Quelques semaines dans le Sud-Est mexicain

Publié le 4 Septembre 2011

"Le monde doit savoir ce qui est en train de se passer ici, il doit se
rendre compte que la destruction des forêts et des peuples indiens
signifie sa propre destruction. Pour ces raisons, nous ne voulons pas de
Belo Monte."


Le chef Raoni.

"L'humanité va disparaître, non d'un coup, mais petit à petit, elle est en
train de disparaître." Un guérisseur tzeltal.

"Vous nous avez fait vomir nos croyances, et maintenant vous voulez les
connaître, nous ne sommes pas des chiens pour manger notre vomi."
Un homme de savoir de la région chol à un anthropologue.

"Toutes les crises génèrent de la pauvreté."


Un bureaucrate chargé de la politique sociale du gouvernement fédéral.

 

 

QUELQUES SEMAINES DANS LE SUD-EST MEXICAIN

 

 

 

Le Mexique apparaît de plus en plus clairement comme un pays en guerre.
L'ouverture du pays à l'activité capitaliste avec la signature du traité
de libre commerce entre les États-Unis, le Canada et le Mexique en 1992
s'accompagne d'une guerre de reconquête dans le plus pur style des guerres
coloniales d'antan. Tenter d'appréhender la situation revient à préciser
la signification et la place des différentes pièces qui constituent le
puzzle mexicain : les projets capitalistes (mines, barrages,
infrastructures, monocultures, exploitation des forêts et autres
ressources naturelles), les cartels de la drogue, la guerre contre les
narcos, la résistance et l'autodéfense des peuples indiens, j'ajouterai le
Mouvement pour la paix avec justice et dignité du poète Javier Sicilia et
la législation sur la sécurité nationale, plat de résistance du
gouvernement Calderón avant la prochaine élection présidentielle en 2012.
Tous ces éléments sont liés entre eux et offrent un certain éclairage sur
l'actualité.

 

 

 

 

Disons tout de suite que les projets capitalistes sont ce qu'ils sont,
c'est-à-dire des projets dans la tête des marchands : une pensée, en
l'occurrence la pensée des marchands, qui se veut effective. La pensée
n'existe que si elle est effective et son effectivité consiste à diviser
toujours plus du travail. Comme la marche se prouve en marchant, le
pouvoir de la pensée séparée se prouve par l'exercice du pouvoir, c'est ce
que font les grands marchands capitalistes, quitte à couler avec le bateau
Planète Terre. Les mines, barrages, infrastructures, monocultures,
exploitation des forêts et autres ressources naturelles ne sont que
l'expression effective du pouvoir réel et ce pouvoir réel est celui de la
pensée des marchands, de l'idée que se font les marchands de la richesse.

En Europe, nous avons, sauf heureuses exceptions, perdu le sens de la
guerre et de la stratégie dans la mesure où nous n'avons plus de vie
sociale propre à défendre. Nous avons remplacé l'intelligence stratégique
par une intelligence dite théorique qui pédale le plus souvent dans le
vide. Nous avons, depuis quelque temps, depuis l'assimilation du mouvement
ouvrier par le capital, perdu de vue le rapport dialectique qui existe
entre la pensée capitaliste et les autres formes de pensée ou vie sociale
autre. Je parle de rapport dialectique dans le sens où la pensée
capitaliste se renforce de la déchéance d'autres formes de pensée et où
seule la résistance d'autres formes de pensée (dans le sens de vie sociale
autonome reposant sur une autre idée de la richesse) peut mettre en péril
le capitalisme. Le monde ouvrier était dès le départ un monde dépendant de
l'activité capitaliste, un monde dont le sort était lié à celui du
capital ; la résistance au capitalisme ne se trouvait pas dans le monde
ouvrier en tant que tel mais dans la reconstruction dans les quartiers
ouvriers d'une vie sociale qui cherchait à s'émanciper de l'emprise du
capital, nuance !

 

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Trop longtemps nous sommes restés sous l'influence de la pensée
chrétienne, sans autre horizon théorique que le millénarisme, qui veut que
le processus d'aliénation contienne en lui-même sa résolution, que sa fin
annoncée corresponde à la fin de l'aliénation et au retour à la pensée non
séparée, Alléluia ! Au Chiapas et sur les fronts de la guerre sociale
(Ostula, Cherán, dans le Michoacán, dans l'Oaxaca et le Guerrero aussi),
nous nous faisons une autre idée du rapport qui lie la pensée séparée à la
pensée non séparée, nous le percevons comme un rapport entre un processus
d'aliénation et la résistance à ce processus. Il ne s'agit pas tant
d'éclaircir nos concepts (nous avons les concepts de notre expérience
sociale), mais d'élargir le champ de notre expérience sociale à
l'expérience de l'affrontement entre pensée séparée (la pensée – ô combien
effective ! – des grands marchands capitalistes) et pensée non séparée, en
sachant que le procès d'aliénation ne s'achèvera de lui-même qu'à partir
du moment où il ne rencontrera plus de résistance, sous la forme d'une
quelconque vie sociale plus ou moins autonome. D'un autre côté, toute vie
sociale plus ou moins autonome, aussi quelconque soit-elle, met en péril,
du fait de sa simple existence, le processus d'aliénation en cours.

 


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Le trafic des stupéfiants ne contredit pas le capitalisme, c'est une
activité marchande qui est une composante à part entière de l'activité
marchande globale, sa prohibition par le pouvoir a plusieurs fonctions et
avantages. La première de ses fonctions est morale et religieuse. Le
capitalisme n'est pas seulement une activité, il est une pensée en
activité, le protestantisme exprime la relation de foi qui lie l'individu
à cette pensée qui le transcende, et cette foi s'est forgée sur
l'irréductible combat entre le Bien et le Mal. Le trafic des stupéfiants
est la part obscure et inquiétante de l'âme capitaliste avec laquelle tout
bon capitaliste est amené à composer, Alléluia ! Sa deuxième fonction est
de générer des profits considérables et occultes, c'est le capitalisme de
l'illégalité qui s'en donne à cœur joie – Alléluia ! Alléluia ! – dans
tous les domaines hors des pinailleries des pisse-froid de l'intérêt
général. Enfin cet anathème jeté sur ce type de commerce permet de
l'utiliser comme mécanisme de contrôle social et cela dans plusieurs
directions. La plus élémentaire a été dénoncée dans un petit livre paru
dans les années 1970 intitulé, si je me souviens bien, Les hommes se
droguent, l'État se renforce. Une autre direction est, elle aussi, fort
bien connue, c'est le rôle joué par les mafias dans le contrôle des
quartiers, des régions, ou même de pays difficilement pénétrables par les
forces de police traditionnelles, un contrôle de seconde main en quelque
sorte. La troisième, que nous voyons apparaître au Mexique, est de fournir
le prétexte à une militarisation d'un pays. Il est hors de question de
légaliser un tel commerce comme il est hors de propos d'en terminer avec
lui, les avantages de la prohibition sont bien trop importants.

 

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Au Mexique, je pense que l'objectif de la guerre contre le narcotrafic est
double : d'une part, il s'agit de mettre au pas les cartels de la drogue
dont le pouvoir dans les régions risquait d'échapper au pouvoir réel. Il
ne s'agit pas de les supprimer mais de mettre une borne à leur puissance.
La classe des notables ou des bourgeois ou encore des hommes d'affaires
qui est puissante dans les centres capitalistes, en Europe, aux
États-Unis, au Canada, et qui pénètre les moindres petites villes de
province est bien trop faible au Mexique pour limiter et contrôler le
pouvoir des capos. Ceux-ci en viennent à occuper la place d'une
bourgeoisie nationale qui, dans les pays avancés, constitue la fondation
sur laquelle repose et s'érige la vie politique nationale qui a nom
démocratie. "Ils ont leur propre code, lèvent des impôts et quelquefois
s'emparent du quasi monopole de la coercition sur leur territoire (1)."
Les États-Unis, qui ont tout intérêt à garder sous leur coupe une
oligarchie au Mexique à la place d'une bourgeoisie nationale forte, sont
amenés à mettre la main à la pâte pour, avec l'aide de l'État mexicain,
réduire et contenir dans des limites acceptables le pouvoir de ces capos
locaux. La corruption est telle que l'État central n'a d'autre ambition
que de tenter de faire reconnaître son autorité (et à travers lui
l'autorité de Washington) par ces "seigneurs de la guerre". Qu'ils fassent
allégeance !

 

 

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D'autre part, et c'est là l'autre objectif, cette guerre "artificielle"
contre les narcos est le prétexte tout trouvé pour militariser le Mexique.
La stratégie mise en œuvre n'est pas sans rappeler la "doctrine du choc"
révélée par la militante canadienne Naomi Klein (2), décrivant dans le
détail la pratique de ce qu'elle appelle "le capitalisme du désastre", qui
consiste à s'appuyer sur une catastrophe originelle (tsunami, ouragan,
guerre, action terroriste…) pour impulser des mesures impopulaires, avec
cependant une différence de taille : le cataclysme social est
volontairement et artificiellement créé, c'est le coup de pied dans le nid
des cartels. Plus de cinquante mille morts (3), une succession d'attentats
meurtriers, le dernier en date, visant un casino à Monterrey, a fait plus
de cinquante morts et, dans cette valse funèbre, nous ne savons plus qui
massacre qui, guerre entre les cartels, guerre entre l'armée et les
cartels, guerre des cartels contre les forces policières, dans ce
déchaînement de violence meurtrière, les pertes "collatérales" sont
énormes et c'est là le but visé. C'est une guerre occulte, mais nous
sentons bien qu'il y a manipulation, certains faits affleurent parfois des
profondeurs de l'iceberg : la vente de deux mille armes de fort calibre
par l'ATF (4) aux cartels, l'envolée du nombre de casinos qui est passé de
cent vingt au moment de la prise de pouvoir de Felipe Calderón à plus de
mille aujourd'hui (5), la présence d'une équipe de vingt-quatre agents de
la CIA, de la DEA et de militaires du Commandement Nord du Pentagone dans
une base militaire mexicaine (6), le nouvel ambassadeur des États-Unis à
Mexico venant directement de Kaboul où il avait un poste diplomatique
important.

La guerre contre les cartels de la drogue constitue une stratégie du
capital transnational et de Washington pour prendre le contrôle du pays.
Et la mesure impopulaire que toute cette débauche de violence a pour
objectif de faire accepter par l'opinion publique est la "loi sur la
Sécurité nationale", dont le principe vient d'être accepté par le
Parlement. Cette loi a pour but de donner les pleins pouvoirs à l'armée,
qui pourra intervenir sur tout le territoire, passant par-dessus
l'autonomie des États, des municipalités et des droits des personnes.

Un sale coup se prépare dans un futur proche, déjà apparaît au loin la
véritable cible de cette guerre, ce qu'elle vise par-delà les narcos. Les
cibles visées sont les peuples en résistance. Jusqu'à présent la guerre
contre ce que les politiques appellent la délinquance organisée faisait
ses ravages principalement dans les États situés au nord de Mexico. Pour
des raisons géographiques (proximité des États-Unis) et sociales (tissu
social déjà profondément déchiré par l'activité capitaliste) les États du
Nord offrent peu de résistance à une dictature "disfrazada de civil". Peu
à peu, cette guerre s'étend en direction des États du Sud. La Marina,
spécialiste en perquisitions sans mandat, enlèvements, tortures,
assassinats et disparitions, vient d'établir son nouveau centre
d'opérations à Veracruz. Le chaos ou, plus précisément la mise en place de
la stratégie du chaos, suit de près les projets miniers et autres en cours
d'exécution dans l'Oaxaca, le Guerrero et le Chiapas. À San Cristobal
comme à Juchitán des bruits courent sur la présence des narcos, en
particulier de los Zetas, et d'une guerre pour le contrôle des routes de
la drogue et de la migration. Le cocktail et son mélange détonant sont en
train de se mettre progressivement en place.

 

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À cela s'ajoutent la recrudescence des groupes paramilitaires et leurs
incessantes provocations des communautés. Les dernières agressions
dirigées contre les communautés zapatistes sont préoccupantes. Le
communiqué du Caracol de La Garrucha daté du 15 août 2011 montre qu'il
s'agit clairement, ainsi que le signale le Réseau contre la répression et
pour la solidarité, d'une stratégie mise en place par l'armée : "Des
habitants de la commune autonome Francisco Villa ont été attaqués avec des
armes à feu par des membres de l'organisation à caractère paramilitaire
appelée ORCAO. La façon dont on a essayé d'encercler nos camarades
zapatistes, alors qu'ils travaillaient leur terre, n'est pas sans évoquer
des mouvements militaires ; ce qui nous amène à penser que l'on cherche à
provoquer non pas un affrontement entre une organisation indigène civile
et des bases d'appui zapatistes, mais bien un affrontement, selon une
stratégie tout à fait militaire, entre groupes fortement armés et
communautés zapatistes. L'usage qui est fait des armes à feu dénote
clairement une tentative visant à intimider, et à provoquer, l'EZLN. Le
silence entendu des trois niveaux de gouvernement, municipal, de l'État
chiapanèque et fédéral, n'est pas dû à une ignorance des faits, mais bien
à une attitude commune de complicité face à des actes criminels de
contre-insurrection."

 

 

 

C'est en ce Cœur des ténèbres qu'a surgi, le 15 avril 2011, le Mouvement
pour la paix avec justice et dignité du poète Javier Sicilia, dont le fils
venait d'être assassiné avec d'autres jeunes gens par des tueurs ;
première réaction de la société face à la violence déchaînée par l'État et
au mépris manifesté par celui-ci devant la douleur des proches. Ce
mouvement est l'expression d'un ressentiment, d'un "ya basta", qui déborde
largement les intérêts partisans, il est l'expression de la vox populi, de
la douleur des gens du peuple face à l'indifférence des partis politiques
et de l'État, ce qui n'est pas sans rappeler par quelques aspects un
certain janvier 1994… Il pêche sans doute par une certaine naïveté,
trouver de l'humain, "un corazón" sous la livrée des valets ou sous
l'habit des maîtres. Cela dit, le Mouvement pour la paix en tant que
mouvement civil n'avait logiquement, dans un premier temps du moins,
d'autres alternatives que d'en appeler au gouvernement, la société civile
se définissant par son rapport, fondé sur le droit constitutionnel, à
l'État. L'autre alternative pour la société civile est de changer la
Constitution, c'est-à-dire d'État. Le mouvement de Javier Sicilia est bien
un mouvement civil mais il ne représente qu'une partie de la société
civile mexicaine, l'autre, qui ne dit rien, consent ou est favorable à la
politique menée par le gouvernement. Quoi qu'il en soit, le Mouvement pour
la paix et la dignité, issu des profondeurs de la société mexicaine,
représente une ouverture sur la société civile mexicaine pour les
zapatistes.

Les zapatistes pouvaient se présenter au début dans leur volonté de
négociations et de paix comme un mouvement civil, depuis sa rupture avec
l'État, suite au non-respect des accords de San Andrés, ils ne forment
plus un mouvement civil. Ont-ils pour autant retrouvé leur vocation
originelle de société sans État ou encore de "société contre l'État" ? La
question reste posée même si d'un point de vue purement stratégique, le
mouvement zapatiste ne peut se permettre de se trouver isolé dans la
société mexicaine. Et voilà que l'occasion s'offre enfin d'une rencontre
prochaine entre un mouvement civil et les zapatistes. Ils ne vont pas la
laisser passer quand des forces hostiles s'accumulent à l'horizon et se
préparent à fondre sur le Sud-Est, où se trouvent deux forts bastions de
la résistance des peuples : dans le Guerrero, l'organisation de la police
et de la justice communautaire ; dans le Chiapas, les régions autonomes
zapatistes.

Dans le Sud-Est mexicain, le 31 août 2011.
Georges Lapierre


--
Notes de l'auteur :

(1) O'Donell (Guillermo), "La Democracia en América Latina, El Debate
conceptual sobre la democracia", Pérou, 2004.

(2) Klein (Naomi), "The Shock Doctrine. The Rise of Disaster Capitalism"
(Metropolitan Books, New York, 2007) ; "La Stratégie du choc. La montée
d'un capitalisme du desastre" (Actes Sud, 2008).

(3) Auxquels nous devons ajouter cinq mille disparitions dues aux
militaires, aux groupes paramilitaires, à la mafia, aux bandes organisées
; parmi ces disparitions, beaucoup de leaders sociaux, de défenseurs des
droits humains, de journalistes.

(4) Bureau de l'Alcool, du Tabac et des Armes à feu. L'affaire et les
explications fournies sont extrêmement confuses, une opération bien nommée
"Rápido y furioso" aurait été montée pour repérer le trafic des armes à
feu entre les États-Unis et le Mexique, l'opération aurait mal tournée et
les deux mille armes se seraient mystérieusement volatilisées, elles n'ont
pas été perdues pour tout le monde, le scandale a éclaté (et l'affaire
connue) quand il est apparu qu'une de ces armes avait été utilisée pour
abattre un garde-frontière nord-américain.

(5) Information donnée par "La Jornada" du 27 août 2011. Pourtant si l'on
cherche à mettre son nez dans cette affaire de casinos et de salles de
jeux, on se rend vite compte de sa complexité, parmi ces mille et quelques
casinos, beaucoup existaient déjà qui ont été légalisés au cours de ces
six années, mais il faut aussi ajouter ceux qui ne sont pas légalisés mais
qui ont obtenu un recours devant les tribunaux et enfin tous ceux qui sont
encore "clandestins" aux yeux d'une administration complaisante (plus d'un
millier, dit-on). L'attentat du casino Royal en révélant brusquement
l'existence de toutes ces machines à laver l'argent sale montre le lien
étroit qui existe entre l'appareil d'État et les cartels de la drogue et
toute l'hypocrisie de cette pseudo-guerre aux narcos.

(6) Information donnée par le "New York Time" au début du mois et reprise
par les journaux et radios ici, au Mexique.

 

 

 

 

 

 


Rédigé par caroleone

Publié dans #Le chiapas en lutte

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