Neruda a été un exemple d’humanité »

Publié le 12 Avril 2010

Entretien avec Ebbo Demant, réalisateur du documentaire « Pablo Neruda »

 

Pablo Neruda aurait eu 100 ans le 12 juillet 2004. Si cette date anniversaire n’est pas la seule raison qui vous a poussé à tourner un documentaire sur sa personne et son œuvre, quelles sont donc vos autres motifs ?

D’abord, avec Gottfried Benn et Allen Ginsberg, Neruda est le poète qui a le plus compté dans ma « folle » jeunesse fribourgeoise, dans les années 1960. Et il est toujours resté mon principal repère. Ensuite et surtout, la biographie de Neruda permet de retracer l’évolution politique et culturelle d’un siècle – et pour une fois, dans une perspective autre qu’européenne.

 

A voir votre documentaire, on a l’impression d’être emporté par une marée d’images et de mots. On vogue sur une onde de chaleur, on ne sombre pas. Les images et les textes ont une relation très particulière...

 

Evidemment, l’enjeu, c’était de trouver un moyen de transcrire les textes dans le langage cinématographique. Nous avancions sur une corde raide. Il fallait que les images se reportent aux textes, leur correspondent, renvoient leur impact, en dévoilent les références concrètes, s’ordonnent. Sans « tuer » les mots ni tomber dans le travers de l’illustration mais en s’affirmant, en ayant une vie propre à côté des textes. Je ne voulais pas non plus forcer le trait, sur interpréter. Face à l’écriture de Neruda, l’effet aurait été ridicule. La majeure partie des textes utilisés dans le film, y compris les textes lyriques, font référence à des lieux géographiques, nous avons donc voulu nous y tenir. Et ils existent tous. Encore fallait-il trouver le moyen de les rendre à l’écran dans leur authenticité.

 

Comment vous êtes vous préparé ? Au commencement était le verbe de Neruda ?

 

Evidemment, j’ai relu attentivement tous les textes de Neruda que j’ai pu trouver en allemand. C’est par là que j’ai commencé. Puis j’ai cherché ce qui a été écrit de plus important sur lui, notamment le matériel biographique rédigé par ses amis et compagnons de route Volodia Teitelboim et Jorge Edwards. Pour finir, il fallait trouver et réunir des films, des photos, des interviews, des textes inédits. Les archives de l’ARD sont une vraie mine d’or : nous y avons découvert des interviews de la fin des années 1960 et du début des années 1970, dans lesquelles Neruda parle beaucoup de lui et de son parcours. Le scénario est monté à partir des interviews, de ses souvenirs « J’avoue que j’ai vécu », « Né pour naître », et de sa poésie biographique. J’ai aussi cherché et trouvé des gens qui ont croisé sa route, d’autres qui ont eu des rapports plus étroits avec lui. Pour retracer sa vie, il était important de donner la parole à ses amis, à ses compagnons de route, à ceux qui pouvaient témoigner. Evidemment, ils étaient tous très âgés et la mémoire de certains d’entre eux flanchait un peu ; par contre, d’autres – on ne les voit pas tous dans le film – avaient beaucoup à dire sur l’ami et le poète.

 

Neruda était quelqu’un de très charismatique. Ici, il apparaît comme un homme seul, sujet aux dépressions et très dépendant des femmes. Vous ne vouliez donc pas seulement entretenir le mythe ?

 

Pour apprécier à sa juste valeur quelqu’un dont on brosse le portrait, il ne faut pas rester pétrifié de respect devant le mythe. Neruda n’était qu’un homme, avec beaucoup de faiblesse qu’il connaissait mieux que personne. Il y a un poème de lui, autocritique et plein d’humour : « Autorretrato » (Autoportrait). Et les femmes… certaines de celles que nous avons interrogées ont, malgré leur soixantaine bien sonnée, les yeux qui pétillent à l’évocation de certains souvenirs.

 

Croyez-vous qu’aujourd’hui une écrivain puisse encore avoir un tel poids tant dans le monde littéraire que politique ?

 

Non. Est-ce que la poésie se lit encore ??? Notre époque est celle de l’abêtissement, la culture est en déclin.

 

Son importance historique mise à part, la personne de Pablo Neruda a-t-elle encore quelque chose à nous apporter ?

 

Je vous donne deux exemples. Neruda, poète et ancien diplomate, a permis à des centaines de gens de fuir la guerre d’Espagne et de se réfugier au Chili ; beaucoup étaient en danger de mort, il leur a sauvé la vie. C’était son idée, il a fait front malgré de nombreuses résistances politiques au Chili. Il restait des jours entiers assis à une petite table de bois sur le quai, lors de l’embarquement dans le port français de Trompeloup, pour regrouper les familles. En matière d’humanité, Neruda le poète a été un exemple. Et voici l’autre : Neruda, c’est un fait, ébloui, désinformé, sans aucun esprit critique, sans aucun recul, a chanté les louanges d’un Staline dictateur et assassin. Plus tard, il en a été lui-même abasourdi. Cela aussi a laissé des traces indélébiles.

 

Propos recueillis par Oliver Kopitzke et Gabi Schlattmann

 

(Traduit de l'allemand vers le français par le service linguistique d'ARTE)

 

>>> Cliquer ici pour obtenir un complément d’informations sur le documentaire « Pablo Neruda ».

Image: Voloida Teitelboim, biographe de Pablo Neruda

Edité le : 02-07-04

Dernière mise à jour le : 02-07-04

 

 

 

 

 

Rédigé par caroleone

Publié dans #Fragments de Neruda

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