CHILI : Une mine que tous voulaient quitter

Publié le 2 Septembre 2010

jeudi 2 septembre 2010

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Les 33 mineurs bloqués sous terre depuis le 5 août se plaignaient de longue date des éboulements fréquents. Mais ils avaient tous des problèmes d’argent et l’entreprise payait bien les heures supplémentaires.

Le 5 août, lorsque 33 mineurs ont été piégés à 700 mètres de profondeur, leurs familles ont poursuivi leurs activités quotidiennes comme si de rien n’était. Il était 14 heures. Jusqu’à 18 heures, les 150 000 habitants de Copiapó, ville du nord du pays, n’en ont rien su. La direction de la mine avait décidé de ne prévenir personne et n’avait même pas cru bon d’alerter les autorités. Entre-temps, la poussière aveuglait les mineurs piégés, comme le raconterait dix-sept jours plus tard Yonny Barrios à ses proches. Et toutes les issues étaient obstruées.

"Le cœur m’a manqué quand j’ai appris qu’ils avaient couru vers la cheminée pour essayer de remonter, mais qu’il n’y avait pas d’échelle", explique sa sœur Zuleyma Barrios. "Combien aurait coûté cette échelle ? 500 dollars ? Cela aurait suffi à sauver 33 personnes", s’indigne Eduardo Reinoso, l’avocat des 27 familles qui ont déposé plainte contre la direction de la compagnie minière San Esteban.

Les responsables de la mine ont attendu jusqu’à 20 heures pour signaler aux autorités ce qui se passait. Les familles ont dû attendre encore une heure de plus pour apprendre l’événement par le bouche à oreille. "Autrement dit, on a perdu six heures, rappelle Zuleyma Barrios. Un temps qu’on aurait pu consacrer à essayer de les sauver par tous les moyens." Le pire dans l’affaire, c’est que presque tous les mineurs aujourd’hui bloqués sous terre avaient prévu la catastrophe. Ils avaient tous dit un jour à leurs proches qu’il fallait quitter ce site rapidement. "Darío disait que la mine pleurait beaucoup, c’est l’expression qu’utilisent les mineurs pour parler des éboulements", raconte Yésica Chilla, compagne de Darío Segovia. Cet homme de 48 ans a eu trois enfants d’une précédente relation et trois filles de Yésica auxquelles il a donné son nom. "La veille, il m’a dit que la mine était sur le point de s’effondrer et qu’il n’aimerait pas être à son poste quand cela arriverait. Or nous avions besoin d’argent. Et il avait terminé son travail posté [1]. Mais on lui a proposé de faire des heures supplémentaires, ce qui ne se refuse jamais parce que c’est payé double. Ce jour-là, il allait gagner 90 000 pesos [140 euros]. Il voulait arrêter ce travail pour devenir chauffeur routier." Tous racontent une histoire analogue. Ils allaient quitter la mine dès qu’ils auraient gagné un peu d’argent, quelques billets de 1 000 pour rembourser leurs dettes, faire des travaux chez eux ou monter leur affaire, surmonter des moments difficiles, prendre leur retraite plus tranquillement. Beaucoup d’entre eux étaient des jeunes presque sans expérience dans le travail de la mine.

 

Dès qu’elles ont eu appris la nouvelle, les familles sont allées sur le lieu du drame et ont campé sur place, entre la chaleur accablante de la journée et le froid de la nuit. Ils allaient vivre dix-sept jours d’incertitude, d’impuissance, de tentatives de contact infructueuses, de formules lapidaires d’experts assurant qu’il était fort peu probable que les 33 mineurs soient encore en vie, étant donné que dans une mine les équipes se disséminent par les tunnels. Il y a même eu 3 mineurs, armés de leur pioche et de leur marteau, qui se sont dits prêts à descendre au fond, car ils connaissaient le chemin. Quand, enfin, le 22 août à 13 heures, un ouvrier est descendu en courant du haut de la mine vers le campement et s’est mis à crier : "Ils sont vivants ! Ils sont vivants !" Mais il n’y avait pas de confirmation officielle. "Les trente-trois avaient réussi à peindre en rouge le tuyau qu’on leur a fait descendre. Ainsi, en le récupérant, ceux d’en haut se rendraient compte qu’il contenait des messages", raconte Javier Castillo, secrétaire du seul syndicat de la compagnie minière San Esteban. "Le ministre des Mines s’est tu, il n’a rien voulu dire tant que le président [Sebastián Piñera] ne serait pas là pour ‘vendre’ l’événement lui-même, ajoute Castillo. Mais un mineur a vendu la mèche et a fait foirer leur stratégie. Sans cela, l’incertitude et la souffrance des gens auraient duré deux heures de plus."

 

"Il n’est pas encore temps de reconnaître de fautes ni de demander pardon", a déclaré Alejandro Bohn, l’un des responsables de la mine. Et de préciser qu’une mine fermée ne pouvait pas dégager de bénéfices, et que par conséquent elle pourrait se déclarer en faillite. La centaine de mineurs de San José qui ont échappé à l’accident continuent de se présenter tous les jours à leur travail. Un autocar les conduit à travers le désert pendant une heure pour qu’ils aillent pointer. Après quoi ils passent les douze heures de leur travail posté à tourner en rond dans le campement, sans rien faire. A l’issue de ces douze heures, ils pointent une nouvelle fois, un autre autocar vient les chercher et une nouvelle équipe les remplace pour ne rien faire. "Oui, c’est absurde, reconnaît Dayana Donaire, la femme d’un mineur, mais ils ne peuvent pas faire autrement, parce que l’entreprise va chercher n’importe quel prétexte pour ne pas leur donner ce qu’elle leur doit. Et au bout de trois absences, ils seraient renvoyés et ne toucheraient rien."

 

Certains mineurs bloqués sous terre ne font pas mystère de leurs problèmes financiers : c’est parce qu’ils avaient besoin d’argent qu’ils sont venus travailler dans cette mine. Le conducteur d’engins lourds José Henríquez demande par écrit à ses filles qu’elles rentrent chez elles à Talca, à seize heures d’autocar de la mine, et qu’elles ne dépensent plus d’argent "là-haut". Dans le film que les mineurs ont eux-mêmes tourné, Yonny Barrios demande à sa compagne de dire à ses débiteurs qu’il va les rembourser. Carlos Bugueño, 27 ans, dans sa première lettre, écrit à sa mère pour lui demander de récupérer son sac à dos dans le vestiaire, parce qu’il contenait l’argent qu’il avait touché : 300 000 pesos (470 euros). Un salaire qui permet à une famille de 3 ou 4 personnes de vivre décemment au Chili. La mère de Carlos Bugueño lui a répondu qu’elle avait déjà déposé cet argent à la banque. Ce que son fils ne sait pas, c’est qu’outre les 300 000 pesos, ce sont 5 millions de pesos (7 850 euros) qui l’attendent. Il s’agit d’un don de l’exploitant minier Leonardo Farkas, destiné à chacun des 33 mineurs. Un autre exploitant qui l’accompagnait a donné 1 million de pesos, et un bienfaiteur anonyme, un autre million. Au total, Carlos Bugueño va trouver plus de 11 000 euros sur son compte... Et Farkas veut lancer une campagne afin de recueillir 1 million ou 2 millions de dollars pour chaque mineur. Des psychologues ont interdit aux familles d’aborder les questions d’argent avec les mineurs piégés. Mais déjà dans le campement, le ton monte entre épouses légitimes et maîtresses... Entre-temps, la vie des mineurs ne tient toujours qu’à un fil. Il ne sera pas facile du tout de les secourir sans que la mine ne recommence à pleurer.

 

Par Francisco Peregil dans El País le 30/08/2010

 

Les patrons de la mine demandent pardon

 
Le 31 août, lors d’une audition par une commission parlementaire chargée d’enquêter sur l’accident du 5 août, les propriétaires de la mine San José ont demandé "pardon" pour la "terrible situation" dans laquelle se trouvent les 33 mineurs bloqués à 700 mètres sous terre. Ces excuses ont été diffusées en direct sur Internet. Le début des travaux de la commission coïncide avec une nouvelle phase des opérations de sauvetage des mineurs : un puissant excavateur a commencé à forer un puits de 702 mètres et de 66 centimètres de diamètre.
Source La Nación le 01/09/2010

 

Transmis par Linsay

 
 

[1] une semaine de travail à douze heures par jour, suivie d’un jour de repos

 

 

 

 

 

 

 

Rédigé par caroleone

Publié dans #ABYA YALA, #Chili

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