Brésil :  « La COP pourrait être le signe avant-coureur d’une nouvelle vague de violence en Amazonie »

Publié le 16 Novembre 2025

Bruno Malheiro, géographe et professeur de 41 ans originaire du Pará, met en garde contre le risque que la COP30 à Belém ne marque « l’annonce d’une nouvelle vague de violence en Amazonie ». Malheiro coordonne le Laboratoire d’études sur le territoire, l’interculturalité et la réexistence en Amazonie (LaTierra). Ses recherches portent sur la géographie et la géohistoire de l’Amazonie, les conflits territoriaux en Amazonie, la géographie des grands projets de développement, le discours et la production de l’espace, les enjeux agraires en Amazonie, l’éducation rurale et les liens entre géographie et pensée décoloniale. Il est l’auteur de plusieurs articles dans des revues spécialisées, co-auteur de l’ouvrage « Horizons amazoniens : repenser le Brésil et le monde » et auteur de « Géographies du bolsonarisme : entre expansion des matières premières, négationnisme et foi évangélique au Brésil ». Malheiro affirme que le discours de la « transition écologique » instrumentalise la crise climatique à des fins commerciales et menace les populations, les forêts et les modes de vie.

Bruno Malheiro, géographe et professeur du Pará (Photo : Sue Anne/ ADUA).

Publié le : 14 novembre 2025 à 8h00

Par Ismael Machado d’Amazônia Real

Belém (PA) – Bruno Malheiro, professeur à l’Université fédérale du Pará et auteur de * Géographies du bolsonarisme* , analyse les contradictions entre le discours écologiste des entreprises et la réalité des territoires amazoniens. Selon lui, la COP30 à Belém révèle une tentative de transformer la crise climatique en un nouveau marché lucratif et les peuples forestiers, une fois de plus, en cibles d’un violent repositionnement géoéconomique.

Bruno Malheiro est également le co-scénariste du film « Pisar suave na terra » (Marcher doucement sur la terre) et l'auteur de l'album « Segura o céu » (Retenir le ciel ).  

Bruno Malheiro, géographe et professeur du Pará (Photo : @unifapoficial).

Amazônia Real – Que représente la tenue de la COP30 à Belém, au cœur de l'Amazonie ?

Bruno Malheiro – La COP suscite l'euphorie chez certains gouvernements, ONG et même mouvements sociaux, mais il faut relativiser. Les grands événements de ce type ont tendance à alimenter la spéculation immobilière, à remodeler les rapports capitalistes et à repositionner l'Amazonie dans la géoéconomie mondiale. Derrière le discours sur le développement durable se cachent des risques profonds. La COP pourrait, en réalité, être le signe avant-coureur de nouvelles violences dans la région.

Amazônia Real – Pourquoi l’Amazonie reste-t-elle au cœur des conflits mondiaux ?

Malheiros – Depuis les XVIIe et XVIIIe siècles, le territoire amazonien est convoité – d’abord pour des raisons coloniales et économiques, puis pour des raisons climatiques. La place centrale de l’Amazonie n’est pas nouvelle. Nous avons toujours été dans le collimateur des puissances, et cette visibilité n’a presque jamais signifié protection ou souveraineté, mais plutôt l’ouverture de nouveaux fronts économiques et de nouveaux cycles d’exploitation.

Amazônia Real – Vous parlez de « fausses solutions vertes ». Qu’entendez-vous par là ?

Malheiros – Nous vivons ce que j’appelle la nécroéconomie de l’impudence . Les mêmes personnes responsables du chaos climatique – les compagnies minières, l’agro-industrie, les compagnies pétrolières – se présentent désormais comme des sauveurs. Elles enjolivent de vert des pratiques qui restent dévastatrices, en utilisant des termes comme « transition énergétique », « bioéconomie » ou « décarbonation ». L’enjeu est de transformer le changement climatique en une opportunité de marché, garantissant ainsi l’expansion illimitée du capitalisme.

Amazônia Real – S’agit-il de nouvelles formes de violence ? Expliquez comment cela se produit.

Malheiros – Oui, j’ai récemment écrit un article pour Le Monde Diplomatique où j’aborde ces nouvelles formes de violence, qui ne sont rien d’autre que la réarticulation des rapports capitalistes à l’œuvre en cette période de COP30, où le changement climatique est transformé en opportunité de marché. Elles placent les territoires de vie au cœur des processus de marchandisation et de financiarisation : les territoires forestiers, les unités de conservation, les terres indigènes, qui représentent près de 51 % du Brésil. Tout cela est encore sujet à controverse ; ce sont des territoires que l’agro-industrie et l’industrie minière n’ont pas encore réussi à pénétrer, mais que d’autres fronts, à travers ce qu’on appelle le capitalisme vert, à travers ces discours sur le développement durable et la transition énergétique, parviennent à atteindre. Ce sont là les nouvelles formes de violence, directement liées à l’entrée de ces nouveaux fronts économiques sur ces territoires. L’exploitation des minéraux critiques qui menace les territoires indigènes et les unités de conservation, non seulement en Amazonie, mais dans tous les biomes, et particulièrement en Amazonie, en est peut-être la plus caractéristique. Autrement dit, l'exploitation minière traditionnelle est présentée comme une nouvelle solution pour décarboner le transport de l'énergie, mais au final, elle continue de polluer, de tuer et d'engendrer les mêmes violences. Un autre point que je souhaite souligner concerne les crédits carbone, qui immobilisent également des territoires. Ainsi, de nouveaux fronts de violence s'ouvrent en raison de la marchandisation et de la financiarisation de ces territoires vitaux. Transformer le changement climatique en une opportunité de marché, c'est-à-dire proposer des solutions marchandes aux problèmes engendrés par le marché, crée de nouveaux fronts économiques qui porteront directement atteinte aux terres indigènes, aux quilombos, aux unités de conservation, bref, aux territoires qui abritent encore la forêt.

 Amazônia Real – Les COP feraient donc partie de ce système ?

Malheiros –  Oui. Les COP sont des arènes où l’État et le marché concluent des accords avec une faible participation de la société civile. Et voyez la contradiction : les plus grands émetteurs de gaz à effet de serre sont aussi les principaux financeurs de ces conférences. Au Brésil, Vale, JBS et la Confédération nationale de l’agriculture y jouent un rôle central. Ces mêmes entreprises financent des projets de construction et même la couverture médiatique de la COP 30. C’est un jeu de pouvoir et de discours.

Amazônia Real – Pourquoi préférez-vous le terme « nécroéconomie de l’impudence » à celui d’« écoblanchiment » ?

Malheiros – Parce qu’il ne s’agit pas simplement d’écoblanchiment. C’est quelque chose de bien plus pervers. Ce sont des dynamiques économiques qui tuent au nom de la vie. On qualifie de « bas carbone » des pratiques qui empoisonnent les territoires et violent les populations. C’est une économie qui détruit pour prétendre sauver des vies – et qui, tout au long de l’histoire, a toujours concentré le pouvoir de décision entre les mains des puissants : propriétaires fonciers, compagnies minières, entreprises énergétiques.

Amazônia Real – Quels nouveaux fronts économiques s'ouvrent en Amazonie pendant la COP ?

Malheiros – Nous sommes confrontés à un nouveau projet de territorialisation capitaliste. Désormais, le marché s'étend à l'air, aux forêts, aux savoirs traditionnels et même aux modes de vie. Ce qui est marchandisé aujourd'hui, ce sont les biens communs et les pratiques ancestrales. Les terres indigènes, les quilombos, les communautés riveraines, les villages et les unités de conservation deviennent les cibles de la financiarisation mondiale. C'est le capitalisme vert qui ouvre de nouveaux fronts d'exploitation.

Amazônia Real – Le marché des crédits carbone fait-il partie de ces enjeux ?

Malheiros –  Sans aucun doute. Ce marché se présente comme une solution, mais c’est une illusion. Il ne réduit pas les émissions ; il crée seulement un système de compensations où, à partir d’une zone qui capte du carbone, on achète le droit de polluer ailleurs. En pratique, les communautés amazoniennes sont paralysées. Leurs territoires sont marchandés sans que leurs pratiques de gestion et leur autonomie soient prises en compte.

Amazônia Real – Y a-t-il un chevauchement entre ce marché et l'exploitation minière ?

Malheiros – Oui, et c'est très grave. Une enquête d'InfoAmazonia montre que 61 % des crédits carbone vendus en Amazonie concernent des zones destinées à l'exploitation minière. Autrement dit, le secteur le plus destructeur de la région se confond avec le marché soi-disant « vert ». Et les entreprises qui achètent ces crédits – Google, iFood, Uber – renforcent la dépendance de notre territoire pour maintenir le mode de vie urbain mondialisé.

Amazônia Real – Vous évoquez également l'extraction de minéraux critiques. Quel est le lien avec la COP ? 

Malheiros –  C'est un autre exemple de la façon dont on transforme les crises en opportunités commerciales. Des minéraux comme le cuivre, le nickel, le manganèse, le lithium et les terres rares sont présentés comme « verts » car ils contribuent à la transition énergétique : batteries, voitures électriques, panneaux solaires. Mais, en réalité, cette exploitation minière menace les populations et les écosystèmes. Il existe des milliers de projets miniers en Amazonie, dont beaucoup se situent à moins de 40 km de communautés autochtones isolées. C'est une nouvelle invasion des territoires vitaux.

Amazônia Real – Face à ce constat, où est la résistance ?

Malheiros – En marge. Parmi les peuples qui résistent depuis des siècles. La COP30 appartient aux gouvernements et aux entreprises, mais il y a aussi le Sommet des peuples , la COP des peuples , les mouvements qui articulent un véritable programme politique. Ces groupes affirment qu’il n’y a pas de justice climatique sans s’attaquer à la concentration des terres – car la terre est énergie vitale, elle est vie. Ils proposent d’intégrer les territoires de vie, et non d’étendre les infrastructures de destruction.

Amazônia Real – Quel est le message de ces peuples au monde ?

Malheiros – Que la justice climatique ne s’obtient ni par la monoculture, ni par les pesticides, ni par la marchandisation de la forêt. Produire de la nourriture, c’est produire santé et autonomie, grâce à l’agroécologie, et non à l’agro-industrie. Ils nous rappellent qu’il ne suffit pas de contenir la déforestation ; il est indispensable que les territoires de vie l’emportent sur les territoires de destruction. C’est le message le plus puissant qui nous vient de l’Amazonie.

Défilé de bateaux au Sommet des peuples (Photo : @oliverninja  /  @midianinja ).

traduction caro d'une interview d'Amazônia real du 14/11/2025

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