Aragon : Le vieil homme

Publié le 16 Décembre 2012

 

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Collage Mustapha Boutajdine

 

 

 

Moi qui n’ai jamais pu me faire à mon visage
Que m’importe traîner dans la clarté des cieux
Les coutures les traits et les taches de l’âge


Mais lire les journaux demande d’autres yeux
Comment courir avec ce cœur qui bat trop vite
Que s’est-il donc passé La vie et je suis vieux


Tout pèse L’ombre augmente aux gestes qu’elle imite
Le monde extérieur se fait plus exigeant
Chaque jour autrement je connais mes limites


Je me sens étranger toujours parmi les gens
J’entends mal je perds intérêt à tant de choses
Le jour n’a plus pour moi ses doux effets changeants


Le printemps qui revient est sans métamorphoses
Il ne m’apporte plus la lourdeur des lilas
Je crois me souvenir lorsque je sens les roses


Je ne tiens plus jamais jamais entre mes bras
La mer qui se ruait et me roulait d’écume
Jusqu’à ce qu’à la fin tous les deux fussions las


Voici déjà beau temps que je n’ai plus coutume
De défier la neige et gravir les sommets
Dans l’éblouissement du soleil et des brumes


Même comme autrefois je ne puis plus jamais
Partir dans les chemins devant moi pour des heures
Sans calculer ce que revenir me permet

 

Revenir

 

Ces pas-ci vont vers d’autres demeures
Je ne reprendrai pas les sentiers parcourus
Dieu merci le repos de l’homme c’est qu’il meure


Et le sillon jamais ne revoit la charrue
On se fait lentement à cette paix profonde
Elle avance vers nous comme l’eau d’une crue


Elle monte elle monte en vous elle féconde
Chaque minute. Elle fait à tout ce lointain
Amer et merveilleux comme la fin du monde


Et de la sentir proche et plus frais qu’au matin
Avant l’épanouissement de la lumière
Le parfum de l’étoile en dernier qui s’éteint


Quand ce qui fut malheur ou bonheur ce nomme hier
Pourtant l’étoile brille encore et le cœur bat
Pourtant quand je croyais cette fièvre première


Apaisée à la fin comme un vent qui tomba
Quand je croyais le trouble aboli le vertige
Oublié l’air ancien balbutié trop bas

 

Que l’écho le répète au loin
Voyons que dis-je
Déjà je perds le fil ténu de ma pensée
Insensible déjà seul et sourd aux prodiges

 

Quand je croyais le seuil de l’ombre outrepassé
Le frisson d’autrefois revient dans mon absence
Et comme d’une main mon front est caressé

 

Le jour au plus profond de moi reprend naissance

 

 

 

Louis Aragon ( Le roman inachevé)

 

 

 

Aragon-par-G-Bloncourt-200px.jpg

Photo Gérald Bloncourt

 

 

 

Merci à Fan pour la vidéo

 

 

 

 

 

 


Rédigé par caroleone

Publié dans #La poésie que j'aime

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F

 tu as raison, souvent le "quatre
mains" permet d'avancer!!c'est cela le "compagnonnage" !! BISOUS FAN
C


 


 


Alors compañera Fan, bienvenue pour d'autres boulots en commun


Mais il faut que je souffle un peu car là je suis HS......


 


Bisous


 


caro



F

J'ai trouvé une vidéo du peintre et le
poème chanté sur le roman inachevé!!


" tu n'en reviendras pas" un pti gars qui part à la guerre en 14/18!!!!! BISOUS FAN
C


 


 


Bonsoir Fan,


 


J'ai ajouté ta vidéo à l'article, merci beaucoup, à plusieurs mains on en fait de belles choses.


 


Bises et bonne soirée


 


caro



M

Bonsoir Caro,


Comme beaucoup d'entre nous, Aragon était hanté par la vieillesse et la déchéance qu'elle entraîne, mais il savait bien mieux que nous le mettre en poésie .....


Bises 
C


 


 


Bonsoir Michèle,


 


J'ai trouvé qu'il avait abordé ce thème d'une façon si touchante, plus décomplexée que sa poésie habituelle et le poème en est tout chantant et rythmé ( Jean Ferrat aurait fort bien pu en adapter
une partie).


C'est vrai, tu as raison, Aragon dit les choses mieux que nous saurions le faire et sans salamalecs, j'aime bien vieillir avec de tels mots( du moment où j'arrive encore à les lires .....fatche
)


Bises et bonne soirée


 


caro



H

Bonsoir Caro


Aragon qui chante le Blues ... c'est beau !


Bises


Serge
C


 


 


Bonsoir Serge,


 


Oui c'est beau et tu as parfaitement trouvé le nom qu'il fallait à celle belle chanson d'Aragon : le blues, bon sang mais c'est bien sûr


 


Bises, bonne soirée


 


caro