Dictionnaire de l'invasion : Différence entre « capturer » et « enlever » un dirigeant en exercice
Publié le 8 Janvier 2026
Par : Fernando Buen Abad
7 janvier 2026, 14h09
Compte tenu de ce qui s'est passé au Venezuela, il est essentiel de souligner la différence sémiotique entre « capturer » et « kidnapper » un chef d'État en exercice, car il s'agit de la différence entre parler du point de vue de la puissance impériale envahissante et parler avec la dignité des peuples envahis. C'est la différence entre une langue colonisée et une langue émancipée. Déconstruire ce piège sémantique est une tâche urgente pour la critique sémiotique, car tant que nous accepterons le lexique de l'envahisseur, nous continuerons de penser, prisonniers de ses catégories, justifiant ses crimes et qualifiant d'ordre ce qui n'est rien d'autre qu'une violence organisée. La lutte pour le sens est indissociable de la lutte pour la souveraineté, et toute invasion commence, avant même les armes, par un mot imposé.
La différence sémiotique entre « capturer » et « kidnapper » un chef d'État en exercice est cruciale, car il ne s'agit pas d'une simple nuance lexicale ni d'une querelle de style journalistique ; c'est un champ de bataille idéologique où se jouent la légitimité du pouvoir, la violence qui le conteste et le récit qui tente de le normaliser. Dans le lexique d'une invasion, les mots ne décrivent pas les événements, ils les fabriquent. « Capture » et « enlèvement » sont des signes chargés d'histoire, de rapports de force et d'intérêts matériels concrets ; leur usage n'est pas innocent, c'est une opération politique qui façonne le sens des événements et, par conséquent, la conscience sociale qui se construit autour. « Capture » appartient au lexique de la chasse, du combat et des procédures policières ou militaires qui s'arrogent une autorité légitime. Elle présuppose un cadre normatif qui cautionne le ravisseur, le drape de légalité et le place du côté de l'ordre et de la loi, même lorsque cette loi a été imposée par la force. L’« enlèvement », en revanche, renvoie à un crime, une usurpation d’identité, une violence illégitime et une atteinte criminelle à la liberté d’autrui. La différence ne réside pas dans l’acte matériel – priver une personne de sa liberté par la contrainte – mais dans le cadre symbolique qui le nomme et le justifie.
Lorsque la personne privée de liberté est un fonctionnaire en exercice, la portée symbolique de l'acte se multiplie. Il ne s'agit plus simplement d'un individu, mais d'une incarnation institutionnelle ; le corps du dirigeant fonctionne comme une métonymie de l'État, de la souveraineté populaire – réelle ou simulée – et de l'ordre politique établi. Dire qu'un fonctionnaire a été « capturé » revient à nier son statut de représentant légitime et à le transformer en ennemi, en criminel, en cible militaire, ou encore en un élément du récit du « rétablissement de l'ordre ». Ce terme présuppose que le ravisseur agit au nom d'une légalité supérieure, même si cette légalité est une fiction coloniale, une imposition impériale ou une construction a posteriori visant à justifier la violence. « Kidnapper », en revanche, reconnaît implicitement l'illégitimité de l'acte, la rupture de l'ordre juridique établi et l'agression contre la souveraineté que représente le fonctionnaire. C'est pourquoi les envahisseurs n'enlèvent pas, ils capturent. Et les peuples attaqués ne sont pas envahis, ils sont « libérés », « victimes d'une intervention » ou « pacifiés ».
D'un point de vue sémiotique critique, cette différence révèle la fonction du signe comme instrument de domination. Le signifiant « capture » est lié à une chaîne de significations positives : justice, sécurité, contrôle, efficacité, nécessité historique. Le signifiant « enlèvement » est associé au chaos, à la criminalité, au terrorisme, à la barbarie. Choisir l'un ou l'autre ne décrit pas l'événement, mais l'inscrit plutôt dans une matrice idéologique qui oriente l'interprétation sociale. Ce n'est pas un hasard si les principaux appareils médiatiques du capitalisme mondial utilisent systématiquement « capture » pour désigner les dirigeants ennemis de l'ordre impérial, et « enlèvement » lorsque la victime appartient au camp allié à cet ordre ou à son service. La sémiose de l'empire n'est pas neutre ; c'est une technologie de guerre narrative.
Dans le contexte d'une invasion, cette opération linguistique remplit une fonction centrale : dépolitiser l'agression et normaliser la violence. « Capturer » un dirigeant suggère une action technique, quasi administrative, nécessaire au rétablissement d'une normalité préalablement définie par l'envahisseur. Ceci occulte le fait fondamental : la violation du territoire, du droit international et du droit des peuples à disposer d'eux-mêmes. Le langage agit comme un anesthésiant moral. « Kidnapper », en revanche, met en lumière l'asymétrie des pouvoirs, la nature criminelle de l'acte et la responsabilité politique de ceux qui le commettent – et de ceux qui l'applaudissent et le reproduisent. C'est pourquoi le discours dominant doit être remis en question de manière radicale.
Il y a ici une pédagogie de la soumission à l'œuvre. Le discours sur l'invasion apprend aux publics à penser du point de vue de l'agresseur, à intérioriser sa légalité fictive et à accepter ses crimes comme des faits accomplis, inévitables, voire souhaitables. Il ne s'agit pas d'une simple manipulation médiatique, mais d'une production systématique de sens qui transforme la violence structurelle en évidence. La capture est qualifiée de « propre », « chirurgicale », « nécessaire ». L'enlèvement est qualifié de « sale », « irrationnel », « criminel ». Or, lorsqu'une armée étrangère envahit un pays et prive son chef d'État de sa liberté, il s'agit, matériellement et juridiquement, d'un enlèvement aggravé par le statut politique de la victime et par le contexte d'une guerre d'agression. Le qualifier de « capture » relève d'une dissimulation sémiotique.
Cette distinction révèle aussi une lutte pour la maîtrise du temps historique. Le terme « capture » inscrit l’événement dans un récit de progrès forcé : avant le désordre, maintenant le contrôle ; avant un « dictateur » ou un « ennemi », maintenant la « stabilité ». Le terme « enlèvement » interrompt ce récit et expose la violence comme une rupture traumatique, un recul civilisationnel, un crime. Le choix du terme approprié n’est pas qu’une simple question de langue ; c’est une position adoptée par rapport à l’histoire.
Toutes les fabriques de récits impériaux fonctionnent en déformant le langage pour façonner la perception du public. Rappelons-le : « capturer » et « kidnapper » un président en exercice ne sont pas synonymes. « Capturer » évoque la légalité, le contrôle institutionnel et une action légitime inscrite dans l'ordre légal ; « kidnapper », en revanche, révèle un passé criminel, violent et antidémocratique. Ce choix lexical ne se contente pas de décrire un événement, il produit également une interprétation préconçue qui oriente les émotions, les jugements moraux et les alignements politiques, normalisant ou condamnant l'événement avant même que le débat ne s'ouvre. Et, bien souvent, cette déformation du concept conduit à une déformation de l'action politique.
Auteur : Fernando Buen Abad
Source : TeleSUR
traduction caro d'un article de Telesur du 05/01/2026
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