité est perçue comme un service, un engagement envers la communauté et une volonté de prendre soin du territoire.
17 février : Souvenir, danse et investiture au Pont
Chaque 17 février, le pont Los Esclavos cesse d'être un simple édifice colonial et devient un lieu de mémoire collective. Cette date n'est pas perçue comme une célébration du monument lui-même, mais comme une commémoration du début de sa construction en 1580 et, surtout, comme un rappel du travail forcé qui a rendu son existence possible.
Chaque année, cette journée rassemble plusieurs éléments : les danses Zarabanda sur le pont, les confréries religieuses participent à la procession de la Vierge de Candelaria et, à la tombée de la nuit, le site s’illumine de bougies disposées par la communauté elle-même. C’est un rituel de réinterprétation qui mêle histoire, spiritualité et organisation territoriale.
Default
Lors de la dernière commémoration, le 17 février, le pont a de nouveau vibré au son de la musique, des couleurs et de la ferveur communautaire. Des délégations des communautés voisines, ainsi que des représentants du Salvador, du Honduras et de la Colombie, ont participé aux activités organisées par le Programme culturel permanent. La troupe de danse Zarabanda a défilé sous les arches de pierre, exécutant ses mouvements fluides et caractéristiques, sous le regard des familles et des visiteurs massés sur les rives.
Un des moments forts fut l'investiture de la nouvelle Uyuha' Alaya' Xinka (Fille du peuple Xinka). Dans ce même lieu où la mémoire coloniale évoque l'esclavage, une jeune femme a publiquement assumé une fonction perçue comme un engagement au service des autres et un gage de continuité culturelle. La cérémonie, en présence des grands-mères et des autorités communautaires, a renforcé la portée politique de cette date : l'histoire n'est pas effacée, elle est réinterprétée.
La procession de la Vierge de Candelaria a également traversé le pont, réaffirmant le syncrétisme qui caractérise la région. La figure associée, dans la tradition orale, à la Vierge de Lumière a de nouveau franchi le lieu qui symbolisait jadis l'imposition, tandis que des bougies allumées marquaient le passage à la nuit.
/image%2F0566266%2F20260305%2Fob_caf29e_foto-5-4.jpeg)
Intronisation de l'Uyuha' Alaya' Xinka (Fille du peuple Xinka) dans le cadre des célébrations de l'anniversaire du pont. Photo : Glenda Álvarez
Ainsi, ce qui se passe chaque 17 février n'est pas un acte répétitif, mais une réaffirmation annuelle de la mémoire.
Le pont aujourd'hui : patrimoine déclaré, mémoire oubliée
Si le XVIe siècle explique l’origine du pont Los Esclavos, le XXIe siècle révèle une autre dimension du problème : le débat contemporain sur le patrimoine.
Le pont a été classé site du patrimoine culturel national. Cependant, dans la région, cette désignation ne s'est pas traduite par une restauration structurelle permanente ni par un budget alloué de manière pérenne. Selon les responsables communautaires consultés pour ce rapport, l'infrastructure n'a pas bénéficié d'un entretien complet de la part du gouvernement depuis des décennies.
« Ce titre s'apparente davantage à une condamnation », affirme Fito Guerra, chef de la communauté Xinka. Cette déclaration met en lumière une tension structurelle : la reconnaissance légale empêche toute intervention directe de la communauté sur l'édifice, sans pour autant garantir un investissement public pour sa conservation.
Du point de vue local, la survie du pont est davantage due à la volonté de la communauté qu'à la politique culturelle de l'État. Guerra explique que, pendant des années, le site a servi de décharge municipale. La transformation a débuté en 1998, lorsqu'un groupe d'habitants a décidé de s'organiser pour réhabiliter le site. Cela a conduit à la création du Programme culturel permanent du pont Los Esclavos.
L'association communautaire a promu des journées de nettoyage, de restauration environnementale et des activités culturelles chaque 17 février, en référence à la date inscrite sur la plaque qui indique le début de sa construction en 1580. Depuis lors, la commémoration a lieu sans interruption.
L'éclairage actuel du pont ne fait pas partie d'un projet gouvernemental. Les lampes, le câblage et l'installation ont été entièrement financés par les habitants. D'après les témoignages recueillis, même le récent remplacement des luminaires a été couvert par des contributions individuelles : chaque famille a donné une ou deux lampes jusqu'à ce que le nombre requis soit atteint.
L'entretien n'est pas une mince affaire : travailler en hauteur, sur des arches qui reçoivent un flux d'eau pendant la saison des pluies, implique des risques et une logistique complexe.
Malgré sa valeur historique, le pont ne bénéficie d'aucun plan de restauration structurelle global financé par le ministère de la Culture et des Sports. Selon les responsables locaux, la participation institutionnelle à la commémoration annuelle se limite à un soutien logistique minimal et ponctuel.
Le pont Los Esclavos n'est pas qu'une simple structure en pierre du XVIe siècle. C'est un témoignage matériel du travail forcé des autochtones, un vestige linguistique de violences historiques et un lieu contemporain d'organisation communautaire.
Chaque 17 février, la commémoration ne célèbre pas l'« anniversaire » du pont. Elle suscite un travail de mémoire, rappelant que les infrastructures coloniales sont indissociables du contexte de leur construction.
Bien que les institutions l'inscrivent au patrimoine architectural, le peuple Xinka le réinterprète comme un symbole de résistance et de pérennité culturelle. Là où régnait l'imposition, il y a aujourd'hui la danse. Là où régnait le silence historique, il y a aujourd'hui leur propre récit.
Glenda Álvarez, 22 ans, est communicatrice et journaliste originaire de Casillas, dans l'État de Santa Rosa. Elle est engagée dans la défense des droits humains et la protection de l'environnement, notamment sur le territoire Xinka, dans l'État de Santa Rosa.
traduction caro d'un article de Prensa comunitaria du 27/02/2026
/https%3A%2F%2Fprensacomunitaria.org%2Fwp-content%2Fuploads%2F2026%2F02%2Fimagen-redimensionada-1772226150654.jpg)
"Los Esclavos", el puente que carga la memoria del trabajo forzado del pueblo Xinka
El Puente Colonial Los Esclavos es una de las obras más antiguas del período colonial en Guatemala. Más allá de su valor arquitectónico, su historia está vinculada al trabajo forzado del pueb...
/image%2F0566266%2F20210610%2Fob_9d8eb4_dsc04024-jpgm-jpgmm.jpg)