Argentine : Un Projet est présenté pour déclarer la vallée du rio Puelo à Chubut « intouchable »

Publié le 6 Novembre 2025

30 octobre 2025

Dans la ville de Lago Puelo, province de Chubut, des habitants, réunis en association avec des membres des communautés mapuche Cayún et Domingo Cayún Panicheo, ont déposé une requête officielle auprès du conseil municipal afin de faire reconnaître la pratique traditionnelle de la traversée de la vallée du rio Puelo comme un sujet d'intérêt municipal. Cette initiative, portée par l'Assemblée pour la défense des sentiers ancestraux (ADCA), propose de faire inscrire cette activité au patrimoine culturel immatériel de la région. La proposition a été officiellement déposée le 29 octobre 2025, accompagnée de plus de 150 signatures d'habitants de Lago Puelo, El Hoyo et Epuyén.

La proposition vise à protéger une pratique ancestrale qui perpétue les liens historiques, culturels et territoriaux entre les communautés du Ngulumapu et du Puelmapu, territoires qui correspondent actuellement au Chili et à l'Argentine.

Les promoteurs du projet affirment que la préservation de ce sentier contribue à la sauvegarde d'un patrimoine culturel, historique et environnemental. « Reconnaître cette pratique comme une composante vivante de notre culture ancestrale, c'est prendre soin de chaque histoire qu'elle raconte », ont-ils déclaré dans le document. « Notre objectif n'est pas seulement de la conserver ; nous voulons en partager la valeur, inviter les visiteurs à la contempler avec respect et à l'écouter attentivement. » Les membres du conseil qui ont reçu le document se sont engagés à examiner la proposition lors des prochaines séances.

 

De part et d'autre de la cordillère, sans consulter les communautés

 

L'initiative de quartier et communautaire de Lago Puelo vise à préserver la diversité écologique et culturelle de la zone montagneuse, face à l'avancement de la route connue sous le nom de « route vers Paso El Bolsón », qui est projetée du côté chilien et se poursuivrait du côté argentin.

Dans un entretien accordé à Infoterritorial, Clara, membre de la communauté mapuche Domingo Cayun Panicheo, a dénoncé la décision unilatérale du gouvernement chilien de poursuivre le projet du col d'El Bolsón, mené sans consultation préalable, libre et éclairée, ni étude d'impact environnemental. Ce projet, déjà bien avancé (actuellement à la phase 10 sur 11), traverse une zone reconnue par l'UNESCO comme réserve de biosphère et habitat d'espèces menacées telles que le huemul, le pudú et la grenouille de Darwin.

« L’intervention sur le rio Barrancas, que nous appelons Leufu Lawen — rivière de médecine en mapudungun —, affecte directement notre rewe, notre point de connexion spirituelle avec le territoire », explique Clara, et elle avertit que les travaux détruisent une grande diversité de plantes médicinales qui poussent sur ses rives et qui sont d’une valeur inestimable pour la communauté.

La poursuite de ce projet viole les droits fondamentaux. La Convention n° 169 de l'OIT, ratifiée par l'Argentine et le Chili, établit l'obligation de consulter les peuples autochtones avant toute mesure les affectant directement, y compris les projets d'infrastructure. L'Accord d'Escazú, également signé par les deux pays, renforce ce principe en garantissant l'accès à l'information environnementale et la participation du public aux décisions susceptibles d'avoir un impact écologique ou social. Or, les communautés mapuche dénoncent l'absence de consultation préalable, libre et éclairée, ainsi que le manque d'études d'impact environnemental évaluant les conséquences du tracé du projet dans la vallée du rio Puelo, reconnue comme réserve de biosphère par l'UNESCO.

Depuis plus de quatre ans, la communauté de Cayun Panicheo conteste l'avancement du projet de construction par de nombreuses actions en justice. Bien qu'elle soit parvenue à l'interrompre pendant trois ans, les travaux ont repris. L'affaire est actuellement pendante devant la Cour suprême du Chili, en attente de décision. Entre-temps, les engins continuent de creuser un passage dans le lit de la rivière, dynamitant la montagne et perturbant l'équilibre écologique de la vallée.

Début octobre, la communauté a déposé une plainte auprès de la Direction de l'environnement, arguant que « les normes environnementales ne sont pas respectées », ce qui constitue également un délit environnemental. « Nous n'avons toujours pas reçu de réponse à cette nouvelle action en justice », souligne Clara.

Clara souligne qu'aucune information officielle concernant ce projet n'est disponible du côté argentin. Les autorités locales nient son existence, tout en reconnaissant la procédure d'appel d'offres pour la construction d'une rampe de mise à l'eau de barges dans le parc national du Lago Puelo. La communauté avertit que ce manque de transparence viole le droit d'accès à l'information environnementale et met en péril les territoires de la communauté mapuche Cayun en Argentine. Les Cayun partagent des racines ancestrales et des liens historiques avec la communauté panicheo Cayun au Chili.

Les communautés mapuche de Cayun (Argentine) et de Cayun Panicheo (Chili) entretiennent des liens familiaux, culturels et spirituels qui transcendent les frontières nationales. Le voyage à travers la vallée du rio Puelo, qui relie les deux versants des Andes, s'inscrit dans une pratique ancestrale jamais interrompue par les frontières administratives ou les obstacles géographiques.

« Nous avons les mêmes racines familiales », explique Clara. « Mon grand-père, aujourd'hui décédé, était le cousin germain du lonco (chef) de la communauté Cayun de Lago Puelo. Ma mère est née de ce côté-ci du Gulumapu, mais elle a ensuite déménagé à Lago Puelo où elle a fondé sa famille. Toute la famille de ma mère vit au Chili, et toute la famille de mon père en Argentine. »

La circulation entre les deux territoires se perpétue depuis des générations, faisant partie intégrante d'un mode de vie qui reconnaît le territoire comme un espace partagé, habité et préservé. « Il n'y a jamais eu de problème pour aller et venir, pour traverser, car le passage a toujours existé. Il n'a jamais constitué un obstacle à la circulation sur le territoire, et la dynamique a toujours été très fluide », souligne le porte-parole.

Ce type de témoignage renforce le caractère culturel et spirituel de la traversée de la vallée et est lié au droit des peuples autochtones de préserver leurs pratiques traditionnelles, tel qu'établi par la Convention n° 169 de l'OIT. La continuité du voyage, les liens familiaux binationaux et la relation avec l'environnement naturel sont des éléments centraux pour plaider en faveur de la reconnaissance institutionnelle de cette pratique en tant que patrimoine culturel immatériel.

 

Itinéraire du pillage

 

Clara affirme que l'avancement des travaux du col international est motivé par des intérêts commerciaux cherchant à consolider un corridor bio-océanique entre l'Argentine et le Chili. Elle explique que le tracé à travers la vallée du Río Puelo n'a pas été choisi au hasard : « Ce col les intéresse beaucoup car c'est le plus bas des Andes ; le col de Puelo est précisément le plus bas, situé à moins de 200 mètres d'altitude. C'est pourquoi ils tiennent tant à ouvrir cette route. »

La communauté affirme que ce projet, loin d'être une initiative d'intégration territoriale, s'inscrit dans une logique de pillage et d'expansion extractive. « Ce n'est pas nouveau ; ils essaient de faire ça depuis les années 1990. Ils veulent relier les ports de Puerto Madryn et de Puerto Montt, et c'est pourquoi ce projet est si important à leurs yeux », explique Clara. Le projet relierait les océans Atlantique et Pacifique par un corridor logistique traversant des territoires autochtones, des aires protégées et des écosystèmes d'une grande valeur biologique.

La communauté avertit que la véritable nature du projet dépasse largement les discours officiels. « Nous le voyons ainsi car nous savons que le problème de fond est bien plus vaste que ce qu'ils ne cessent de répéter. Il s'agit de pillage et d'extractivisme, de toutes ces choses que les entreprises ont toujours convoitées. Si elles n'ont pas réussi jusqu'à présent, c'est grâce à la résistance constante, mais tout cela participe du même phénomène : le pillage de nos territoires », affirme Clara.

La résistance communautaire s'organise par le biais d'assemblées territoriales et d'organisations environnementales qui mettent en garde contre la progression d'un prétendu modèle de développement menaçant la biodiversité, la souveraineté territoriale et les droits des peuples autochtones. Le col de Puelo (côté argentin) et le col d'El Bolsón (côté chilien), loin d'être une voie d'intégration et de progrès, s'inscrivent dans un projet colonial qui engendre la destruction et le pillage des ressources naturelles et des territoires communs.

traduction caro d'un article d'Infoterritorial du 30/10/2025

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