Chili : Ñamnagün Mew Ta Pünon : Mémoires de femmes Mapuche proches des détenus disparus

Publié le 7 Décembre 2025

1er décembre 2025

 

Illustration : Nina Pudu

Le livre Ñamnagün Mew Ta Pünon rassemble les récits de mères, de filles, de sœurs et d'épouses de Mapuche disparus. À travers des témoignages intimes, il révèle les disparitions commises durant la dictature chilienne, ainsi que celles perpétrées après le retour à la démocratie. Cet ouvrage contribue à sensibiliser l'opinion publique, à dénoncer les injustices et à reconstruire l'histoire à partir du vécu, du point de vue des personnes marginalisées. Ainsi, sa fonction dépasse la simple documentation : il participe à la lutte pour la mémoire et les droits humains.

Les mémoires de femmes mapuche, proches de personnes disparues, révèlent des expériences jusqu'alors invisibles d'une forme de disparition qui a profondément marqué le peuple mapuche du Chili. Ce faisant, l'ouvrage s'attache à dénoncer le traitement déshumanisant des cas de disparitions forcées en territoire mapuche, tout en honorant avec sensibilité et humanité la mémoire de leurs êtres chers. 

Les maris, les pères, les fils et les amis sont commémorés à travers les souvenirs des femmes qui ont préservé ces absences, en ont parlé, les ont transmises de génération en génération et, surtout, ont dû faire face à elles. Cet exercice met en lumière ces actes de résistance, de résilience, de confrontation avec les souvenirs et de gestion des absences, voire d'appropriation de leurs rôles au sein de la communauté.

De plus, le livre est soigneusement illustré par Niña Pudú et recrée des souvenirs et des réminiscences photographiques, ce qui est émouvant car il le fait également dans une perspective intergénérationnelle : il transmet le flambeau de ces souvenirs à la nouvelle génération.

Lorenza Cheuquepan Levimilla se souvient du moment où la police lui a emmené son petit frère : son bébé dans les bras, elle était désorientée et rongée par une douleur qui la hante encore. Illustration : Pudú Girl 

 

Les axes de la mémoire

 

Chaque témoignage s'articule autour de trois axes fondamentaux : la disparition forcée du membre de la famille, le processus de deuil (ou son absence) et la résistance collective (individuelle et communautaire) des auteurs. Les disparitions forcées de Mapuche s'expliquent par la violence d'État, contemporaine de la dictature chilienne et inscrite dans la continuité historique de la colonisation et de la répression du peuple mapuche.

Dans ce contexte, le deuil ne suit pas les voies habituelles (inhumation, reconnaissance légale, réparations), mais est interrompu : sans corps à enterrer, sans adieu digne et sans justice, l’absence persiste comme une blessure symbolique pour toute la communauté. Les souvenirs individuels des auteures acquièrent alors une dimension politique : rassembler l’histoire passée sous silence, nommer les disparus, préserver leur dignité et lutter contre l’invisibilité des Mapuches dans les récits officiels.

Dans certains cas, des familles mapuche sont convaincues que les esprits des disparus souffrent sous l'eau, car de nombreux corps ont été jetés dans la rivière et la mer pour les faire disparaître.

Le bilinguisme de l’ouvrage, en espagnol et en mapuzugan, constitue un choix délibéré de réappropriation linguistique, car nombre d’auteurs sont des locuteurs natifs de leur langue et leurs voix ne sauraient se réduire à l’espagnol. De plus, la disparition forcée du peuple mapuche est envisagée comme faisant partie du « continuum de la violence coloniale », non pas comme un épisode isolé de la dictature, mais comme un élément d’un contexte historique plus large de subordination et de négationnisme à l’égard de ce peuple. 

Par conséquent, la résistance observée dans les récits des auteurs n'est pas seulement individuelle (la recherche d'un membre de la famille) mais aussi collective : elle engendre une mémoire alternative, renforce le tissu social et revendique les droits culturels. Les auteurs relatent non seulement la douleur de la perte, mais aussi la persévérance dans la quête de vérité et de justice. Ils constituent un sujet actif qui s'organise, prend la parole et interpelle l'État chilien, les tribunaux et la société. 

Mercedes Huaiquilao Ancatén recherche son mari depuis 1975 : « Je ne l’ai pas oublié. Il m’a laissé plusieurs enfants. J’ai beaucoup souffert de les voir grandir. » Illustration : Pudú Girl 

 

Les histoires : incertitude, vérité et réparation

 

Le livre comprend les témoignages de sept femmes mapuche : Lorenza Cheuquepán Levimilla, Mercedes Huaiquilao Ancatén, Cecilia Huenante Huilitraro, Eliana Huenante Huilitraro, Elena Huina Llancumil, Débora Ramos Astudillo et Zoila Lincoqueo Huenumán.

Lorenza Cheuquepán souligne l'incertitude prolongée de l'absence, le manque de corps pour faire son deuil et la demande persistante de vérité et de réparation. À travers sa voix émerge la double condition d'être femme et mapuche : d'une part, victime de la violence d'État ; d'autre part, actrice de la mémoire et de la résistance au sein de sa communauté. Sans corps à enterrer et sans adieu rituel digne, la plaie reste ouverte, et le témoignage de Lorenza nous invite à nous interroger sur la manière dont le deuil devient un acte politique.

Deuxièmement, le témoignage de Mercedes Huaiquilao Ancatén, locutrice mapuche, révèle une histoire où sa langue maternelle s'avère essentielle à la compréhension de toute la profondeur de cette expérience. Son témoignage met notamment en lumière le déracinement causé par la disparition, le bouleversement des valeurs au sein de la communauté et le rôle militant qu'elle endosse en tant que proche d'une personne disparue.

Le témoignage d'Eliana Huenante souligne le rôle des femmes mapuche en tant que gardiennes de la mémoire et du récit historique : elles sauvent la mémoire des disparus, mettent en place des réseaux de soutien et contestent le silence imposé.

Le texte de Cecilia Huenante retrace l'histoire de son jeune fils, disparu en 2005, et met en lumière la persistance des violences même après le retour à la démocratie, c'est-à-dire au-delà de la dictature. Son récit examine comment le silence social et la stigmatisation des Mapuche disparus exacerbent la douleur et le sentiment d'invisibilité. Cecilia s'interroge sur la réinterprétation du corps comme mémoire : comment reconstruire l'image d'un être cher et comment préserver sa dignité lorsque les récits officiels le réduisent à de simples statistiques ou l'effacent purement et simplement. 

De son côté, Eliana Huenante apporte un éclairage complémentaire au témoignage de sa sœur Cecilia, nous permettant d'observer comment la mémoire familiale se construit collectivement. Son témoignage souligne le rôle des femmes mapuche comme gardiennes de la mémoire et garantes du récit historique : elles préservent la mémoire des disparus, tissent des réseaux de soutien et brisent le silence imposé.

« J’ai encore sa carte d’identité. » José était un garçon discret de 16 ans qui adorait jouer au football. Depuis qu’une patrouille de police l’a emmené, sa mère, Cecilia Huenante, le recherche sans relâche pour pouvoir lui offrir une sépulture digne. Illustration : Pudú Girl 

 

Un complot colonial qui se poursuit encore aujourd'hui

 

Elena Huina Llancumil explique que la disparition d'un membre de sa famille a bouleversé son identité et son sentiment d'appartenance à la communauté. Son témoignage met en lumière la vulnérabilité des communautés mapuche face aux structures répressives, mais aussi l'émergence de stratégies de résistance. Elle examine comment la mémoire devient un espace de reconstruction : en nommant, en racontant des histoires et en soutenant d'autres familles, une vérité se construit, échappant aux protocoles de l'oubli. Son témoignage illustre que le deuil se traduit également par une mobilisation, des revendications de justice et une contribution à un récit collectif qui reconnaît les blessures.

Le récit de Débora Ramos met en lumière l'impact intergénérationnel des disparitions forcées. En se remémorant sa propre vie marquée par l'absence, elle montre comment l'histoire de sa famille est intimement liée à celle du peuple mapuche. Dans ces mémoires, elle affirme que le souvenir devient un pont vers l'avenir : la mémoire n'est pas qu'une simple archive du passé, mais une ressource pour préserver l'identité, la langue et la culture, et pour revendiquer des changements structurels. En tant que femme mapuche, Débora mêle sa douleur personnelle à la mémoire collective et à la lutte pour la reconnaissance d'une histoire occultée.

Enfin, le récit de Zoila Lincoqueo Huenumán révèle la persistance du combat, même lorsque les corps des disparus restent introuvables et que justice n'est pas rendue. Son témoignage est un appel à la mémoire vivante : la mémoire de celles et ceux qui continuent de chercher, de résister et de nommer ce qui est effacé. Elle souligne que la disparition forcée des Mapuche ne saurait être appréhendée comme un simple épisode historique, mais bien comme partie intégrante d'un récit colonial qui se poursuit encore aujourd'hui. Son témoignage remet en question la résignation et affirme que le souvenir de l'absence est aussi le souvenir de la dignité d'un peuple.

Ni pardon ni oubli. Les femmes mapuche poursuivent leurs recherches pour retrouver leurs proches disparus, tissant mémoire et vérité face à un État qui a tenté d'effacer leur histoire et de briser leurs vies. Illustration : Pudú Girl 

 

Mémoires mapuche contre l'hégémonie

 

Ce livre magnifique, urgent et indispensable nous invite à réfléchir aux liens entre mémoire, identité culturelle, violence d'État et genre. En donnant la parole aux femmes mapuche, il met en lumière l'imbrication du genre et de l'appartenance ethnique dans l'expérience de la disparition forcée. Membres de la famille et de leur communauté, elles endossent un double rôle : victimes de disparition et, simultanément, actrices de la mémoire et de la résistance. Reconstituer leurs histoires implique de reconnaître que l'absence forcée d'un être cher est une blessure collective qui affecte le tissu social de la communauté, sa culture, sa langue et son processus de guérison.

De plus, la réappropriation du mapuzugun met en lumière la dimension linguistique de la résistance. L’absence d’équivalent direct en mapuzugun pour le concept de « détenu disparu » révèle l’impossibilité de comprendre la violence sans prendre en compte la culture mapuche. Enfin, le texte constitue un acte politique et éthique : nommer ce qui a été caché, donner la parole à ceux qui ont été réduits au silence et créer une mémoire collective afin que la blessure ne se répète pas. En ce sens, l’ouvrage aborde non seulement le passé, mais aussi le présent et l’avenir des luttes pour la justice, les droits humains et la reconnaissance culturelle.

Ces témoignages soulignent l'utilité de ces mémoires alternatives, où des récits émergent en réaction à la brutalité des régimes autoritaires et sont généralement transmis oralement ou par des écrits marginaux.

Ce livre n'a rien d'exceptionnel ; il ne faut pas le considérer comme une rareté dans le champ des études mémorielles, du passé récent des Chiliens, ou d'autres dynamiques qui tentent de gérer le récit des exclus. Il doit être perçu comme un ouvrage à part entière, reconnaissant la valeur des mémoires individuelles, dispersées ou fragmentées – comme dirait Steve Stern – ou des mémoires conflictuelles, comme dirait Mariane Hirsh, des mémoires qui remettent en question les fondements des projets nationaux.

Ces mémoires, bien que troublantes, invitent à la réflexion. Elles soulignent ainsi la valeur de ces récits alternatifs, où les témoignages émergent en réaction à la brutalité des régimes autoritaires et sont généralement transmis oralement ou par des écrits marginalisés , dont l'impact est souvent limité. Compte tenu de son contenu, de sa forme et de son impact potentiel, il est raisonnable d'espérer que cet ouvrage aura un impact significatif et que sa diffusion révélera une facette jusqu'alors occultée du peuple mapuche.

 

Carolina Espinoza Cartes est journaliste et docteure en anthropologie sociale. Ses recherches portent sur les processus de transition au Chili et en Espagne, l'exil suite à des violences et les liens politiques avec le lieu d'origine, dans une perspective de genre.

traduction caro d'un article de Debates indigenas du 01/12/2025

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