Colombie : La paix comme système vivant : perspectives autochtones, par Leonor Zalabata Torres
Publié le 13 Février 2026
Laura Galvis Santacruz
1er février 2026
Cérémonie d'installation des drapeaux des nouveaux membres non permanents du Conseil de sécurité des Nations Unies. Photo : Mission permanente de la Colombie auprès de l'ONU
Leonor Zalabata Torres est une leader indigène colombienne du peuple Arhuaco de la Sierra Nevada de Santa Marta. Elle a participé au processus constitutionnel de 1991 et est actuellement la représentante permanente de la Colombie auprès des Nations Unies. Elle est la première femme autochtone à occuper ce poste et à représenter son pays au Conseil de sécurité. Discuter des conflits et de la paix avec Leonor Zalabata exige de sortir des cadres habituels. Pour elle, la paix n'est ni un armistice juridique ni un pacte entre « parties », mais un état plus profond : la stabilité de la vie.
Note de l'auteur : L'entretien a eu lieu le 6 décembre 2025. Quelques semaines plus tard, les États-Unis ont mené une action militaire unilatérale contre le Venezuela. Cet événement, postérieur à l'entretien, n'est pas pris en compte dans les réponses.
Laura Galvis (LG) : Quand on parle de conflit et de paix , on le fait généralement sous l’angle de l’État ou du droit. Quels principes autochtones considérez-vous comme fondamentaux pour comprendre les racines profondes de la violence envers les peuples autochtones ?
Leonor Zalabata Torres (LZT) : Pour aborder la question des conflits, il est essentiel de partir des modes de pensée et de vie existants dans le monde. Les peuples autochtones sont des cultures de paix. Notre mode de vie paisible est perturbé lorsque des facteurs extérieurs transforment négativement notre manière d'être au monde. Les conflits ne sont pas liés à une prétendue vulnérabilité des peuples autochtones, mais plutôt à des facteurs extérieurs qui sapent notre façon de penser et de vivre. Notre mode de vie s'est développé au fil du temps et demeure pertinent aujourd'hui. Les peuples autochtones possèdent des traditions ancestrales qui ne sont pas figées dans le passé ; au contraire, elles sont profondément ancrées dans l'évolution de l'humanité. Nous avons appris d'autres langues, nous nous sommes adaptés sans renier notre identité. Cette capacité d'adaptation n'implique pas de renoncer à nos principes, mais plutôt de dialoguer avec le monde en préservant notre équilibre.
En Colombie, on compte plus de soixante langues autochtones et, paradoxalement, les peuples autochtones constituent la population la plus bilingue du pays. Nombre d'entre nous ont appris l'espagnol comme langue nationale, sans pour autant cesser de parler leurs langues maternelles, ni même les voir disparaître. Cette situation n'entraîne pas automatiquement une perte d'identité ; elle représente aussi une forme de continuité culturelle. L'espagnol est devenu un vecteur par lequel la pensée autochtone continue de se transmettre à la société colombienne. Même si certaines langues se sont affaiblies, l'esprit des cultures autochtones continue de circuler, de s'adapter et de dialoguer, sans jamais s'éteindre.
Le problème survient lorsque ces équilibres sont perturbés, parfois même involontairement. Lorsqu'une intervention a lieu sans connaissance ni compréhension d'une culture, les processus de développement humain existants sont interrompus. C'est là que naissent des conflits profonds. La dépossession territoriale est l'une des expressions les plus claires de cette rupture : en séparant les peuples de leurs territoires, on rompt également leur lien historique avec la vie.
Notre savoir n'est ni abstrait ni purement symbolique. Nous sommes un peuple qui possède une compréhension profonde de la terre, des plantes, du climat et des énergies qui soutiennent la vie. Ces pratiques ont fait leurs preuves depuis des siècles, bien avant la conquête, même si nous ne les expliquons pas toujours dans les langues dominantes. Le fait qu'elles ne soient pas comprises de l'extérieur ne signifie pas qu'elles sont inefficaces ; cela signifie qu'elles relèvent d'une autre forme de rationalité.
LG : Comment les peuples autochtones comprennent-ils le concept de paix ?
LZT : Pour nous, la paix ne se décrète pas. Elle est liée à la stabilité de la vie, à nos coutumes, à notre rapport à la terre, aux autres et au monde. Des valeurs comme l'eau, l'air et la terre ne sont pas des biens individuels ; elles constituent les fondements communs de la vie collective. Lorsque ces valeurs sont subordonnées à une conception du développement qui mesure tout en termes de production ou de rentabilité, l'équilibre est rompu. C'est pourquoi toute conception de la paix qui ne la conçoit pas comme une relation profonde à la vie reste incomplète. C'est comme tenter de reconnaître un esprit sans corps : on peut le nommer, mais on ne peut le faire vivre. Sans territoire, sans langue et sans pratiques vivantes, la paix devient une idée vide, déconnectée de l'expérience réelle des peuples.
LG : En Colombie, le conflit armé est généralement présenté comme un phénomène qui s’étend sur six décennies. Qu’est-ce qui change lorsqu’on l’envisage dans une temporalité autochtone, où la guerre ne commence pas avec les acteurs armés, mais avec des ruptures plus anciennes ?
LZT : Lorsqu'on considère le conflit du point de vue autochtone, le point de départ change radicalement. Il ne s'agit pas de 60 ans, mais de siècles : une période où l'on nous a empêchés de poursuivre notre développement et où l'on nous a contraints à nous défendre constamment pour survivre. L'identité autochtone est intérieure. Elle est liée au savoir, aux pratiques et à un lien profond avec la nature, le territoire et le cosmos. Cette identité s'est maintenue malgré l'imposition d'un système de pensée unique, l'abandon forcé de nos langues et coutumes et le déni de nos systèmes de connaissances.
Au lieu de permettre à chaque culture de se développer selon sa propre pensée, une conception unique du développement et de l'évolution économique a été imposée. Cela a profondément bouleversé nos modes de vie et nous a réduits, pendant des siècles, à la défense constante du droit à l'existence. Le droit à l'existence est apparu plus tard, avec la reconnaissance des biens matériels. D'un point de vue fondamental, le développement humain aurait dû reposer sur la reconnaissance de notre humanité commune. L'absence de cette reconnaissance continue d'alimenter un conflit non seulement historique, mais aussi structurel et global.
Leonor Zalabata Torres explique que, pour les peuples autochtones, la paix est liée à la stabilité de leur mode de vie, à leurs coutumes et à leur relation à la terre, aux autres et au monde. Photo : Mission permanente de la Colombie auprès de l’ONU
LG : Tout au long de votre carrière, vous avez insisté sur le fait que la reconnaissance constitutionnelle de la Colombie comme pays multiethnique et multiculturel doté d’un pluralisme juridique a ouvert la voie à une participation plus large des peuples autochtones. Comment évaluez-vous l’impact de cette reconnaissance, tant sur le plan national que dans les instances multilatérales ?
LZT : D'après notre expérience en tant que peuples autochtones, la reconnaissance constitutionnelle de la Colombie en 1991 n'a pas été qu'un simple changement juridique interne. Elle a marqué un tournant. Pendant de nombreuses années, l'expression « intégration à la vie nationale » était employée comme si elle signifiait renoncer à notre identité. Avec la Constitution de 1991, il a été compris que l'intégration ne signifiait pas la subordination, mais la reconnaissance de la diversité culturelle et du pluralisme juridique comme des principes que l'État se doit de protéger. Cette reconnaissance a également ouvert des perspectives internationales. Elle a permis aux peuples autochtones colombiens de dialoguer avec d'autres peuples du monde sans renoncer à leur propre gouvernance ni à leurs modes de pensée. En ce sens, le monde s'est rétréci et nous avons commencé à nous reconnaître dans les luttes communes des peuples autochtones d'autres régions.
LG : D’après cette expérience, quel rôle jouent aujourd’hui les cadres et mécanismes internationaux, en particulier le système des Nations Unies, dans la protection des peuples autochtones et dans la construction d’une paix mondiale ?
LZT : L’Instance permanente sur les questions autochtones, le Mécanisme d’experts sur les droits des peuples autochtones et le Rapporteur spécial sur les droits des peuples autochtones ont joué un rôle fondamental dans l’extension des droits. Ces espaces prennent toute leur valeur lorsqu’ils contribuent concrètement à la paix et au respect des peuples autochtones. Ils ont permis de mettre en lumière et de traiter un profond conflit politique lié au territoire, au développement et à la reconnaissance des peuples autochtones, qui, pendant des décennies, a été considéré comme une simple question de gouvernance interne. Dans des contextes comme celui de la Colombie, ce conflit politique a finalement dégénéré en conflit armé.
Longtemps, les droits humains ont été conçus presque exclusivement d'un point de vue individuel. Pour les peuples autochtones, cette vision est incomplète. Nos droits sont aussi collectifs et environnementaux, car l'eau, l'air, la terre et la stabilité de nos territoires n'appartiennent à personne en particulier ; ils sont essentiels à la vie de tous. Les mécanismes internationaux ont contribué à ce que cette perspective commence à être reconnue et débattue dans les instances mondiales.
Notre participation se pérennise, tant sur le plan national qu'international, car nous avons compris que cette présence constante est essentielle. Cependant, l'humanité n'a pas encore pleinement saisi que les droits collectifs et environnementaux, ainsi que les pratiques qui les garantissent, doivent être considérés comme des principes de paix mondiale. Les peuples autochtones n'ont jamais cessé de penser à la paix. Une paix qui n'est pas seulement la nôtre, mais aussi celle des pays et des régions du monde. Nous sommes présents partout et, à travers l'histoire, nous avons perpétué des pratiques qui nous permettent de vivre différemment et de coexister en harmonie. Ces pratiques ne sont pas reléguées au passé : ce sont des leçons que l'humanité doit se réapproprier si elle veut bâtir une paix durable.
LG : Actuellement, les territoires autochtones sont au cœur des transitions énergétiques, de la lutte pour les ressources minières et de la crise climatique. Quels conflits émergent de ces pressions mondiales ?
LZT : Quand on parle aujourd'hui de transition énergétique, de crise climatique ou de minéraux stratégiques, on a l'impression d'être confronté à quelque chose de totalement inédit. Pourtant, pour moi, ce n'est pas si nouveau. À bien des égards, c'est la même histoire, mais avec un mécanisme différent. Avant, il s'agissait de ressources différentes ; maintenant, ce sont les minéraux dits critiques ou les énergies propres. Les noms changent, le discours change, mais les territoires au cœur du problème restent les mêmes. Et avec cela, les conflits fonciers, les frontières territoriales et le contrôle des espaces où nous vivons ressurgissent.
À cela s'ajoute la crise climatique, que certains nient encore car ils la perçoivent comme un simple coût économique. Pourtant, ses conséquences sont déjà bien présentes. La fonte des glaciers, par exemple, n'est pas un sujet théorique : elle affecte directement les ressources en eau, les cycles naturels et la vie de communautés entières. La crise est reconnue, mais il n'existe aucune solution claire pour la prévenir, la réparer ou s'y adapter véritablement. Et dans ce vide, des décisions sont une fois de plus imposées, non pas par souci de la vie, mais par soif de pouvoir et de capital. C'est ainsi que les peuples autochtones se retrouvent une fois de plus vulnérables, malgré la protection historique qu'ils ont assurée à ces territoires.
L'idée persiste que ce sont les peuples autochtones qui doivent apprendre, comme si d'autres secteurs de la société détenaient déjà toutes les réponses. Or, les valeurs dont je parle – la préservation de l'air, de l'eau, des sources des rivières – ne sont l'apanage d'aucune culture en particulier. Elles sont essentielles à la vie collective. Si on les préserve, elles profitent à tous. L'air pur n'est pas réservé à ceux qui le protègent : il circule librement dans le temps et l'espace. Ce sont des pratiques que les peuples autochtones ont perpétuées à travers l'histoire, non pour contrôler la nature, mais pour préserver l'équilibre indispensable à la vie.
Je constate des progrès, notamment lors des conférences sur le climat, où la participation de la société civile et des peuples autochtones s'est accrue et où des accords et des cadres juridiques sont en discussion. C'est important. Mais le problème de fond demeure le même : une conception du développement qui justifie presque tout, même la violence, pour favoriser le progrès économique. Tant que cette logique ne sera pas remise en question, ces conflits continueront d'éclater, même si on leur donne d'autres noms.
Cérémonie d'installation des nouveaux membres du Conseil de sécurité (2026-2027). Leonor Zalabata Torres est la première femme autochtone à représenter la Colombie au sein de cet organe. Photo : Mission permanente de la Colombie auprès de l'ONU
LG : D’après votre réflexion, la paix ne semble pas dépendre uniquement de mécanismes formels de résolution des conflits, mais aussi d’une relation plus profonde avec la vie. Quelle place occupent la conscience et la vision du monde autochtones dans tout cela ?
LZT : On pense souvent que tout peut se résoudre par des mécanismes, des règles ou des experts, et c'est important, mais insuffisant. Certaines pratiques se répandent parce qu'elles servent des intérêts particuliers, tandis que d'autres existent simplement parce qu'elles font partie intégrante de la vie. Être conscient, ce n'est pas seulement être informé et connaître les règles. C'est aussi aller plus loin. Avoir une identité implique d'aller plus loin. Pour les peuples autochtones, cet « au-delà » se trouve dans la nature et le cosmos. Les références humaines, la science, la philosophie et le droit sont importants et apportent de la clarté, mais ils ne parviennent pas toujours à maintenir le profond équilibre dont les individus et l'humanité ont besoin. Ce sont des questions qui ne se laissent pas toujours enfermer dans des catégories bien définies, mais il est essentiel de continuer à y réfléchir et à en discuter. C'est pourquoi il est important que ces dialogues aient lieu.
LG : On parle dans divers milieux d’une transformation du leadership autochtone, notamment en raison de la visibilité accrue des femmes et des jeunes. Quels changements observez-vous dans les relations entre pouvoir, territoire et participation chez les peuples autochtones ?
LZT : Pour moi, on ne peut comprendre cette question en séparant les femmes des hommes ou les jeunes des aînés. Dans nos cultures, l'équilibre a toujours reposé sur la complémentarité. Femmes, hommes, jeunes, enfants et aînés remplissent des rôles différents mais interdépendants. Il ne s'agit pas d'une division par catégories, mais d'une relation vivante. La participation des femmes autochtones a progressé, c'est vrai, tout comme leur visibilité politique. Mais ce n'est pas parce que nous nous séparons du mouvement autochtone, bien au contraire, parce que cette complémentarité s'est renforcée. Nombre d'entre nous ont pu participer grâce au soutien des hommes autochtones et à une longue tradition collective de défense de notre culture, de notre territoire et de notre identité.
Dans ce processus, les jeunes autochtones jouent un rôle fondamental. Ils possèdent la force, l'énergie et la capacité de dynamiser leurs communautés : ils peuvent consolider la voie à suivre ou l'égarer. Aujourd'hui, les jeunes étudient, fréquentent les universités, apprennent d'autres langues et acquièrent d'autres connaissances, mais cela ne signifie pas que la vision du monde autochtone se soit refermée sur elle-même. Au contraire, elle est restée ouverte et s'enrichit d'autres formes de savoir sans pour autant renoncer à la sienne.
C’est pourquoi je dis que je ne suis pas ici simplement parce que je suis une femme, ni même parce que je suis autochtone. Je suis ici parce qu’il y a eu un développement politique collectif, une construction partagée de la pensée et de l’action. Ce qui compte vraiment, c’est d’avoir une vision autochtone, une philosophie vivante, et non une simple représentation extérieure. C’est l’un des plus grands défis auxquels nous sommes confrontés aujourd’hui.
LG : La Colombie rejoindra le Conseil de sécurité des Nations Unies le 1er janvier 2026, et vous en serez la représentante. Quelle est la portée de ce moment, non seulement pour le pays, mais aussi pour les peuples autochtones du monde entier ?
LZT : L’entrée de la Colombie au Conseil de sécurité n’est ni une décision improvisée ni le fruit d’une circonstance isolée : c’est un processus en cours depuis de nombreuses années. Que cette représentation soit désormais assurée par une femme autochtone revêt une profonde signification politique, non pas comme une réussite personnelle ou un geste symbolique, mais comme un moyen de rendre les peuples autochtones visibles dans l’un des espaces les plus importants de la prise de décision mondiale. C’est la reconnaissance de notre véritable expérience en matière de consolidation de la paix, une expérience qui découle non seulement d’accords, mais aussi d’un mode de vie qui, historiquement, a cherché à résoudre les conflits sans détruire la vie.
La Colombie a toujours fait preuve de résilience en matière de paix. Malgré la violence et les conflits armés, elle a constamment privilégié le dialogue comme voie d'avenir. Porter cette expérience au Conseil de sécurité implique une grande responsabilité, mais laisse aussi un héritage important : que les peuples autochtones du monde soient vus et entendus, et que leurs pratiques et leurs perspectives soient reconnues comme contribuant à l'édification d'une paix mondiale. C'est là, pour moi, le sens profond de ce moment.
Laura Galvis Santacruz est une sociologue colombienne et étudiante en master de développement international et de gestion à l'université de Lund (Suède). Elle possède une dizaine d'années d'expérience dans l'analyse des dynamiques territoriales et des conflits socio-environnementaux dans les secteurs minier et environnemental.
traduction caro d'une interview de Debates indigenas du 01/02/2026
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