Le paravent de l'énergie propre : l'interdiction des combustibles fossiles au Québec et le boom minier sur les terres autochtones

Publié le 6 Novembre 2025

1er novembre 2025

 

Photo : Regroupement de Protection des Lacs de la Petite-Nation 

L’implication du ministère américain de la Défense dans des projets comme Lomiko et Strange Lake illustre comment les discours sur l’énergie propre peuvent s’aligner sur les objectifs militaires. Des minéraux tels que le graphite, le lithium, les terres rares et le nickel sont essentiels non seulement aux batteries des véhicules électriques, mais aussi à l’industrie militaire. Le Québec est face à un choix : respecter ses engagements envers les droits des Autochtones et la justice climatique, ou s’aligner discrètement sur les priorités militaires américaines.

L’interdiction très médiatisée des combustibles fossiles au Québec en 2022 a été présentée comme un acte audacieux de leadership climatique. Pourtant, dans les faits, la province canadienne encourage l’expansion minière, notamment celle des minéraux dits critiques, essentiels aux chaînes d’approvisionnement énergétiques et militaires américaines. Il en résulte un paradoxe : les combustibles fossiles sont diabolisés, tandis que l’extraction minière s’accélère discrètement, au profit des sociétés minières canadiennes et des entreprises industrielles et militaires américaines, sous couvert d’une « transition verte ».

Cette contradiction est particulièrement flagrante sur les territoires autochtones. Des projets comme la mine de graphite de Lomiko et le projet d'exploitation des terres rares de Strange Lake illustrent comment le discours du Québec sur son leadership climatique masque l'érosion continue de la souveraineté autochtone. L'image publique du Québec comme pionnier de l'environnement occulte la réalité de l'extraction des ressources, qui se fait souvent sans le consentement libre, préalable et éclairé (CLPE), tel qu'il est inscrit dans la Déclaration des Nations Unies sur les droits des peuples autochtones (DNUDPA).

Le Québec est un moteur de l'expansion des ressources minérales critiques destinées aux chaînes d'approvisionnement énergétiques et militaires américaines. Photo : Regroupement de Protection des Lacs de la Petite-Nation

 

Souveraineté autochtone et transition juste

 

Au Québec, des terres autochtones sont ouvertes à des projets miniers au nom de la transition énergétique. Selon un rapport de MiningWatch Canada, 10 % du territoire québécois est couvert par des concessions minières, et 60 % des 338 000 concessions chevauchent des cours d’eau, aggravant ainsi les impacts. Bien que le Canada ait adopté le projet de loi C-15 en 2021, intégrant la Déclaration des Nations Unies sur les droits des peuples autochtones (DNUDPA) à la législation fédérale, le consentement libre, préalable et éclairé (CLPE) demeure plus un vœu pieux qu’une réalité. Les communautés ne sont consultées qu’une fois les projets déjà en cours ou dans des conditions qui rendent presque impossible l’exercice de leur droit de refus. 

Au Canada, le droit libre, préalable et éclairé (DLPE) est rarement respecté dans les projets d'extraction. Un véritable droit de refuser un projet impliquerait des consultations préalables, notamment avec les aînés, les femmes et les enfants, et non seulement avec les hommes ou les chefs tribaux. Si une communauté s'y oppose, le projet doit être stoppé. Une transition véritablement juste vers une énergie propre devrait placer la souveraineté autochtone au cœur du processus, avant même son lancement. Le DLPE ne saurait être une simple formalité.

La contradiction entre le discours du Québec sur les droits des autochtones et ses engagements climatiques est clairement mise en évidence par la mine de graphite de Lomiko et le projet de terres rares de Strange Lake au Nunavik.

En 2023, l’arrêt R. c. Montour au Québec a conféré à la Loi C-15 « la même force qu’un instrument international contraignant » dans son interprétation de l’article 35(1) de la Constitution. Bien que saluée comme une étape historique pour la reconnaissance des droits des Autochtones dans la province, sa mise en œuvre a été inégale. La Cour supérieure du Québec a récemment statué en faveur de la Première Nation Mitchikanibekok Inik, qui avait poursuivi la province pour avoir omis de respecter son obligation constitutionnelle de la consulter avant d’octroyer des concessions minières sur son territoire. La décision oblige la province à consulter la Nation et à tenir compte de ses intérêts, non seulement pour les concessions existantes, mais aussi pour les nouvelles. Une victoire partielle, rétrospectivement.

En avril 2022, le Québec s'est repositionné comme chef de file progressiste en adoptant la Loi 21, qui interdit toute nouvelle exploration et production pétrolière et exige la restitution des territoires autochtones. Cette loi a été largement saluée comme un pas vers une action plus efficace contre les changements climatiques. La contradiction entre le discours du Québec sur les droits des Autochtones et ses engagements climatiques est flagrante, notamment à travers les exemples de la mine de graphite de Lomiko et du projet d'extraction de terres rares de Strange Lake, au Nunavik. Dans ces projets, les promesses de durabilité se heurtent aux réalités extractives de l'industrie minière.

Au Canada, le consentement libre, préalable et éclairé est rarement respecté de façon adéquate dans les projets d'extraction. Photo : Regroupement de protection des lacs de la Petite-Nation

 

L'industrie militaire américaine et l'opposition autochtone

 

Dans la région de l'Outaouais, le projet La Loutre de Lomiko Metals Inc. propose une mine de graphite à ciel ouvert présentée comme faisant partie de la « transition écologique ». Récemment, une subvention de plusieurs millions de dollars du département américain de la Défense (DoD) est devenue l'une des principales sources de financement de cette mine, qui suscite une forte opposition. Selon Lomiko, elle pourrait devenir la septième plus grande mine de graphite au monde.

Le projet a bénéficié d'une subvention de 8,35 millions de dollars du ministère de la Défense américain, dans le cadre d'un accord d'investissement technologique en vertu du titre III de la loi sur la production de défense. Ce montant est complété par une contribution de 4,9 millions de dollars de Ressources naturelles Canada, portant le financement conjoint canado-américain total à 16,7 millions de dollars. La mine de La Loutre est l'un des premiers exemples de financement d'un projet minier canadien par le ministère de la Défense à un stade aussi précoce. Bien que Lomiko le présente comme un projet de transition énergétique, l'implication du ministère de la Défense révèle son importance à des fins militaires.

La communauté de la KZA a activement travaillé à la restauration de ses terres dégradées, en collaboration avec les gouvernements locaux et provinciaux, afin de protéger les écosystèmes, conformément aux engagements pris par le Canada lors de la COP15.

Le projet a suscité l'opposition des communautés locales, notamment de la Première Nation Kitigan Zibi Anishinabeg (KZA), dont le territoire est directement touché. Comme pour de nombreux projets extractifs, rien ne prouve qu'un véritable consentement libre, préalable et éclairé (CLPE) ait été recherché. La communauté KZA s'est activement employée à restaurer ses terres dégradées, en collaboration avec les gouvernements locaux et provinciaux, afin de protéger les écosystèmes, conformément aux engagements pris par le Canada lors de la COP15. Ces efforts s'opposent frontalement à l'expansion minière.

Le gouvernement du Québec, bien qu'appuyant l'exploitation minière, a refusé de financer le projet au niveau provincial, invoquant un manque d'« acceptabilité sociale ». Cette décision a été saluée comme une victoire rare, quoique non définitive, puisque des fonds fédéraux et américains demeurent disponibles. Le financement par le département de la Défense américain de projets comme Lomiko n'est pas un cas isolé. Dans une entrevue accordée au Journal , Robert P. Sanders, consul général des États-Unis à Montréal, a confirmé que d'autres investissements sont en préparation.

Le département américain de la Défense finance des projets miniers comme celui de La Loutre, ce qui souligne leur importance à des fins militaires. Photo : Lester Kovac

 

Le projet Strange Lake et les préoccupations des Inuits, des Innus et des Naskapis

 

Un autre projet de ce type est Strange Lake, mené par Torngat Metals. Bien que non financée directement par le département américain de la Défense, cette entreprise fournira des minéraux à une société américaine chargée de fabriquer des aimants en terres rares pour l'armée américaine.

Le projet Strange Lake, mené par la société québécoise Torngat Metals, est situé entre le nord du Québec et le Labrador, en territoire inuit. À l'instar du graphite, les terres rares sont très demandées pour la fabrication de batteries de véhicules électriques et d'équipements militaires. La mine n'est qu'une partie du projet : une usine de séparation est également prévue à Sept-Îles. Le projet a révélé sa véritable nature lorsqu'il a initialement été prévu de construire une route d'accès traversant les terres inuites, ce qui aurait exigé du gouvernement du Nunatsiavut qu'il réalise sa propre évaluation environnementale. Torngat Metals a par la suite modifié le tracé de cette route.

Deux autres nations, la Nation Innu et la Nation Naskapi de Kawawachikamach, ont également exprimé leurs inquiétudes quant aux répercussions du projet, notamment sa proximité avec les aires de reproduction du caribou de la rivière George. La Nation Innu a réaffirmé son lien avec le territoire et ses préoccupations concernant les effets du projet, invoquant l’article 35 de la Loi constitutionnelle du Canada, qui reconnaît les droits des Autochtones. Cependant, comme pour le projet de loi C-15, ces droits demeurent flous et sont appliqués de façon inégale dans le cadre des projets d’extraction.

 

Le département de la Guerre des États-Unis et la transition juste

 

L'implication du département américain de la Défense dans des projets comme Lomiko et Strange Lake illustre comment les discours sur les énergies propres peuvent s'accorder aux objectifs militaires. Des minéraux tels que le graphite, le lithium, les terres rares et le nickel sont essentiels non seulement pour les batteries des véhicules électriques, mais aussi pour des applications militaires.

Suite au récent changement de nom du ministère de la Défense en ministère de la Guerre, les objectifs de ce financement ne font plus aucun doute. La récente loi de finances, dite « Big Beautiful Bill », a ajouté 13 milliards de dollars de fonds directs au ministère, qui continueront d'être alloués aux mines et aux usines de traitement, non seulement aux États-Unis et au Canada, mais aussi dans le monde entier. Des communautés américaines, comme celle de Red Mountain au Nevada, poursuivent leur lutte contre une mine de lithium financée par le ministère de la Défense et exploitée sans leur consentement.

Cette tendance s'accentuera à mesure que davantage de fonds seront distribués aux sociétés minières. Le Québec est face à un choix : honorer ses engagements envers la Déclaration des Nations Unies sur les droits des peuples autochtones (DNUDPA) et la justice climatique, ou s'aligner discrètement sur les priorités militaires américaines. Ainsi, le discours sur le développement durable ne sert qu'à masquer d'autres objectifs.

Le Québec est face à un choix : honorer ses engagements envers la Déclaration des Nations Unies sur les droits des peuples autochtones (DNUDPA) ou s’aligner discrètement sur les priorités militaires américaines. Photo : Earthworks

 

Le paradoxe de Québec

 

L’interdiction de l’exploration des combustibles fossiles au Québec, instaurée par la Loi 21, a été saluée comme une démonstration audacieuse de leadership climatique. Cependant, compte tenu de l’expansion des activités minières dans la province, la contradiction est flagrante. Le pétrole et le gaz sont interdits au nom de la justice climatique, tandis que des projets miniers destructeurs se poursuivent sous couvert d’une « transition écologique ».

La mine de graphite de La Loutre et le projet d'exploitation des terres rares de Strange Lake illustrent comment cette dynamique se manifeste lorsque les territoires autochtones sont ciblés pour l'extraction minière : le consentement libre, préalable et éclairé est ignoré, et le financement externe oriente les projets (moins vers des solutions climatiques que vers la sécurisation des chaînes d'approvisionnement militaires). Le discours des dirigeants québécois révèle la véritable nature des projets extractifs, où la souveraineté, les écosystèmes et les solutions à long terme sont sacrifiés au profit d'objectifs industriels.

Le paradoxe qui consiste à interdire les combustibles fossiles tout en accélérant l'exploitation minière révèle que la « transition » du Québec ne vise pas tant la justice climatique que le remplacement d'une pratique extractive par une autre.

Si la province était réellement soucieuse d'une transition juste, les nations autochtones disposeraient d'un pouvoir décisif dès le début de tout projet. Dans ce cas, le consentement libre, préalable et éclairé ne serait pas une simple formalité, mais un droit fondamental qui permettrait de modifier, de redéfinir ou d'annuler purement et simplement les projets.

Le paradoxe qui consiste à interdire les combustibles fossiles tout en accélérant l’exploitation minière révèle que la « transition » du Québec vise moins la justice climatique que le simple remplacement d’une pratique extractive par une autre. Il ne s’agit pas de la démanteler, mais de la rebaptiser . Une transition véritablement juste exige de placer la souveraineté autochtone au cœur des politiques climatiques.

 

Earthworks milite pour mettre fin à la pollution issue du pétrole, du gaz et des mines, et promeut un avenir énergétique propre et équitable. Pour en savoir plus : https://earthworks.org/

traduction caro d'un article de Debates indigenas du 01/11/2025

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