Lettre ouverte à François Hollande sur la laïcité

Publié le 27 Février 2012

Point de vue | LEMONDE.FR  le Monde, par Henri Pena Ruiz, philosophe, écrivain, ancien membre de la Commission Stasi, membre du Parti de gauche, http://www.lemonde.fr/idees/article/2012/02/23/lettre-ouverte-a-francois-hollande-sur-la-laicite_1647186_3232.html

Je m'étais réjoui d'entendre François Hollande afficher sa volonté de conforter la laïcité. Je suis aujourd'hui consterné de la tournure prise par une telle promesse. Pour la laïcité cela vire au cauchemar. D'une part seul le premier article de la loi de 1905 est mentionné littéralement dans le projet de constitutionnalisation. D'autre part le concordat encore en vigueur en Alsace-Moselle, liste de privilèges publics de trois religions octroyés par Napoléon en 1801 et en 1807, est promu au rang constitutionnel.
Bref, l'égalité prévue par l'article deux est censurée, et les privilèges concordataires sont renforcés dans la hiérarchie des normes ! Si les choses demeurent en l'état non seulement le programme du Parti socialiste (PS) ne renforce pas la laïcité mais il l'affaiblit… Pendant cinq années de pouvoir sarkozien, la laïcité a reçu des coups très durs. Maintenant, alors que l'espoir renaissait de la promouvoir, voici venir un nouveau coup, inattendu, politiquement paradoxal ! Ce serait une étrange façon de faire de la politique que de rassurer les partisans du maintien de privilèges en désespérant les partisans de l'égalité républicaine, croyants et athées réunis. Dialoguons malgré tout sans polémique sur les deux points en jeu.
Le premier point concerne les deux articles indissociables du titre premier de la loi de 1905. C'est une faute de ne pas mettre sur le même plan l'article deux et l'article premier. Pourtant, les énoncés sont simples, nets, purs comme du cristal. Jaurès s'en est expliqué. Lisons. Le premier article dit haut et fort "Liberté !": "La République assure la liberté de conscience et garantit le libre exercice des cultes." Le second article dit haut et fort "Egalité !" : "La République ne reconnaît, ne salarie, ni ne subventionne aucun culte." L'Etat porteur du bien public – res publica – n'a pas à privilégier les croyants, pas plus d'ailleurs que les athées. Ni statut de droit public, ni financements d'aucune sorte, pour une croyance qui n'engage qu'une partie des citoyens. La santé, l'instruction, la culture, elles, sont le bien de tous, et méritent tous les égards. Pour Jaurès, la chose était claire : supprimer le budget des cultes, ce n'est nullement nuire aux croyants, car le transfert de l'argent public à ce qui est universel, commun à tous, profite autant aux croyants qu'aux athées. Bref, il faut absolument constitutionnaliser littéralement les deux articles de la loi de 1905, réunis sous le titre "Principes". Il serait étrange qu'un parti dit socialiste laisse tomber l'égalité de celui qui croit au ciel et de celui qui n'y croit pas…
Le deuxième point concerne le droit local d'Alsace Moselle. Ce droit local comporte deux composantes complètement distinctes et de généalogies à la fois historiques et nationales sans aucun rapport. D'un côté le concordat napoléonien de 1801-1807, loi française ; de l'autre le droit social promu par Bismarck pour endiguer la radicalisation révolutionnaire, loi allemande. Les religieux crispés sur leur privilèges concordataires prétendent qu'ils sont inséparables des droits sociaux. Ils mentent, et trompent le peuple. On peut supprimer le concordat sans toucher aux droits sociaux spécifiques aux habitants de l'Alsace Moselle. S'il faut rassurer les électeurs, c'est ainsi qu'on peut le faire dans le respect des principes indissociables de liberté et d'égalité. Je comprends mal l'argument du "respect d'une histoire particulière". Nulle tradition n'est a priori respectable. La notion machiste de chef de famille, l'infériorisation des femmes, des homosexuels, des francs-maçons, des humanistes athées, ont longtemps fait partie des traditions occidentales. Fallait-il les respecter ?
François Hollande, il est encore temps de rétablir les choses. On peut comprendre que certains religieux cherchent à préserver leurs privilèges, et vous le fassent savoir. Encore qu'ils montrent ainsi qu'ils pensent davantage à la terre qu'au ciel. On ne peut comprendre que vous renforciez juridiquement ces privilèges, en les constitutionalisant. Vous ne pouvez raturer ainsi l'égalité républicaine des athées des croyants et des agnostiques. Surtout vous qui êtes du même parti que Jean Jaurès. Est-il légitime que des athées soient tenus de subventionner, par l'impôt, un culte religieux ? L'argent public ne doit pas servir l'intérêt particulier mais l'intérêt général. Au moment où vous militez pour une gestion rigoureuse de la dépense publique, on peut s'étonner de votre position. Que ferez-vous demain si des libres penseurs ou des francs maçons vous demandent de l'argent pour leurs lieux de réunion ? Allez vous consacrer une approche discriminatoire qui donne aux croyants un statut de droit public alors que les athées sont confinés dans la sphère privée ? De grâce laissez à Nicolas Sarkozy le soin de considérer que la religion est un service public, le supplément d'âme d'un monde sans âme. Et laissez les croyants pratiquer leur religion de façon désintéressée, sans assistance de la puissance publique. Ce souci d'avantages temporels n'a rien à voir avec la spiritualité religieuse, comme vient de l'affirmer l'Observatoire chrétien de la laïcité.
François Hollande, mettez vos pas dans ceux de Jaurès plutôt que dans ceux des fossoyeurs de la laïcité. Ici comme ailleurs, c'est d'une gauche laïque et sociale décomplexée qu'a besoin le pays. Je suis sûr que les électeurs sont parfaitement en mesure de comprendre et d'accepter ce langage, qui est celui du vrai et du juste.
                            Henri Pena Ruiz est l'auteur de Qu'est-ce que la solidarité ?
                                             Le cœur qui pense (Editions Abeille et Castor, 2011).



Libre penseur ADLPF






Rédigé par caroleone

Publié dans #Libre pensée et laïcité

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S

Bonjour Caro,


Je partage totalement cette analyse et ses conclusions.


J'ai toujours considéré que le statut particulier de l'Alsace et de la Moselle était anticonstitutionnel. La constitution dit "la république une et indivisible", où est l'unicité quand une partie
de la nation a des lois différentes du reste ? Cette situation découlant précisément d'une division consécutive à deux guerres, elle aurait du être supprimée à la fin de celles-ci. Vouloir la
rendre définitive en la "constituant", de la part d'un socialiste, est inadmissible.  Venant après le non vote sur la MES, l'avenir s'assombrit de plus en plus.... Que chacun en tire les
conséquences et fasse au premier tour ce qui convient pour ramener le PS à de meilleures positions sinon gare aux lendemains qui déchantent.


Amitiés
C


Bonsoir Serge,


 


Tu connais mon désir de ne pas faire de contre-campagne pour ce qui est de la gauche" pour ces élections, mais en matière de laïcité, je ne lâcherais rien. Il est évident que Hollande ne convient
pas du tout à ce que l'on attend d'un socialiste quand il est question du respect de la loi de 1905. Déjà, en rapport avec le concordat, ensuite en matière de toilettage de la loi....c'est
inadmissible et quand Henri Pena Ruiz rappelle à ce candidat la référérence à Jean Jaurès c'est quelque chose de très fort que je prendrais en compte si j'étais à sa place.


Cela me laisse dubitative sur tout ça et je trouve bien dommage qu'un candidat qui pourrait apporter un réel changement se laisse entraîner par les lobbies religieux, c'est fort regrettable et
n'engage à rien de bon. Avons-nous le choix malheureusement ?


Au premier tour, oui , certes mais au second ?


 


Bises et bonne soirée


 


caro