COP sur le canapé
Publié le 20 Novembre 2025
Une analyse des contradictions qui entourent non seulement la COP30, mais aussi l'avenir mondial, où ceux qui causent les problèmes environnementaux et les inégalités se présentent comme les sauveurs de l'avenir.
L'énergie diesel dans la Zone Bleue de la COP30 (Photo : Alberto César Araújo/ Amazônia Real).
Publié le : 19 novembre 2025 à 23h14
Par Ismael Machado d’Amazônia Real
Belém (PA) – La COP30 est devenue non seulement un forum de négociations climatiques, mais aussi le reflet des contradictions politiques, économiques et sociales qui structurent le débat environnemental au Brésil. Dans les rues, dans les espaces parallèles et même à l'intérieur des pavillons officiels de Belém, les manifestations des peuples autochtones, des communautés quilombolas et des mouvements socio-environnementaux se sont multipliées. Le porangaço (une danse traditionnelle afro-brésilienne), les actions des Munduruku, la marche pour le climat et d'autres interventions de groupes traditionnels nous rappellent que, pour celles et ceux qui vivent au cœur de la forêt, la crise climatique n'est pas une affaire diplomatique. C'est une question de vie quotidienne, de territoire, de survie. C'est aussi simple que cela. Elle se manifeste par la perturbation des modes de vie, l'augmentation des violences territoriales, la contamination de l'eau et la déforestation qui menace directement leur existence.
Ce contraste s'est accentué car, au sein de la conférence, la présence de grands bailleurs de fonds privés et de secteurs historiquement liés à la destruction de l'environnement a été frappante. Les entreprises minières, pétrolières, agroalimentaires et chimiques ont présenté des discours unifiés sur le développement durable, l'innovation verte et l'engagement climatique, alors même qu'elles étaient pointées du doigt par les communautés et les experts comme des vecteurs majeurs de pression sur les forêts, les rivières et les modes de vie traditionnels. Cette dualité – protestation populaire d'un côté, démonstration de force des entreprises de l'autre – crée un climat où le débat est aussi intense que les négociations climatiques officielles. C'est comme si un paysage divisé s'était dessiné. D'un côté, l'urgence concrète, et de l'autre, les stratégies de « marketing environnemental », c'est-à-dire la gestion stratégique d'une marque, englobant la création et le maintien de son identité pour la rendre plus connue, désirable et valorisée. En fin de compte, il s'agit de business.
La dynamique interne de la COP elle-même a accentué ce déséquilibre. Plus de 1 600 lobbyistes des énergies fossiles ont eu accès aux négociations climatiques, un nombre sans précédent depuis le début du suivi par « Kick Big Polluters Out », une organisation qui lutte contre les entreprises polluantes. Ces chiffres sont stupéfiants. Selon l’organisation, un participant au sommet sur 25 représentait des intérêts pétroliers, gaziers ou charbonniers, surpassant ainsi la quasi-totalité des délégations nationales et révélant le pouvoir de ces acteurs en coulisses des décisions internationales.
La forte présence de lobbyistes issus notamment des secteurs de l'agroalimentaire et des mines, circulant dans les cercles officiels et en coulisses, renforce l'impression que les débats de la COP sont imprégnés d'intérêts économiques susceptibles d'influencer les décisions et d'édulcorer les résolutions. Les critiques des mouvements socio-environnementaux ne visent pas seulement la présence de ces acteurs, puisque le contexte démocratique le permet, mais aussi le décalage entre les engagements internationaux et les pratiques nationales.
L'influence économique s'est également concrétisée par des parrainages officiels. Bayer, critiquée par les mouvements sud-américains pour promouvoir un modèle agricole responsable de la déforestation massive, est devenue sponsor diamant de l'Agrizone, un pavillon organisé par Embrapa. Cet accord illustre non seulement la puissance de l'agro-industrie sur la scène nationale, mais aussi ses efforts croissants pour se présenter comme un acteur du développement durable, malgré des taux d'émissions élevés, une dépendance aux pesticides et une présence dans des zones où des écosystèmes fragiles sont menacés.
Au Brésil, le gouvernement est confronté à un paradoxe. Alors qu'il cherche à affirmer son leadership climatique international en misant sur la protection de l'Amazonie et la transition écologique, il s'expose à des critiques pour des décisions allant à l'encontre de ce principe. La mise sur le marché de nouveaux pesticides, jugée incompatible avec la transition écologique par les organisations environnementales, relance le débat sur le poids de l'agro-industrie dans l'élaboration des politiques nationales. Cette mesure illustre la difficulté du pays à concilier objectifs environnementaux et pressions économiques exercées par des secteurs influents.
L'insistance sur l'exploration pétrolière dans l'estuaire de l'Amazone et la défense de projets d'infrastructure comme le chemin de fer du Ferrogrão remettent également en question la cohérence de ces promesses de développement durable. Ces initiatives ne semblent pas être des cas isolés, mais plutôt la preuve que des secteurs influents continuent de dicter les priorités, souvent au détriment des engagements environnementaux pris par le pays.
Cette contradiction prend encore plus d'importance dans un contexte mondial. Ces derniers mois, le continent américain a subi des catastrophes d'une ampleur extrême : un ouragan qui a dévasté des régions des Caraïbes, des inondations historiques dans le sud du Brésil et une tornade au Paraná qui a fait des morts et des centaines de blessés. Parallèlement, le rapport « Points de basculement mondiaux 2025 » a alerté sur le franchissement imminent du premier point de non-retour, à savoir le blanchissement irréversible des récifs coralliens, preuve que les systèmes de régulation de la planète s'effondrent plus rapidement que prévu.
En Amazonie, malgré une baisse des taux de déforestation depuis l'arrivée au pouvoir de Bolsonaro, la pression reste forte. L'exploitation minière illégale, l'accaparement des terres, l'expansion anarchique de l'agro-industrie et les violences contre les communautés se poursuivent à un rythme qui contredit le discours international sur la protection des forêts. Les peuples traditionnels dénoncent également la contamination par les pesticides, les conflits fonciers et la présence hostile des orpailleurs illégaux, souvent plus rapides et plus violents que n'importe quelle politique publique.
Il en résulte une COP où le fossé entre discours et pratique apparaît clairement. Parallèlement, les entreprises et les représentants du grand capital occupent des places prépondérantes au sein des panels, renforçant l'idée que, pour eux, la transition écologique relève davantage du marché que de la réparation historique. Tandis que les négociateurs parlent de justice climatique, de décarbonation et de préservation de l'Amazonie, les peuples traditionnels dénoncent la menace constante qui pèse sur leurs vies, alimentée par la progression des intérêts économiques. Tandis que les entreprises parlent d'innovation verte, leurs modèles de production restent tributaires de pratiques prédatrices.
Dans ce contexte, la couverture médiatique de la presse brésilienne traditionnelle s'avère insuffisante, voire superficielle. Les médias historiquement proches de l'agro-industrie et du marché financier ont mis l'accent sur les « contradictions » du gouvernement Lula, sans guère évoquer les contradictions structurelles du modèle économique même qu'ils défendent, ce même modèle qui influence les actions qu'ils critiquent. Ce manque de profondeur dans le débat médiatique empêche de s'attaquer au cœur du problème, réduisant des conflits complexes à de vaines querelles narratives. Mais un autre aspect entre en jeu. Les principaux bailleurs de fonds de la COP30 financent également d'importants médias traditionnels, une relation pour le moins complexe. Il suffit de consulter les titres quotidiens des deux plus grands portails d'information brésiliens pour constater à quel point la COP30 est reléguée au second plan, un sujet mineur dans leur agenda.
La COP30 synthétise donc les tensions du Brésil contemporain : un pays qui abrite la plus grande forêt tropicale du monde (parmi d'autres biomes importants tels que le Cerrado et la forêt atlantique) et des communautés qui la défendent depuis des siècles, mais dont l'économie reste ancrée dans des modèles extractifs ; un gouvernement qui aspire à un leadership climatique mais qui est confronté à des alliances et des pressions internes qui limitent sa cohérence ; une conférence qui vise à tracer la voie de l'avenir mais qui est en proie à des conflits urgents et non résolus dans le présent.
Ce qui ressort des manifestations, des discussions et des séances plénières, c'est la prise de conscience qu'aucun accord climatique ne sera solide tant qu'il ignorera les populations en première ligne de la crise. Et qu'il n'y aura pas de véritable transformation si les forces à l'origine de l'effondrement environnemental continuent d'être légitimées comme les protagonistes de la solution. Faire face à l'urgence climatique exige plus que des accords internationaux. Cela requiert du courage politique et la volonté d'affronter les profondes contradictions, tant à l'intérieur qu'à l'extérieur des sphères officielles du débat. Et cela ne se limite pas au Brésil. Cela relève de la logique même qui alimente le réchauffement climatique, le déséquilibre environnemental et les inégalités. Comme l'a récemment déclaré le journaliste Leonardo Sakamoto, la fortune d'Elon Musk, estimée à mille milliards de dollars, permettrait d'éradiquer la faim dans le monde. Y a-t-il quelqu'un qui soit prêt à s'engager dans ce débat en profondeur ?
traduction caro d'un article d'Amazönia real du 19/11/2025
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