Che Guevara, Le discours d'Alger

Publié le 17 Janvier 2012

AU COEUR DU CHE........

 

 

 

Le discours du CHE à Alger en version intégrale annotée, afin de bien démarrer cette année de Cuba et vous inciter à vous réapproprier ce discours qui n'a pas vieilli et pourrait fort bien être remis au goût du jour, car peu de choses ont changé malheureusement dans ce monde dominé par l'impérialisme.

Le seul mot qu'il conviendrait de changer à ce texte est le mot "prolétaire" mais pour le reste, tout est bon à prendre et vous constaterez comme moi, en dehors de la Guevarite aigüe, que peu d'êtres de nos jours sont capables de tenir un tel discours ( en dehors de Fidel et D'Hugo).

 

Merci pour votre fidélité et n'hésitez pas à imprimer ce texte qui vous appartient.

 

 

Caroleone

 

 

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En Algérie (24 février 1965)

Che Guevara

Chers frères,

Cuba se présente à cette conférence *bien décidé à être, de sa propre initiative, la voix des peuples d’Amérique. Comme nous l’avons souligné en d’autres occasions, Cuba s’exprime en outre depuis sa condition de pays sous-développé attelé à construire le socialisme.

*Che Guevara intervient dans le cadre du deuxième séminaire de solidarité afro-asiatique, alors qu’il effectuait une tournée en Afrique commencée en décembre 1964, au lendemain de son intervention aux nations unies. C’est un moment particulier, puisqu’il prépare son enrôlement dans le Mouvement de libération du Congo qui se concrétise en avril 1965.

Ce n’est pas un hasard si notre délégation est autorisée à formuler son opinion dans le cercle des peuples d’Asie et d’Afrique*. Une aspiration commune, la défaite de l’impérialisme, nous unit dans notre marche vers l’avenir ; un passé commun de lutte contre un même ennemi nous a unis tout au long du chemin déjà parcouru.

*La participation du Che au séminaire est une preuve des relations qu’entretient Cuba avec les pays des deux continents. Entre juin et septembre 1959, après le triomphe de la Révolution, Guevara a visité les pays de la conférence de Bandoeng. La conférence de Bandoeng a été l’évènement précurseur en 1955 du futur mouvement des pays non –alignés formé en 1961. En février 1967, c’est le Che en personne qui intervient lors du premier séminaire sur la planification à Alger. Il y analyse l’expérience de la Révolution cubaine. « je n’ai accepté l’invitation que pour me livrer à un petit historique de notre développement économique, de nos erreurs et de nos succès. Il pourrait vous être utile dans un avenir aussi proche que vital »…. »

Ceci est une assemblée des peuples en lutte. Le combat, qui exige la somme de tous nos efforts, se développe sur deux fronts d’égale importance. La lutte contre l’impérialisme, pour se débarrasser des entraves coloniales ou néocoloniales, qui se mène par les armes politiques, par les armes à feu ou en combinant les deux, n’est pas indépendante de la lutte contre le retard et la pauvreté. Ce sont deux étapes sur une même route, riche et juste à la fois. Il est impératif d’obtenir le pouvoir politique et de liquider les classes des oppresseurs ; mais ensuite, il faut se frotter à la deuxième étape de la lutte qui requiert, si seulement c’est possible, des caractéristiques plus difficiles encore que la première.
Depuis qu’ils se sont emparés du monde, les capitaux monopolistiques maintiennent dans la pauvreté la majorité du genre humain et partagent le gâteau entre les pays les plus puissants. Le niveau de vie de ces pays repose sur la misère des nôtres. Pour élever le niveau de vie des peuples sous-développés, il faut donc lutter contre l’impérialisme. Chaque fois qu’un pays s’arrache de l’arbre impérialiste, ce n’est pas seulement une victoire dans une bataille partielle contre notre ennemi fondamental, mais aussi une contribution à son réel affaiblissement et un pas vers la victoire définitive.
Il n’y a pas de frontières dans cette lutte à mort, il nous est impossible de rester indifférents à ce qui se produit ailleurs sur la terre. Une victoire d’un pays, quel qu’il soit, contre l’impérialisme, est toujours notre victoire, tout comme la défaite d’une nation, quelle qu’elle soit, est une défaite pour tous. La pratique de l’internationalisme prolétarien n’est pas seulement une obligation des peuples en lutte pour garantir un avenir meilleur, c’est aussi une absolue nécessité. Lorsque l’ennemi impérialiste, d’Amérique du nord ou d’ailleurs, développe son action contre les peuples sous-développés et les pays socialistes, une logique élémentaire impose la nécessité d’une alliance des peuples sous-développés et des pays socialistes. Même s’il n’y avait aucun autre facteur  d’union, l’ennemi commun devrait en constituer un *.


*Dans ce discours, le Che détaille minutieusement sa thèse révolutionnaire sur le tiers-monde. Il juge nécessaire le soutien inconditionnel et radical des pays socialistes à l’évolution et au développement des pays du tiers-monde. Son appel lancé depuis Alger a été très entendu et diversement reçu, il a suscité des polémiques. Son plaidoyer en faveur d’un soutien total à la lutte de libération tiers-mondiste, et pour une intégration de ce soutien à l’idéologie socialiste, n’a pas été suivi.

Il est clair que ces unions ne peuvent pas germer spontanément, sans discussions, sans un pacte préalable qui est parfois douloureux. Chaque fois qu’un pays est libéré, je l’ai déjà dit, c’est une défaite du système impérialiste mondial. Pourtant, il nous faut en convenir, cet émiettement n’est pas le simple fruit d’une proclamation d’indépendance ou d’une victoire par les armes dans une révolution : il survient lorsque cesse de s’exercer la domination économique impérialiste sur un peuple. Les pays socialistes ont donc un intérêt vital à voir cet émiettement se produire vraiment, et il est de notre devoir international, celui qui fixe l’idéologie qui guide nos pas, de contribuer par nos efforts à une libération aussi rapide et profonde que possible. Il y a une conséquence à tirer de tout cela : le développement des pays qui empruntent aujourd’hui le chemin de la libération doit être financé par les pays socialistes. Je le dis ainsi, sans intention de me livrer à un chantage, sans ménager d’effet d’annonce ni tenter un rapprochement facile avec l’ensemble des peuples afro-asiatiques. C’est une conviction profonde.
Il ne peut y avoir de socialisme s’il n’ya pas un changement dans les consciences qui soit la source d’une nouvelle attitude fraternelle envers l’humanité. Ce changement est autant de nature individuelle, dans la société où se construit le socialisme ou dans celle où il est déjà construit, que de nature mondiale, concernant tous les peuples qui souffrent de l’oppression impérialiste.
Nous croyons que c’est dans cet état d’esprit qu’il faut faire face à notre devoir d’assistance envers les pays dépendants, et qu’il n’est plus question de parler de développer un commerce fondé sur le principe du bénéfice mutuel, comme il se fait sur la base de prix que la théorie de la valeur et les relations internationales des échanges inégaux, produits de cette même théorie de la valeur, opposent aux pays attardés.


*Dans le discours prononcé à Genève le 25 mars 1964 à l’occasion de la conférence mondiale sur le commerce et le développement des Nations unies, Che Guevara a exprimé une critique très acerbe de l’inégalité des échanges commerciaux. »Nous avons le devoir de le signaler, de mettre en garde l’assistance : tant que cette situation perdurera, tant que la justice sera à la botte de quelques puissants intérêts (.) la tension actuelle se prolongera et des dangers bien réels planeront encore sur l’humanité. »

 

 

 

 

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Comment peut-on entendre par « bénéfice mutuel » la vente aux prix du marché mondial des matières premières qui coûtent sueur et souffrances sans limites aux pays sous-développés contre l’achat aux prix du marché mondial des machines fabriquées dans les grandes usines automatisées actuelles ?


Si nous établissons ce genre de relations entre pays sous-développés et pays socialistes, il nous faut admettre que ces derniers sont, d’une certaine manière, complices de l’exploitation impériale. On peut argumenter sur le fait que le montant des échanges avec les pays sous-développés constitue la part mineure du commerce extérieur des pays socialistes. C’est une grande vérité, mais elle n’élimine pas le caractère immoral de l’échange.
Les pays socialistes ont le devoir moral de mettre un terme à leur complicité tacite avec les pays exploiteurs de l’Occident. Le volume aujourd’hui limité des échanges commerciaux ne laisse présager de rien. En 1950, Cuba ne vendait qu’occasionnellement du sucre à l’un ou l’autre des pays du bloc socialiste, principalement par l’entremise de courtiers anglais ou d’autres nationalités. De nos jours, quatre-vingt pour cent de son commerce s’effectue avec les pays socialistes. Tous ses approvisionnements vitaux viennent du camp socialiste, dont Cuba fait d’ailleurs désormais partie. Il serait aussi inexact d’affirmer que notre adhésion au camp socialiste a pour seule origine l‘augmentation des échanges commerciaux, que d’attribuer l’augmentation des échanges à l’élimination des vieilles structures et à l’adoption d’une version socialiste du développement. Ces deux extrêmes se rejoignent et ils sont interdépendants.
Nous ne progressons pas dans la voie qui nous mène au communisme en franchissant toutes les étapes prévues ; notre progression n’est pas la conséquence logique d’un développement idéologique mené selon une fin déterminée. Les vérités du socialisme et les rudes vérités de l’impérialisme, ont progressivement forgé notre peuple, lui montrant la voie que nous avons ensuite adoptée en toute conscience. Les peuples d’Afrique et d’Asie qui voudront aller vers leur libération définitive devront suivre cette même route. Ils y viendront tôt ou tard, même si aujourd’hui un adjectif quelconque définit leur socialisme. A nos yeux, il n’y a pas d’autre définition valable du socialisme que l’abolition de l’exploitation de l’homme par l’homme. Tant que celle-ci ne se produit pas, nous n’en sommes qu’à la période de construction de la société socialiste. Si cette abolition n’a pas lieu, si, à la place, l’éradication de l’exploitation stagne ou même recule, il est exclu d’évoquer la construction du socialisme.*


*Che Guevara s’identifie avec le socialisme. L’abolition de l’exploitation, inhérente à sa théorie, est la condition indispensable à l’avènement d’une société juste et humaine. C’est un sujet qui lui a valu des débats et une certaine incompréhension : sa conception unitaire de la lutte pour le socialisme, impliquant une stratégie internationale des forces socialistes destinée à soutenir le développement économique et social des peuples qui se libèrent a été rejeté. Les textes présentés ici exposent ses analyses abouties sur ce débat fondamental.


Nous devons créer les conditions requises pour que nos frères s’engagent de manière directe et consciente dans la voie de l’abolition définitive de l’exploitation, mais nous ne pouvons pas les inviter à s’y engager si nous sommes l’un des complices de cette exploitation. Si l’on nous demandait quelle méthode permet de fixer des prix équitables, il nous serait impossible de répondre, nous ignorons l’étendue pratique de la question. La seule chose que nous savons, c’est que, après des discussions politiques, l’Union soviétique et Cuba ont signé des accords qui nous avantagent, grâce auxquels nous vendrons jusqu’à cinq millions de tonnes de sucre à un prix fixe, supérieur aux prix habituels du prétendu marché libre mondial du sucre. La République populaire de Chine s’en tient aux mêmes tarifs.
Ce n’est qu’une information pertinente. Le véritable travail consiste à fixer les prix qui permettent le développement. Un changement de taille sera celui qui concernera les priorités dans les relations internationales ; le commerce extérieur ne doit plus déterminer les politiques ; au contraire, il doit être subordonné à une politique fraternelle envers les peuples.
Nous analyserons brièvement la question des crédits à long terme destinés à développer les industries de base. Nous découvrons fréquemment que les pays bénéficiaires de ces crédits se disposent à mettre en place des bases industrielles qui dépassent de loin leurs capacités actuelles. Leurs produits ne seront pas consommés chez eux, et leurs réserves seront compromises par l’effort.


Notre raisonnement est que les investissements des pays socialistes dans leur propre territoire pèsent directement sur le budget de l’état, et que le processus de fabrication doit impliquer une chaîne de production complète, jusque dans les plus petits détails de la manufacture, pour que celui-ci récupère son investissement. Nous proposons que de tels investissements soient envisagés dans les pays sous-développés.
L’on pourrait ainsi mettre en marche une force colossale qui couve dans nos continents misérablement exploités, mais jamais aidés dans leur développement et commencer une nouvelle étape de véritable partage international du travail, prenant pour base non pas l’histoire de ce qui a été fait jusqu’à ce jour, mais l’histoire future de ce qu’on pourrait faire.
Les états dont le territoire accueillera les nouveaux investissements disposeront sur ces derniers de tous les droits inhérents à une propriété souveraine, sans en passer par le moindre paiement ou crédit. En échange, ils seront soumis à l’obligation de fournir une quantité déterminée de produits aux pays investisseurs pendant une certaine durée et à un prix fixé d’avance.
Il n’est pas inutile d’étudier aussi la manière de financer la partie locale des dépenses que doit consentir un pays qui réalise des investissements de cette nature. Une forme d’aide, qui ne signifie pas une distribution de devises convertibles, pourrait être la fourniture aux gouvernements des pays sous-développés de produits faciles à vendre, moyennant des crédits à long terme.
Un autre problème, difficile lui aussi à résoudre est celui de la conquête de la technique.*


*La participation directe du Che à l’édification des fondements techniques et matériels de la société cubaine, entre 1959 et 1965 est étroitement liée à la construction de cet homme nouveau qu’il aspirait à voir naître. L’homme nouveau est l’un des deux piliers de la nouvelle société, devenant par là même une préoccupation constante. L’idéologie et la stratégie qui fondent l’action du Che dépassent le cadre des problèmes immédiats. C’est un véritable train de mesures permettant d’assurer l’avenir technique et scientifique du pays qui a été mis en place sous sa direction lorsqu’il eut la charge, à compter de février 1961 du département industriel de l’institut de la réforme agraire, préfiguration d’un ministère de l’industrie. Voir aussi ses discours, « le socialisme et l’homme à Cuba », « Que l’université arbore les couleurs des noirs, des métis, des ouvriers, des paysans (1960) et « La jeunesse et la révolution » (1964).


Le déficit de techniciens dont nous souffrons, nous autres pays du tiers-monde est bien connu de tous. Nous manquons de centres d’enseignements et de cadres formateurs. Ce dont nous manquons parfois, c’est d’une conscience réelle de nos besoins et de la volonté de mener à bien une politique de développement technique, culturel et idéologique à laquelle soit assignée la priorité.

 

 

 

 

 

 

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Les pays socialistes doivent apporter l’assistance nécessaire à la création des organismes d’enseignement technique, insister sur son caractère primordial, et fournir les cadres nécessaires pour pallier le déficit actuel. Il est nécessaire d’insister sur ce dernier point : les techniciens qui viendront dans nos pays devront être exemplaires. Il s’agira de camarades qui devront se frotter à un milieu inconnu, souvent hostile à la technique, parlant une autre langue et aux habitudes en tout point différentes. Les techniciens qui seront confrontés à cette tâche difficile devront être, avant tout, des communistes, dans l’acceptation la plus noble du terme. Cette seule qualité, accompagnée d’une once d’organisation et de flexibilité fera des merveilles.
Nous savons que c’est possible puisque les pays frères ont envoyé un certain nombre de techniciens et que ces techniciens ont fait davantage pour le développement de notre pays que dix centres de formation et qu’ils ont davantage contribué que dix ambassadeurs ou cent réceptions diplomatiques.
Si les points énoncés pouvaient se concrétiser et si, en outre, était mise à la portée des pays sous-développés toute la technologie des pays développés sans en appeler au système des licences obligatoires et brevets qui protègent de nos jours les découvertes des uns et des autres, nous aurions bien progressé dans notre labeur commun.
Les batailles partielles où il a été défait sont nombreuses, mais dans le monde, il faut faire avec l’impérialisme qui reste une force considérable, et il est impossible d’aspirer à sa défaite définitive sans l’effort et le sacrifice de chacun.
Pourtant, l’ensemble des mesures que nous proposons est irréalisable unilatéralement. Le développement des pays sous-développés doit être financé par les pays socialistes, c’est un fait, mais les forces des pays sous-développés doivent aussi s’impliquer et s’orienter résolument vers la construction d’une société nouvelles-quel que soit le nom qu’on lui donne-, dans laquelle la machine, instrument de travail, ne sera pas un instrument d’exploitation de l’homme par l’homme. Il est impossible d’exiger la confiance des pays socialistes lorsqu’on joue à mettre en balance capitalisme et socialisme, et qu’on s’applique à utiliser ces deux forces et leurs antagonismes afin de tirer avantage de leur rivalité. C’est une politique nouvelle, d’un sérieux absolu, qui doit déterminer les relations entre les deux groupes de sociétés. Il est nécessaire de souligner une fois encore, que, pour éliminer progressivement les signes de l’exploitation, les moyens de production doivent être préférentiellement entre les mains de l’état.
Impossible par ailleurs d’abandonner le développement à la plus complète improvisation : il faut planifier la construction de la nouvelle société.

 

 

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La planification * est l’une des lois du socialisme, il n’existerait pas sans elle. Sans une planification adéquate, impossible de garantir une association harmonieuse des secteurs économiques d’un pays dans le but de réussir les bonds en avant qu’exige notre époque.


*Dans sa volonté de penser l’économie de la transition socialiste, la planification occupe une place de choix. Che Guevara réfléchit dans le cadre d’une révolution triomphante, mais le pays reste sous-développé et l’influence du capitalisme s’y exerce encore. La planification représente une première tentative de maîtriser les forces économiques et de contrôler le processus de transition. Guevara tire le signal d’alarme : au sein même du socialisme, certaines initiatives tendent à réformer le système économique en provoquant un renforcement du marché, en usant de l’intéressement et en consacrant la théorie de la valeur. A de telles tendances, il oppose une planification centralisée, et antibureaucratique. Il prône le développement d’une action délibérée et organisée, principal moteur de la concrétisation du plan. Le lecteur désireux d’approfondir ce sujet peut consulter l’article ‘ La signification de la planification socialiste (1964).


La planification n’est pas un problème qui concerne nos pays de manière isolée. Nos petits pays au développement dénaturé sont détenteurs de quelques matières premières, ou sont les fabricants d’un petit nombre de produits manufacturés ou semi-manufacturés et ils manquent de presque tous les autres. Dès le premier instant, la planification devra tendre à une certaine régionalité. C’est ainsi que pourront s’harmoniser les économies des pays et que nous pourrons atteindre une intégration que la base d’un véritable bénéfice mutuel.
Nous croyons notre voie actuelle pleine de dangers et il ne s’agit pas de dangers inventés de toutes pièces ni prévus dans un avenir lointain par un esprit supérieur. Les dangers qui nous guettent sont le résultat tangible des réalités qui s’abattent sur nous. La lutte contre le colonialisme en est à sa phase finale, mais, à notre époque, le statut colonial reste la simple conséquence de la domination impérialiste. Par définition, tant qu’existera l’impérialisme, sa domination s’exercera sur d’autres pays. De nos jours, cette domination s’appelle néocolonialisme.
C’est en Amérique du sud, dans tout un continent, que le néocolonialisme s’est d’abord développé. Il commence aujourd’hui à se faire remarquer, de manière croissante en Afrique et en Asie. Il y pénètre et s’y étend de différentes manières. La première est la manière brutale que nous avons connue au Congo.*


*Allusion à l’assassinat, le 17 juillet 1961, au Katanga, de Patrice Lumumba, premier ministre de la république démocratique du Congo, après qu’il eut été libéré au lendemain du coup d’état de Mobutu. Sa disparition satisfaisait les intérêts de la Belgique et des Etats-Unis, qui voyaient le risque d’un rapprochement du Congo et de l’URSS s’éloigner.


La force brute, sans tergiversation ni fausse pudeur, est l’arme ultime dont il dispose. Mais il en est une autre plus subtile : la pénétration dans les pays qui accèdent à la liberté politique, le tissage de liens avec les bourgeoisies autochtones naissantes, le développement d’une classe bourgeoise parasitaire qui entretient une solide alliance avec les intérêts de la métropole, qui s’appuient sur une relative aisance ou sur un développement provisoire du niveau de vie des peuples. Ce développement trouve son origine dans le simple passage des relations féodales aux relations capitalistes, qui dans les pays très attardés représentent déjà un grand progrès, indépendamment des conséquences, néfastes à long terme, que ces relations peuvent avoir pour les travailleurs.
Le néocolonialisme a sorti ses griffes au Congo. Ce n’est pas une preuve de force, mais de faiblesse ; il a dû recourir à son arme ultime, utiliser la force en guise d’argument économique, ce qui génère de puissantes réactions adverses. Mais le néocolonialisme s’exerce aussi dans d’autres pays d’Afrique et d’Asie de manière bien plus subtile ; ce que certains ont appelé la sur-américanisation de ces continents avance rapidement. Le terme se rapporte au développement d’une bourgeoisie parasitaire qui n’ajoute rien à la richesse nationale, qui dépose même dans les banques capitalistes hors du pays ses énormes revenus abusivement entassés et qui pactise avec l’étranger pour obtenir encore des bénéfices, méprisant tout ce qui touche au bien –être de son peuple.
D’autres dangers nous guettent, comme la compétition entre pays frères, politiquement amis et parfois voisins, qui essayent de développer des investissements identiques, dans le même temps, et pour des marchés souvent incapables de le supporter.
Cette compétition a pour défaut un gaspillage des énergies qui pourraient être utilisées pour mettre en place une complémentarité économique bien plus développée. Sans oublier qu’elle autorise le jeu des monopoles impérialistes.
Parfois, lorsqu’il est réellement impossible de réaliser un certain investissement avec l’aide du camp socialiste, il est mené à bien moyennant un accord avec les capitalistes. Ces investissements capitalistes n’ont pour seul inconvénient la manière dont sont accordés les prêts, d’autres y sont associés, qui ont une grande importance, comme la création de sociétés mixtes avec un voisin dangereux. Puisque les investissements sont généralement parallèles à ceux d’autres états, les divisions entre pays amis pour différends économiques sont encouragées. Il y a aussi les risques liés à une corruption qui émane de la présence constante du capitalisme. Le capitalisme est habile lorsqu’il s’agit des images de développement et de bien-être qui troublent l’entendement de bon nombre de gens.
Ensuite, la chute des cours sur les marchés est la conséquence de la saturation de ceux-ci par un même produit. Les pays touchés se voient obligés de demander de nouveaux prêts, ou d’autoriser les investissements complémentaires qu’impose la concurrence. L’économie tombe alors dans l’escarcelle des monopoles, et les pays retombent lentement mais sûrement dans le passé. Voilà la conséquence ultime d’une telle politique. A nos yeux, la seule manière sûre de réaliser des investissements qui impliquent des puissances impérialistes est la participation directe de l’état en qualité d’acquéreur des biens dans leur intégralité. Cela limite aux seuls contrats d’approvisionnement les agissements des impérialistes et les empêche d’aller plus loin que la porte de notre maison. Dans ce cas, profiter des contradictions internes des impérialistes pour obtenir des tarifs plus avantageux n’a rien d’illicite.

 

 

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Il faut se pencher sur les aides « désintéressées » qu’elles soient économiques, culturelles ou autres, que l’impérialisme octroie directement ou à travers des états fantoches, mieux accueillis que lui-même dans certaines parties du globe. Faute de percevoir à temps tous les dangers signalés, des pays qui ont amorcé avec foi et enthousiasme leur parcours sur la route menant à la libération nationale empruntent en fait la voie néocoloniale. La domination des monopoles s’y établit subtilement, et sa progression y est si mesurée que ses effets restent difficiles à percevoir avant le jour où ils sont brutalement ressentis.
Un travail considérable nous attend. D’immenses problèmes se posent à nos deux mondes, celui des pays socialistes et celui qu’on appelle le tiers-monde. Nos problèmes sont étroitement liés à l’être humain et à son bien-être, et à la lutte contre le principal responsable de notre retard.
Confrontés à ces problèmes, nous autres, pays et peuples conscients de nos devoirs, des dangers qu’implique notre situation et des sacrifices que suppose le développement, nous devons prendre des mesures concrètes pour établir des liens d’amitié sur deux plans : le plan économique et le plan politique. Il est impossible de les dissocier. Nous devons former un vaste bloc compact qui aide de nouveaux pays à se libérer à leur tour, non seulement du pouvoir politique, mais aussi du pouvoir économique impérialiste. La question de la libération d’un pouvoir politique oppresseur par les armes doit être traitée en appliquant les règles de l’internationalisme prolétarien. Il serait absurde de considérer qu’un chef d’entreprise d’un pays socialiste puisse hésiter à envoyer au front les chars que produit sa société sans garanties de paiement. Nous devons juger tout aussi absurde l’idée qu’on enquête sur la solvabilité d’un peuple qui lutte pour sa libération ou qui a déjà besoin d’armes pour défendre sa liberté. Dans le monde où nous évoluons, les armes ne peuvent pas être une marchandise, elles doivent être fournies gratuitement et en quantité suffisante, mais réaliste, aux peuples qui les demandent et qui ont en mire notre ennemi commun. C’est dans cet esprit que l’URSS et la République populaire de Chine nous ont accordé leur aide militaire. Nous sommes socialistes, nous sommes la garantie d’une utilisation idoine de ces armes, mais d’autres traversent une situation comparable à la nôtre, et le traitement doit être égalitaire.


Il faut riposter aux abominables attaques nord-américaines contre le Vietnam et contre le Congo en fournissant à ces pays frères tous les instruments nécessaires à leur défense, ou en leur accordant notre pleine et inconditionnelle solidarité.
Sur le plan économique, nous devons faire le chemin du développement avec les plus modernes technologies. Nous ne pouvons pas commencer à suivre la lente progression de l’humanité qui va du féodalisme aux temps atomiques et automatiques. Cette voie, partiellement inutile, exigerait d’immenses sacrifices. Il  faut prendre la technologie là où elle se trouve. Nous devons exécuter le grand bond technologique pour réduire l’écart qui nous sépare des pays les plus développés. La technologie doit être présente dans les grandes usines, et dans une agriculture convenablement développée, mais surtout elle doit s’appuyer sur une culture idéologique et technique assez forte, et sur une base populaire suffisante, pour alimenter continuellement les centres de formation et les centres de recherche qui doivent voir le jour dans tous les pays et pour fournir des hommes capables d’utiliser les technologies actuelles et de s’adapter aux technologies futures.

 

 

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Ces cadres doivent avoir une conscience claire de leur devoir envers la société où ils vivent. Une culture technologique appropriée est impossible si elle n’est pas associée à une culture idéologique. Dans la majorité de nos pays, il est impossible d’atteindre une base industrielle suffisante –c’est elle qui détermine le niveau de développement dans la société moderne- si on ne commence pas par assurer au peuple la nourriture nécessaire, les biens de consommation indispensables et une éducation adéquate.
Il faut dépenser une bonne partie des revenus nationaux dans l’investissement prétendument improductif qu’est l’éducation, et il est nécessaire d’accorder une attention préférentielle au développement de la productivité agricole.
Dans beaucoup de pays capitalistes, cette dernière atteint des niveaux incroyables, tels qu’ils donnent naissance à ce contresens qu’est la crise de surproduction , et donc d’invasion de céréales, d’autres denrées alimentaires premières
Destinées à l’industrie venant de pays développés, alors que tout un monde souffre de la faim. C’est pourtant un monde comptant terres et hommes en quantités suffisantes pour produire plusieurs fois la nourriture dont a besoin la terre entière.
L’agriculture doit être considérée comme un pilier fondamental du développement, et, dans ce but, les modifications dans la structure agricole et l’adaptation aux nouvelles possibilités techniques et aux nouvelles obligations que suppose l’éradication de l’exploitation de l’homme doivent être des aspects fondamentaux de notre travail.
Avant de prendre des décisions coûteuses qui pourraient provoquer des dommages irréparables il est nécessaire de se livrer à une prospection minutieuse du territoire national. C’est l’une des étapes préliminaires de l’enquête économique et de l’exigence élémentaire s’une planification correcte.
Nous appuyons chaleureusement la proposition algérienne d’institutionnaliser nos relations. Nous tenons seulement à présenter quelques considérations complémentaires.


En premier lieu, pour que l’union soit un instrument de la lutte contre l’impérialisme, le concours des peuples latino-américains et l’alliance avec les pays socialistes sont nécessaires.
En second lieu, il faut veiller au caractère révolutionnaire de l’union, en interdire l’accès aux gouvernements ou mouvements qui ne s’identifient pas avec les aspirations générales des peuples, et créer des voies permettant d’exclure ceux qui, peu ou prou, s’éloignent du bon chemin, s’agisse t-il de gouvernements ou de mouvements populaires.
En troisième lieu, il faut soutenir l’établissement de nouvelles relations, sur un pied d’égalité, entre nos pays et les pays capitalistes. Il est nécessaire d’établir une jurisprudence révolutionnaire qui nous protège en cas de conflit et donne un nouveau contenu à nos relations avec le reste du monde.
Nous parlons un langage révolutionnaire et luttons honnêtement pour le triomphe de la révolution, mais il nous arrive souvent de nous prendre dans les mailles d’un droit international dont la création résulte des confrontations entre les puissances impérialistes, et non de la lutte des peuples libres et des peuples justes.
Nos peuples souffrent, par exemple, de l’angoissante pression que représentent les bases militaires étrangères installées sur leur territoire ; ou ils sont forcés de supporter le lourd fardeau de dettes externes qui atteignent d’incroyables proportions. L’histoire de ces handicaps, est bien connue de tous. Des gouvernements fantoches, des gouvernements affaiblis par une longue lutte de libération ou par le développement des lois capitalistes du marché, ont autorisé la signature d’accords qui menacent notre stabilité interne et compromettent notre avenir.
Il est temps de secouer ce joug, d’imposer la renégociation des dettes écrasantes et d’obliger les impérialistes à abandonner leurs bases d’agression.
Je ne voudrais pas terminer cette intervention, redite de concepts bien connus de vous tous, sans attirer l’attention de ce séminaire sur le fait que Cuba n’est pas le seul pays d’Amérique –c’est tout simplement le seul qui ait la chance de s’expriment aujourd’hui devant vous- et que d’autres peuples versent en ce moment leur sang pour obtenir les droits dont nous jouissons. Depuis cette tribune, lors de toutes les conférences, et même partout, où qu’ils soient représentés, en même temps que nous adressons un salut simultané aux peuples du Vietnam, du Laos, de cette Guinée qu’on appelle portugaise*, d’Afrique du sud et de Palestine, et à tous les pays exploités qui luttent pour leur émancipation, nous devons faire entendre note voix amicale, tendre notre main et offrir notre souffle aux peuples frères du Venezuela, du Guatemala et de Colombie qui, aujourd’hui, les armes à la main, opposent un « non » définitif à l’ennemi impérialiste.


*Il existe deux Guinée, l’ancienne Guinée portugaise, devenue Guinée- Bissau, et la Guinée –Conakry, ancienne colonie française.


Peu de théâtres aussi symboliques qu’Alger, l’une des plus héroïques capitales de la liberté pourraient accueillir ces propos. Que le magnifique peuple algérien, entraîné comme peu d’autres dans les souffrances de l’indépendance, sous la direction de son Parti, mené par notre cher camarade Ahmed Ben Bella, nous serve d’inspiration dans cette lutte sans quartier contre l’impérialisme mondial.

 

 

 

 

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CHE GUEVARA

 

Texte intégral extrait de "Justice globale, plaidoyers pour un autre socialisme"

 

 

 

Caroleone

 

 

 

 

 

 

Rédigé par caroleone

Publié dans #Devoir de mémoire, #Au cœur du CHE

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