Les mains de Victor Jara

Publié le 11 Janvier 2013

Un texte que j'attends de retranscrire depuis pas mal de temps, c'est le moment aujourd'hui.

Parce que je souhaite plus que tout que les bourreaux de Victor enfin "découverts" périssent et paient le prix fort pour ces crimes fascistes et odieux qu'ils ont commis, ensuite parce que c'est l'année du Chili et Victor en est acteur à 200 % , enfin parce que le thème de la main est un de mes thèmes favoris et que lui aussi à sa place d'honneur sur ce blog.

Un texte long et recopié intégralement pour que vous puissiez profiter de chaque mot, que ceux-ci s'inscrivent en vous comme des symboles de lutte et tatouent votre âme du sang tombé pour la liberté.

 

Merci encore pour votré fidélité et bonne lecture.

 

caroleone

 


 

 

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Les mains de Victor Jara

 

par Joan Jara

 

 

 

Je me rappelle bien la première fois où la main de Victor a touché la mienne. Ce fut un instant décisif pour nous deux, qui marque un changement dans notre relation et le début de longues années d’un bonheur d’une espèce qu’il n’est pas donné à tout le monde la chance de connaître, me semble-t-il – un bonheur dont on a pleinement conscience, en ne craignant qu’une seule chose, c’est qu’il soit trop parfait pour durer à jamais. Il a pris fin à jamais le 11 septembre 1973.

Nous étions dans le Parque forestial à Santiago. C’était en novembre, une tiède nuit de printemps et le début de la première Feria de artes Plasticas sur la rive du fleuve Mapucho. C’était la première exposition d’art en plein air qui ait jamais eu lieu à Santiago, abondant en peintures, sculptures, gravures, œuvres artisanales et poteries, des bonnes, des mauvaises et des quelconques. Il y avait des stands de papillons, d’anges et de fleurs de crin tressé, aux couleurs éclatantes, de Rari ; les porcs et les joueurs de guitare brillants, gras et noirs, faits de l’argile de Quinchamali, décorés d’un fin tracé de fleurs blanches ; des ponchos et des couvertures tissés venus du nord et du sud. L’air était empli de l’odeur du charbon de bois qui brûlait et dégageait de la fumée, de la senteur des oignons venue des stands de nourriture où l’on vendait du vin rouge et des empanadas ; des bateaux de fer blanc de fabrication domestique soutenus par des roues branlantes, dont les cheminées vomissaient la fumée, vendaient des cacahuètes grillées – les meilleures sont enrobées de sucre. Il y avait des foules de gens et des tas de jeunes enfants, bien qu’il fut déjà tard. Le sol était raboteux et poussiéreux. Dans l’éclairage inégal, il aurait été facile de tomber dans un fossé auquel on ne s’attendait pas. C’est là que je vis pour la première fois Violeta Parra, assise dans un transatlantique, entourée de ses tapisseries, de ses enfants et de ses instruments de musique. Quelqu’un jouait de la guitare tout près. A la lumière des ampoules électriques nues et suspendues dans les arbres, les tapisseries de Violeta brillaient de leur éclat et de leur vision propres. Victor salua Violeta, plaisanta avec elle comme nous passions et ce fut quand nous nous éloignions du bruit, des lumières et des foules de l’exposition sous les grands arbres du Parque forestial que Victor prit ma main, et nous comprîmes que notre solitude était finie.


Une des premières conversations que nous eûmes ensemble eut lieu dans mon appartement au-dessus de l’ancien couvent à Seminario. Les branches du vieux cèdre qui poussait dans la cour en contrebas ombrageaient les fenêtres du soleil, et à travers elles, nous voyions les lumières apparaître au sommet du Cerro San Cristobal et le ciel limpide du soir à Santiago. Victor était élève de l’école d’art dramatique. J’étais danseuse et professeur. Nous parlâmes d’eukinétisme, du toucher en tant que moyen de communication et en tant qu’expression du caractère humain ; de ce qu’il y a d’inhérent dans la façon dont les gens touchent non seulement les autres gens mais l’air et les objets mêmes qui les entourent ; du pas d’un homme ou d’une femme qui est encore un aspect du toucher (pourquoi certains pieds attaquent-ils les souliers, les laissant déformés et épuisés, tandis que d’autres ont une foulée légère et laissent leur prison intacte ?) ; nous dîmes comment la sensibilité et la conscience de tous ces facteurs sont essentiels à tout artiste qui se sert du corps humain comme d’un instrument expressif, mais aussi aux êtres humains en leur donnant un  sentiment plus riche de communication avec les autres et avec le monde qui les entoure.


La paume des mains de Victor est large et courte, presque carrée. Ses doigts sont longs et souples. Il sait les joindre en une pointe incurvée comme une danseuse de l’Inde. Ce sont des mains calleuses, mais agiles et expressives, aux ongles courts et arrondis qui se cassent facilement. Son toucher est léger et doux mais chaud et ferme, il peut exprimer l’amour et la tendresse. Par lui, j’ai appris à abattre mes défenses de fil de fer barbelé, à me détendre, à être heureuse en étant moi-même, parce qu’il m’aime et qu’il a besoin de moi avec tous mes défauts.

Pendant toute sa vie, dans beaucoup de ses chansons, Victor s’est servi du symbole de la main humaine pour exprimer ses sentiments et ses idées. Dans une de ses premières chansons, écrites au cours des premières années que nous avons passées ensemble, il s’écrie :

 

Je ne crois en rien

qu’en la chaleur de ta main sur ma main ;

pour cela, je veux crier :

je ne crois en rien

qu’en l’amour des êtres humains

 

 

 

 

 

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C’est une chanson qui contient des souvenirs de la propre enfance de Victor, vision de la pauvreté sordide, entre un père ivre et une mère qui s’est tuée à la tâche ; il a vu que l’église servait d’instrument de répression pour maintenir les pauvres dans leur condition misérable, aveuglés par la superstition. Bien qu’il n’y eut pas d’argent pour acheter à manger, ses parents achetaient sans cesse des cierges pour les placer devant les images de saints afin d’écarter les mauvais esprits et d’acheter « la chance ».

Les mains de Victor étaient habiles à faire de la musique sur sa guitare, et c’est el Papi que les enfants attendaient lorsqu’il y avait une écharde à extraire d’un doigt frêle ou une blessure à panser, parce que les mains de Victor étaient sûres et douces, et que la douleur faisait moins mal à leur contact.

Dans son enfance, Victor apprit ce que voulait dire travailler de ses mains, combien il entrait de temps, de labeur et de vie humaine dans un champ labouré, dans la roue ou le joug d’un char à bœufs, dans une marmite de terre. Ses seuls biens précieux, à part sa guitare, étaient des objets fabriqués par les mains du peuple qu’il aimait et dont les souffrances et les luttes étaient les siennes : une coupe de bois grossier, dont les indiens araucans s’étaient servis pendant des années pour leur nourriture, des couvertures et des ponchos filés et tissés par des paysans pendant les mois d’hiver quand la récolte est terminée, un lacet de cuir tressé usé….

Le lacet a donné naissance à une chanson dédiée au vieillard qui l’a confectionné, un vieillard qui a vécu sa vie dans le petit village où Victor a passé son enfance. Lonquen est niché dans les collines au sud-ouest de Santiago près de la grande ville mais tout a fait éloigné d’elle. Dans la chanson de Victor, les mains du vieillard deviennent un symbole de vie et de dur travail :


 

Bien que vieilles, ses mains

étaient fortes pour tresser,

elles étaient rudes et tendres

avec le cuir de l’animal.

Le lacet comme un serpent

s’enroulait au noyer.

Chaque nœud portait la trace

de sa vie et de son pain.

Combien de temps dans ses mains

et dans son regard étaient !

Personne ne dit jamais :

tu ne dois plus travailler.

 


 

 

 

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Et Victor a aussi fait une chanson sur les mains d’Angelita Huenuman, une indienne mapuche qui, dans une minuscule pièce sombre au sol de terre battue, faisait sur son métier des couvertures aux couleurs et aux dessins extraordinaires, avec de la laine filée et teinte par Angelita, provenant des moutons soignés et élevés par Angelita. Elle vivait avec un petit enfant, loin de tout, parmi les lacs, les forêts et les montagnes d’Arauco :

 

Ses mains dansaient dans la laine

comme d’un moineau les ailes,

tissant comme par miracle

jusqu’à l’arôme des fleurs

 

Tes couvertures, Angelita

sont faites de temps, de larmes, de sueur,

elles portent les mains obscures

de mon peuple créateur.


 

Les années soixante ont donné une nouvelle impulsion à la lutte pour une société plus juste, ont suscité une exigence toujours plus forte de changements fondamentaux. Dans ces conditions, l’engagement de Victor a aussi mûri, et, en 1969, il écrivit La plegaria a un labrador, où la main humaine n’est plus un symbole d’amour qui unit les individus, ou de travail et de souffrance. Elle devient, maintenant, un symbole de fierté et de reconnaissance, de l’identité, un symbole de la force de la lutte collective pour une cause humaine.


 

Lève-toi

et regarde la montagne

d’où viennent

le vent, le soleil et l’eau.

Toi qui changes le cours des fleuves,

toi qui sèmes le vol de ton âme,

lève-toi

et regarde tes mains,

et pour grandir prends celle de ton frère,

nous irons ensemble,

unis dans le sang,

aujourd’hui, c’est déjà demain.

 

Libère-nous de ce qui domine

notre misère.

Donne-nous ton royaume de justice

et d’égalité.

Caresse comme le vent

la fleur du ravin.

Nettoie comme le feu

le canon de mon arme.

Que ta volonté soit faite ici, sur la terre,

donne-nous ta force et ton ardeur au combat.

Caresse comme le vent

la fleur du ravin.

Nettoie comme le feu

le canon de mon arme

Lève-toi

et regarde tes mains

 


 

La plegaria a un labrador fut écrite un an avant que le Dr Salvador Allende devienne le président du Chili élu selon la Constitution. Les quatre années de vie qui lui restaient, Victor les a mises pleinement au service de tout ce dans quoi il croyait – au service du gouvernement d’Unité Populaire, au service de cette chance de construire un Chili socialiste et indépendant par des moyens pacifiques.

Victor, directeur de théâtre « à succès », chanteur et compositeur populaire, restait la main dans la main avec les gens parmi lesquels il était né – les ouvriers et les paysans du Chili. Il disait :


«  La meilleure école de l’art est la vie elle-même » et « Quelquefois je voudrais être dix personnes pour aider à tout ce qu’il y a à faire ».


Il passa ces quatre dernières années à composer, à chanter en parcourant tout le Chili et l’Amérique latine, mais il était toujours prêt à accomplir n’importe quelle tâche nécessaire. Je le vois dans les champs, sous le soleil aveuglant, aidant à la récolte du maïs, ses mains dépouillant les plants du haut en bas avec une grande habileté, et, pendant la pause consacrée au repos, assis sur la terre sèche et poudreuse, sous les eucalyptus, prêt à jouer de la guitare et chanter, à écouter et à discuter. Je le vois dans un entrepôt, en équilibre sur une haute pile de sacs pleins de sucre. Il est nu jusqu’à la ceinture et en sueur. C’est une rude besogne que de soulever les sacs pesants et de les ranger aussi vite qu’ils sont apportés du wagon de chemin de fer par le flot des travailleurs volontaires.

Ils luttent contre les conséquences de la grève des camionneurs financée par la CIA pour paralyser le Chili. Victor rit et plaisante. Son enthousiasme est contagieux, et, auprès de lui, tout le monde travaille mieux en équipe.

 


 

 

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11 septembre 1973 : le jour qui marque le déclenchement de la monstrueuse et criminelle agression militaire contre le peuple chilien ; le jour où le fascisme se déchaîne, financé pour protéger les intérêts économiques des compagnies multinationales, du gouvernement des Etats-Unis et de l’oligarchie chilienne.

Victor quitte la maison pour se rendre au lieu où il travaille, l’université technique. Victor est emprisonné avec tant d’autres dans l’Estadio Chile, stade de boxe, qui a servi de cadre à tant de festivals de la chanson. Victor est humilié, battu, torturé avec tant d’autres. Les mains de Victor sont brisées. Victor est mitraillé à mort et son corps jeté dans la rue, ramassé par une patrouille qui l’emporte à la morgue de la ville. Là je le découvre parmi les monceaux d’autres corps, ceux d’étudiants, de travailleurs, de professeurs. Je comprends ce que signifie le fascisme. Il faut que je continue à vivre avec le supplice de Victor en moi, mais je puise de la force dans sa vie et dans son courage.


Pendant ces cinq jours face à face avec la mort dans le Stade, Victor à écrit :

 


 

Seulement ici

dix mille mains qui sèment

et font marcher les usines

 

Nous sommes dix mille mains

qui ne produisons pas,

combien sommes-nous dans toute la patrie ?

Le sang du camarade Président

frappe plus fort que bombes et mitrailles

notre poing bientôt frappera ainsi.

 


 

Les fascistes chiliens ont changé les mains de Victor en un symbole des crimes monstrueux qu’ils ont commis contre le peuple du Chili, en un symbole de l’horreur et de la répression.

Mais je me souviens d’elles comme d’un symbole d’amour et de vie et de bonheur ; et j’ai éprouvé la chaleur du nombre toujours croissant de mains tendues dans la solidarité par des hommes du monde entier.

Je vois Victor debout en plein air sur une estrade à Santiago face à une multitude de gens – dans l’océan des visages humains, il y a des ouvriers d’usine, des mineurs, des paysans, des familles entières venues des bidonvilles, des étudiants, hommes, femmes et enfants du Chili. Cette énorme masse de gens à sa vie propre ; se trouver là dans cette cohue en fête et résolue, avec des drapeaux qui ondulent au-dessus des têtes, être en contact étroit avec tous ces gens est une expérience que nous n’oublierons jamais ; et le peuple chante avec Victor :


 

J’appris le vocabulaire

des maîtres et les patrons

m'écrasèrent plusieurs fois

parce que j’élevais la voix

Mais du sol je me dressai

car on me donna la main

Je ne suis plus seul maintenant

car nous sommes tant et tant

 

 

 

Joan-y-VJ.jpgJoan Jara

 

Traduit de l’anglais par Nelly Stéphane et pour les poèmes de l’espagnol par Pierre Gamarra.

 

Revue Europe

 

 

 

 

 

Je vous propose plusieurs liens vers des poèmes et articles que j'ai déjà écrit sur ce blog, ils sont un heureux complément à ce texte. Mais vous les connaissez sans doute .

 

 

Victor Jara

 

Ode à Victor Jara

 

Poème La main

 

Poème Les mains, poème à cinq branches

 

 

 

 

 

 

 

 

 


Rédigé par caroleone

Publié dans #Chili, #Devoir de mémoire

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F

Magnifique traduction de ce texte qui nous remplit d'émotion ...

La symbolique de la main dans la rencontre de ce couple, dans les relations en général comme moyen de faire passer les sentiments,  puis dans la mort de Victor Jarra est évidemment très
forte.


Merci pour ce petit bijou, Caro.


Bises


 


 
C


 


 


Bonjour les amis,


 


Je gardais ce texte précieusement pour en faire cadeau à mes lecteurs, il est très important et porteur d'une forte symbolique, il est porteur de l'histoire d'un homme qui ce jour sera peut-être
enfin vengé.


Je suis contente que vous l'appréciez, je ne crois pas de plus qu'il existe sur la toile.


Bises et bonne journée


 


caro



A

 Houlà! je craind le pire
C


 


 


Bonjour Almanitoo,


 


Ben, non, en fin de compte, je n'ai pas été plus inspirée, j'ai beau chercher je ne trouve aucune sanction assez lourde pour de tels assassins, la mort est trop douce . Je me suis mise à la place
de Pablo quand il a écrit ses questions sur hitler en enfer, c'est un exercice auquel je ne peux m'astreindre. Mon coeur est bien sage en ce moment, il est comme en paix, alors, je ne force pas
le trait.


Bises et bonne journée


 


caro



A

Un très beau texte, sobre et vrai, très émouvant, à graver  dans nos mémoires tu as raison Caro.
A
No creo que esta carta refleje la humanidad de Víctor Jara.
C


 


Bonjour Almanitoo,


 


Je suis contente d'avoir pu le mettre ce texte, j'attendais le moment propice, c'était cette année évidemment.


J'espère que les bourreaux vont être pendus le 11 septembre, ou bien décapités qui sait ?


Avec une hache émoussée si possible et que l'on s'y reprenne à plusieurs reprises comme lorsque l'on coupe un arbre, parfois le 2e coup de hâche tombe à côté, aie !!


Tiens ça m'inspire toute cette hémoglobine l'air de rien


Bises


 


caro