Uruguay : Les derniers Charrúas

Publié le 18 Juillet 2012

 

 

vivienda_charrua_palmas.jpg

Le 22 juillet 1834, Micaëla Guyunusa décéde à l'Hôpital de l'Hôtel-Dieu de Lyon des suites d'une phtisie. Elle est l'une des dernières représentantes de son peuple : les CHARRUAS. Son histoire illustre le destin tragique d'un groupe humain qui s'est vu disparaître en deux siècles après la colonisation par les espagnols et les portugais de sa terre natale, aujourd'hui l'actuel Uruguay.

Lorsque Juan Díaz de Solis explora et prit possession au nom de la couronne espagnole de la région du Rio de la Plata en 1516, il rencontra plusieurs tribus d'indigènes dont les CHARRUAS qui bien que n'étant pas majoritaires devaient devenir pour des raisons dont on ne traitera pas ici les amérindiens emblématiques de l'Uruguay. Les CHARRUAS vivaient en tribus nomades. On sait peu de choses sur leur organisation sociale. Des auteurs rapportent que chacune de leurs tribus obéissait à un Cacique (gardien de la parole) et avait en outre des chefs de guerre.

Les CHARRUAS se nourrissaient exclusivement de viande de nandou et de bœuf à moitié cuite sur la braise (ceci après leur introduction dans le territoire par les colons), et buvaient l'infusion de l'herbe MATE (pratique encore courante dans la région). Ils vivaient sous des tentes nommées Toldos qu'ils emportaient avec eux lors de leurs migrations. Chasseurs-cueilleurs, ils élevaient pour certains des troupeaux bovins. Décrits par-dessus tout comme des guerriers redoutables, ils devinrent après la colonisation de très adroits cavaliers. Leurs armes étaient la lance, l'arc, la fronde, le lasso et les boleadoras qui servaient par ailleurs à capturer le gibier ou, comme c'est encore le cas dans certains endroits de la région, à attraper les bêtes du troupeau.

 
charruas-copie-1.jpg
 

Ils étaient vêtus de pièces de cuir et d'une cape nommée Quillapi. On sait qu'ils portaient un grand respect à la vieillesse et qu'il était d'usage chez eux de se couper une phalange d'un doigt de la main lors de la mort d'un proche.

Les CHARRUAS participèrent à plusieurs batailles aux côtés des colons, notamment lors des guerres qui eurent pour conséquence l'indépendance de l'Uruguay. Les colons promettaient l'attribution de terres aux indiens en échange de leur alliance. En fait, confinés au nord du pays, le mode de vie des indiens ne tarda pas à leur poser des problèmes. Les incidents rapportés par les autorités de l'époque au cours desquels les indiens démontraient par exemple leur " non-respect de la propriété privée " devenaient de plus en plus nombreux. Le nombre des plaintes motiva le gouvernement à prendre la défense des familles créoles.

 

38624184_p.jpg

Le Général Fructuoso Rivera, premier Président de la République Orientale de l'Uruguay et organisateur du génocide des Charrúas

C'est ainsi que l'officier F. Rivera convoqua toutes les tribus CHARRUAS (y compris femmes et enfants) à se réunir au mois d'avril 1831, afin, leur fit-il savoir, de signer un traité leur accordant définitivement des terres. B. Rivera regroupa ainsi la plupart des indiens vivant encore sur le territoire uruguayen dans une presqu'île du nord du pays. Une fois les tribus réunies, il donna l'ordre d'exécuter toutes celles-ci, ce fut le massacre de SALSIPUEDES.

 

 

38624642_p.jpg

Bernabé Rivera, neveu de Fructuoso Rivera, chassant les derniers Charrúas survivants du massacre de Salsipuedes

Certains Charrúas, s'étant méfiés en voyant que F. Rivera avait convoqué femmes et enfants, s'étaient abstenus et réussirent à échapper au piège. Ce fut pour peu de temps, la police et l'armée pourchassèrent ceux-ci dans tout le territoire uruguayen. L'extermination devait être totale. Les indiens qui survécurent furent amenés à Montevideo pour y servir d'esclaves, parmi ceux-ci, quatre d'entre eux allaient traverser l'océan atlantique quelques mois plus tard.

En 1833, M. De Curel, directeur du Collège Oriental de Montevideo, obtint du gouvernement uruguayen l'autorisation d'amener en France quatre CHARRUAS prisonniers dans la capitale uruguayenne afin de les présenter aux autorités scientifiques de l'époque.

C'est ainsi que le Cacique Vaimaca Peru, le guérisseur Senaque, le dresseur de chevaux Tacuavé, et l'indienne Guyunusa embarquèrent à bord du Phaéton le 25 février 1833, pour débarquer, quatre mois plus tard, en mai, au port de Saint-Malo. Amenés à Paris, ils furent étudiés par divers scientifiques et montrés au public, comme l'écrit M. de Curel : " Les journaux indiqueront incessamment le local dans lequel les indiens auront établi leur Toldo (tente), ainsi que les jours et heures pendant lesquels le public sera admis à le visiter " .

Dumoutier étudia les indiens et rédigea un ouvrage intitulé : " Considérations phrénologiques sur la tête de quatre CHARRUAS " avant que le premier des CHARRUAS, le guérisseur Senaque, meure le 26 juillet 1833 des suites, selon la revue de la société Les Amis de l'Archéologie , d'une " fièvre de consomption causée principalement par le désespoir, l'ennui, et surtout le mal du pays " . Le Toldo fut alors installé dans un local situé au numéro 27 de la rue Chaussée d'Antin, où un journaliste du Courrier de Lyon les vit, et écrivit à leur propos : "Ils avaient pour compagne une autruche, et, chose étonnante, cette souveraine des déserts se montrait plus familière qu'eux " . M. De Curel vendit alors le Toldo et ses habitants à un manager qui les aurait à son tour revendus à l'un de ses collègues. Les indiens furent désormais exhibés au sein d'une ménagerie. Entre temps, Guyunusa donna le jour le 20 septembre à une petite fille, conçue avant leur départ et dont l'accouchement nous fut relaté par le Dr Tanchou. Le Cacique Vaimaca Peru mourut le 13 septembre 1833, époque à laquelle plusieurs visiteurs manifestèrent leur indignation face au traitement donné aux CHARRUAS par leur exhibiteur.

L'ethnologue Paul Rivet, nous rapporte que: " M. Séguier, en sa double qualité d'académicien et de magistrat fut chargé de bien vouloir poursuivre auprès de l'administration le redressement de torts causés aux malheureux CHARRUAS (...) dont n'étaient point exclus, sur le moindre prétexte, les coups de fouet " . Le préfet de police informé, l'administration s'engagea à délivrer les indiens et à prendre des mesures que leur situation exceptionnelle réclamait. Mais le manager, sans doute mis au courant, disparut avec le Toldo et les CHARRUAS. On le crut en Alsace, où des ordres furent donnés pour l'arrêter, mais on ne le retrouva plus. Quant à ses " pensionnaires ", on ne retrouve leur trace que le 22 juillet 1834, lorsque l'indienne Guyunusa fut amenée à l'Hôpital de l'Hôtel-Dieu de Lyon, où elle mourut quelques heures après son arrivée, selon l'acte de décès qu'on peut consulter dans les archives des Hospices Civils de Lyon. Le dernier des CHARRUAS qui fut de cette équipée, Tacuavé, ainsi que la fillette disparurent sans laisser de traces.

charruas.jpg

Monument aux 4 derniers  Charrúas dans le Prado de Montevideo

 

Aujourd'hui, l'Uruguay est le seul pays d'Amérique du Sud qui ne compte pas de communauté indigène autochtone au moment de la conquête, aucun n'ayant survécu à un processus qu'on peut légitimement qualifier d'ethnocide. Le triste destin des derniers CHARRUAS nous conduit à nous interroger sur ce regard qu'on a eu sur l'autre, et qu'on a malheureusement parfois encore, malgré nos siècles de " civilisation ".

Dario Arce Asenjo.

 

Sources : images le tacle  , Takuarembo.free

38624448_p.jpg

Mémorial aux Charrúas massacrés à Salsipuedes

 

"Les Charruas sont vivants, nous sommes debout et en voie de reconstitution".
 

traduction carolita d'un article paru sur Servindi.org le 11 mai 2012

Servindi, 11 mai 2012 - L'État de l'Uruguay s'est construit sur le génocide du peuple Charrúa, mais ses descendants sont dans un processus de reconstitution en tant que Peuple et Nation, avec nos frères Charrúa en Argentine.

C'est ce qu'a déclaré Monica Michelena, représentante du Conseil de la Nation Charrúa (CONACHA), dans une déclaration faite cette semaine lors de la onzième session de l'Instance permanente sur les questions autochtones.

Michelena a expliqué que le génocide de Salsipuedes "n'impliquait pas une extermination de la population de Charrúa, comme cela nous a été inculqué depuis les sphères publiques à travers les systèmes politiques et éducatifs".

"Nous descendons de ces trois cents ou plus survivants du génocide, qui ont été séparés les uns des autres pour être distribués comme domestiques dans les haciendas, parmi lesquels se trouvaient des enfants qui ont été arrachés des bras de leurs mères".

"Ils nous ont laissé des coutumes et des modèles culturels, qui ont été transmis de génération en génération jusqu'à aujourd'hui", a-t-elle ajouté.

Depuis plus de vingt ans, les Charruas sont dans un processus de reconstitution et s'efforcent d'échapper à une "invisibilité structurelle". "Aujourd'hui, les Charruas sont vivants, nous sommes debout et nous construisons à nouveau notre propre destin ensemble", a déclaré Michelena.

Le Conseil de la nation charrúa (CONACHA), créé en 2005, est la seule organisation autochtone à caractère national, qui regroupe huit communautés et associations autochtones de différentes régions du pays.

Elle a déclaré qu'une étude d'ADN a déterminé que 38 % de la population uruguayenne est d'origine amérindienne. En outre, selon l'Institut national des statistiques, la population autochtone auto-identifiée est passée de 0,4 % en 1996 à 4,9 %, selon les données préliminaires du recensement de 2011.

La représentante de la CONACHE a exhorté l'Instance permanente de l'ONU à recommander à l'État uruguayen de reconnaître les peuples autochtones vivant dans le pays et de ratifier la Convention 169 de l'Organisation internationale du travail (OIT) dans les meilleurs délais.

Elle a organisé un entretien lundi prochain avec James Anaya, rapporteur spécial pour les peuples autochtones, afin de faire connaître ses préoccupations et ses demandes.

----

Déclaration du Conseil de la Nation Charrúa (CONACHA)

Cher Président, chers membres de l'Instance permanente et chers frères et sœurs autochtones

Monsieur le Président Edward John, je tiens à vous féliciter pour votre nomination, ainsi que Sœur Mirna Cunningham pour son excellent travail en tant que présidente du Forum.

Je suis Mónica Michelena, du peuple Charrúa d'Uruguay. C'est la première fois que mon peuple est représenté à une session du Forum permanent. Je représente le Conseil de la Nation Charrúa.

Après l'indépendance des États, le même cadre de domination de la doctrine de la découverte a continué à être appliqué, ce qui a servi et sert de base à la violation des droits humains des peuples indigènes, comme dans le cas des violations sexuelles dont ont été victimes les femmes et les filles Ngobe Bugle au Panama en février de cette année.

L'État uruguayen s'est construit sur le génocide du peuple Charrúa. Le 11 avril 1831, les survivants Charrúa de la guerre d'indépendance, dans laquelle ils ont combattu aux côtés d'Artigas, ont été assassinés dans une vicieuse embuscade par le premier président de la République orientale de l'Uruguay, le général Fructuoso Rivera. C'est ainsi que l'État lui-même s'approprie notre territoire, pour le céder aux propriétaires terriens de l'époque.

Le génocide de Salsipuedes n'a pas impliqué l'extermination de la population Charrúa, comme cela nous a été inculqué depuis les sphères publiques à travers les systèmes politiques et éducatifs. Nous descendons de ces trois cents ou plus survivants du génocide, qui ont été séparés les uns des autres pour être distribués comme domestiques dans les haciendas, parmi lesquels il y avait des enfants qui ont été arrachés des bras de leurs mères. Ils nous ont laissé des coutumes et des modèles culturels qui ont été transmis de génération en génération jusqu'à aujourd'hui.

Depuis plus de vingt ans, nous, les Charrúas, sommes dans un processus de reconstitution en tant que Peuple - Nation, avec nos frères et sœurs Charrúas d'Argentine. Nous travaillons à renverser la représentation sociale de l'extinction des indigènes dans nos pays, afin de surmonter l'invisibilité structurelle à laquelle nous étions et sommes toujours soumis. Aujourd'hui, les Charrúas sont vivants, nous sommes debout et nous construisons à nouveau notre propre destin ensemble.

En 2005, nous avons créé le Conseil de la nation charrúa (CONACHA), la seule organisation indigène à caractère national, qui regroupe huit communautés et associations indigènes de différentes régions du pays.

Selon une étude d'ADN, réalisée en 2005 et récompensée par l'académie, 38% de la population uruguayenne est d'origine amérindienne. Selon l'Institut national des statistiques, la population autochtone autoproclamée est passée de 0,4 % en 1996 à 4,9 %, selon les données préliminaires du recensement de 2011.

Bien que l'Uruguay ait signé la Déclaration des Nations unies sur les droits des peuples autochtones, la Constitution uruguayenne ne reconnaît pas la préexistence ethnique des peuples autochtones qui ont habité notre territoire, pas plus qu'il ne reconnaît la nature multiculturelle et multiethnique actuelle de la population uruguayenne. Il ne reconnaît pas non plus les droits collectifs des peuples autochtones. Cela signifie qu'il n'existe pas de politiques publiques spécifiques pour la population indigène, perpétuant ainsi l'image de l'Uruguay comme un "pays sans Indiens", dont se sont vantés plusieurs présidents uruguayens de cette époque.

En mai 2009, à l'occasion de l'examen périodique universel du Conseil des droits de l'homme des Nations unies, l'Uruguay a apporté son soutien à la recommandation qui y était faite de ratifier la convention 169 de l'OIT dans les meilleurs délais, mais il ne s'y est pas encore conformé.

Pour toutes ces raisons, le Conseil de la Nation Charrúa souhaite faire la demande suivante :

- Que l'Instance permanente sur les questions autochtones recommande à l'État uruguayen de reconnaître les peuples autochtones vivant sur son territoire et de ratifier la Convention 169 de l'OIT dans les meilleurs délais.

Merci beaucoup.

Rédigé par caroleone

Publié dans #ABYA YALA, #Peuples originaires, #Uruguay, #Charrúas

Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article
L

merci pour ce magnfique sujet sur cette civilisation qu'à connue l'Uruguay !
C


Je suis contente que la découverte de ce peuple disparu puisse ce faire via cet article.


Amitiés


 


caroleone



D

merci pour ces textes et témoignages émouvants .


Je suis moi-même un descendant du peuple Charruas , mon arrière, arrière grand-père s'appelais Géronimo ( sans blagues ) , j'ai toujours été intéressé par la culture des indiens
d'amériques depuis tout petit , et au fil des années mais surtout depuis 2 ans je sais mieux pourquoi et j'en suis fier . 


Merci ,encore et à trés bientôt .
C


Bonsoir Denevi,


 


C'est une belle découverte que tu as faite, comme je serais fière aussi de descendre d'un des peuples premiers !


Et les charruas malheureusement disparus dont tu as l'honneur de porter le sang ont fait partie des tous premiers peuples victimes des occidentaux, nous portons en chacun de nous la honte de leur
disparition et c'était bien normal qu'ils figurent sur ce blog en compagnie de leurs camarades indigènes encore représentés, peu pour la plupart et disparus comme les charruas, je pense aux
derniers yaghans dont mon camarade Robert à eu la gentillesse de m'offrir son reportage ainsi qu'aux taïnos.


Les charruas peuvent être rassurés de voir que leur sang et leur mémoire continueront de circuler tant que des êtres auront un semblant de conscience pour porter en avant la connaissance de leurs
traditions.


 


Merci de ta visite et mes amitiés sincères


 


caroleone


 


 



A

Merci Caro, je vais de suite aller voir ces Yaghans.


Je me demande s'il reste quelque chose de ces peuples disparus, des éléments de leurs langues, notamment.
C


Oui, justement tu verras c'est dit dans le texte, la petite-fille de la dernière yaghane prend des notes de tout ce que son aïeule peut transmettre comme mémoire de l'ethnie. Tu sais, que c'est
aussi le combat que je même sur ce blog, essayer de faire prendre conscience que si l'on est pas capables de se battre poura aider à sauvegarder les derniers descendants des peuples premiers et
toutes leurs coutumes, c'est toute l"humanité qui y perd, sauvegarder les langues, de nombreux peuples en ont conscience et y travaillent à présent. Avec c'est vrai l'aide des occidentaux mais
ceux qui sont désintéressés évidemment, ce n'est pas toujours simple de sy retrouver car dès que l'on veut essayer de leur faire "coucher" leurs savoirs, sur la langue , les coutumes rituelles
chamaniques et les connaissances végétales, ils deviennent dès lors des proies vulnérables pour la biopiraterie !!


Voilà, tu découvriras ces derniers yaghans alors.Bises





caro



A

Bonjour Caroleone,


Il y a des jours ou l'on a honte d'être "humain". L'homme est le seul être vivant sur cette terre capable de telles barbaries. Et comme tu le soulignes à la fin de ton article, ce n'est pas fini.
C


Bonjour Almanitoo,


 


Je voulais justement vérifier si en effet il existait encore des ethnies en Uruguay et je suis tombée sur ce texte que j'ai seulement mis en image pour une fois mais qui nous fait honte comme tu
le dis. Au sujet des peuples disparus, je n'écris pas toujours et si cela t'intéresse j'ai sur ce blog un très beau texte/témoignage de mon camarade Robert qui a écrit le livre Colomb de malheur,
au sujet des derniers yaghans de la terre de feu. Dont il ne reste qu'une seule descendante vivante, tu verras, c'est émouvant et là aussi on a honte de l'espèce humaine dite civilisée.


 


C'est  ICI ( il y a l'article que j'ai réalisé sur les mapuches en 1ère partie)


Merci beaucoup de ton intérêt qui me fait très plaisir et me donne envie de continuer ce travail de fourmi laborieuse.


 


Bisous





caro