La guerre des missions chez les Papous
Publié le 3 Décembre 2014
La Nouvelle Guinée, le pays des Papous, est aujourd’hui divisée en deux, à l’ouest l’Irian Jaya, ancienne colonie hollandaise devenue Indonésienne après les indépendances, et à l’est, la Papouasie Nouvelle Guinée, officiellement indépendante mais économiquement soumise aux influences australiennes.
Face à la pression des missions chrétiennes et autres sectes depuis plusieurs décennies, les tribus papous en finissent à ne plus savoir à quel saint se vouer...

La nouvelle Guinée abrite certaines ethnies dont l’existence ne fut révélée au monde qu’au milieu du 20ème siècle. Autrefois chasseurs cueilleurs itinérants, les tribus Papoues des hautes terres y pratiquent l’agriculture depuis neuf mille ans avec diverses techniques agricoles comme la jachère, l’écobuage, l’assolement ou les cultures associées. Si la patate douce est une de leurs principales ressources alimentaires, la cueillette, la chasse, et l’élevage de quelques animaux domestiques comme le porc, dont la viande est toujours associée aux pratiques rituelles, viennent compléter les activités des ethnies papoues de l’Île.
Chez les Papous comme chez tous les peuples racines, la relation au monde invisible des esprits est omniprésente dans les rituels comme dans chacun des gestes du quotidien. Le culte de la mort est au cœur de la spiritualité des ethnies papoues. Après la mort l’âme du défunt va survivre sous la forme d’un esprit qui pourra à tout moment intervenir dans l’existence des vivants. Les Papous en effet n’envisagent jamais dans l’au delà une vie différente de celle qu’ils ont sur terre...
Depuis longtemps convertie au christianisme sur les côtes, un peu plus récemment dans les hautes terres, la population papoue est aujourd’hui chrétienne à près de 90%. Cette christianisation extraordinairement rapide s’explique par les pressions constantes exercées sur les Papous par les premiers missionnaires et jusqu’à aujourd’hui.
Dès les premières missions exploratrices de l’île, l’édifice spirituel sur lequel reposaient les structures sociales des ethnies papoues a commencé à vaciller sous la pression des églises prosélytes de toutes origines qui ont déployé leurs missions jusque dans les régions les plus reculées. La seule église baptiste australienne a installé depuis le début des années cinquante plusieurs milliers de stations sur le territoire des Papous sans compter les innombrables missions des catholiques ni celles des différentes églises protestantes pour la plupart américaines, néerlandaises ou australiennes. Dès les années cinquante, il n’était pas rares que les missionnaires organisent de grandes cérémonies publiques au cours desquelles les Papous récemment convertis étaient inviter à brûler les corps momifiés de leurs ancêtres et tous les symboles de leur spiritualité première.
La construction par ces églises d’innombrables pistes d’atterrissage à flanc de montagne ou au fond des vallées les plus isolées a grand ouvert les portes de l’occupation de la Nouvelle Guinée par toutes sortes de migrants venus de l’Indonésie ou de l’Australie voisines. Les Lahni de la haute vallée de la Baliem en Irian Jaya, la partie indonésienne de l’Île, font état dans leur légende fondatrice d’un esprit universel, créateur de toute vie et de toutes choses, qu’ils appellent Bok.
A l’aube de l’humanité Bok créa dans ces hautes montagnes du centre de la Nouvelle Guinée, une large vallée fertile pour le peuple Lahni qui n’avait pas de terre à lui et devait errer de vallée en vallée, régulièrement repoussé par les tribus locales. Bok y planta le premier arbre, il y déposa le premier cochon et le premier chien. Il y installa le premier homme et la première femme. Les légendes Lahnis faisaient état d’un prochain retour sur terre de Bok pour y calmer les esprits guerriers, modifier la vallée et apporter de nouvelles idées...
Quand, en 1956, le premier missionnaire arriva dans la vallée, il vint du ciel dans un grand oiseau de fer et se mit à construire une étonnante maison surmontée d’un clocher dont le toit brillait au soleil. Puis il défricha et nivela un vaste terrain pour que d’autres oiseaux de fer puissent venir s’y poser.
Pour les Lahni, il ne faisait aucun doute que le Dieu Bâtisseur Bok, était de retour personnifié par cet homme bizarre à la peau blanche. Ils vénérèrent le missionnaire et écoutèrent attentivement ses enseignements. Puis les Lahni se dispersèrent dans les vallées les plus reculées pour aller apporter à leurs frères la bonne nouvelle et leur transmettre la parole de Bok, devenue, par la bouche du missionnaire, celle du Christ. Les missionnaires évangélistes qui suivirent s’aperçurent que dans des vallées reculées, où les Papous n’avaient encore jamais vu de blancs, le Christ était connu et idolâtré.
Il s’agit là d’un phénomène unique dans l’histoire de l’évangélisation, pourtant aujourd’hui, les Papous constatent avec désarroi que, d’une mission à l’autre, les enseignements des missionnaires des différentes églises prosélytes divergent et sont parfois contradictoires. L’interruption de la transmission orale pendant plus d’une génération a suffi pour faire oublier les anciens rites et croyances autrefois enseignés par les anciens.
Dans ces sociétés sans écriture ni image où tout se transmettait de la bouche des plus vieux aux oreilles des plus jeunes, le champ était dès lors devenu libre pour l’instauration des nouvelles religions et des modes de pensées et de société qu’elles entraînaient dans leur sillage. Un nombre impressionnant et sans cesse croissant d’églises se sont implantées en Nouvelle Guinée, avec quatre courants principaux, les catholique romains, les luthériens évangéliques, les églises baptistes australiennes, les protestants de l’United church et les adventistes du septième jour. De nouvelles églises apparaissent chaque année en Papouasie. On y trouve les pentecotistes, les presbytériens, les témoins de Jéhova, l’Eglise du Christ vivant. Tous se disputent les âmes des Papous, tous portent des enseignements ou des règles de vie sensiblement différentes, ainsi le prêtre catholique pourra fumer à longueur de journée alors que la Pasteur baptiste l’interdira au point d’en faire un péché et la liste est longue…
Toutes ces missions s’interposent au point de remplacer des états défaillants dans leurs obligations premières. De très nombreux établissement scolaires sont gérés et financés par les missions, les centres de soins, les dispensaires, les hôpitaux sont eux aussi équipés, gérés, financés par les missions, les compagnies aériennes qui desservent les villages de l’intérieur, l’infrastructure des terrains d’atterrissage qui desservent aujourd’hui jusqu’au plus petit village de montagne. On a l’impression que tout s’articule et s’organise autour de ces états dans l’état que sont les missions. Elles se concurrencent, se livrent une course effrénée à la conversion des âmes, au contrôle de tel ou tel village ou région, à tel point que les Papous ne savent plus aujourd’hui à quel saint se vouer.
“Mais qui est donc votre Dieu, pour changer ainsi toujours d’idée ?” - me demanda un Lahni de la région de Waména qui vivait dans une mission catholique. “Mon frère vit non loin de mon village dans une mission baptiste. Lorsque je vais le voir, je n’ai pas le droit de fumer. Le pasteur baptiste dit que Dieu l’interdit. Le prêtre catholique qui vit dans mon village ne me l’a jamais interdit, lui même fume cigarette sur cigarette ! Le prêtre vit seul, le pasteur baptiste vit avec sa femme et ses enfants. L’un nous oblige à nous habiller avec vos vêtements de tissu si compliqués à garder propres, l’autre nous autorise à garder nos étuis péniens et nos vêtements de fibres végétales. Qui faut-il croire ? Avant de venir nous convertir à toutes vos religions, ne pourriez vous pas auparavant vous arranger pour que tous vos Dieux s’entendent entre eux !”
Patrick Bernard
Article paru dans notre revue Ikewan avec pour thema ce trimestre “Les peuples autochtones face au prosélytisme religieux”
Source : ICRA international
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