Cheran, autodefense indigene

Publié le 15 Août 2011

MEXIQUE : CHERÁN, AUTODÉFENSE INDIGÈNE

Depuis Uruapan, la route de Zamora traverse les vastes étendues
verdoyantes (le maïs est déjà haut) du plateau p'urépecha, d'où émergent
de nombreux volcans assoupis, couverts de forêts touffues. Après une
quarantaine de kilomètres, on passe Paracho, renommée pour ses guitares
(les P'urépecha travaillent le bois et sont d'excellents musiciens). Une
quinzaine de kilomètres encore. et l'on arrive à Cherán.

 

 

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Pour entrer dans la communauté (un gros bourg de vingt mille habitants,
aux rues naguère pavées, et où la modernisation a laissé tomber la plupart
des superbes trojes, ces robustes maisons de pin, aux toits de tejamanil
[1]), il faut montrer patte blanche. Dire qui l'on est, et ce que l'on
vient faire à Cherán.

 

 

 

Tous les accès sont barrés par d'énormes pierres, des troncs d'arbres, des
pneumatiques et des barrières levantes, et gardés jour et nuit par des
hommes et des femmes masqués de passe-montagne ou de paliacate. Sur une
centaine de mètres, on doit rouler au pas, et franchir plusieurs chicanes.

Le Mexique est en guerre. Difficile de l'oublier : à Uruapan, un grand
hôtel du centre est plein à craquer de fédéraux, et la ville est
constamment sillonnée par des camions pleins de soldats ou de policiers,
eux aussi masqués, qui pointent sur les passants fusils d'assaut et
mitrailleuses lourdes.

Mais ici, à Cheran, la notion de territoire indigène n'est pas une vaine
rhétorique publicitaire. L'atmosphère y est tout autre. Aucune arme,
aucune menace en vue. Il règne au contraire une animation tranquille, et
plus on approche de la place centrale, plus on peut voir les boutiques
largement ouvertes, les gens sur le pas de leur porte, les enfants faisant
des acrobaties sur leurs vélos.

Face au Palacio Municipal, rebaptisé Casa Comunal par l'assemblée
générale, plusieurs personnes dégustent un pozole (2) bien piquant,
d'autres boivent un atole de grano (3). De nouveau, le contraste avec le
climat qui pourrit le reste du pays revient à l'esprit. Pas un seul
uniforme en vue, et cela a quelque chose de rassurant (4).

Casa Comunal

La Casa Comunal bouillonne d'activité. Sans cesse, des gens de tous âges
(avec notamment la présence de nombreux anciens, auxquels on manifeste un
respect évident) entrent et sortent, seuls ou en groupe. Une bande de
jeunes bavardent dans le hall. Ils viennent participer à l'atelier radio.
Après un essai d'une heure l'autre samedi, Radio Fogata est en effet sur
le point d'émettre en continu. "Ils reste pas mal de détails à régler",
dit l'un d'eux. Parmi ces "détails", une décision à prendre à propos de
l'offre faite par une institution officielle, la Commission nationale pour
le développement des peuples indigènes (CDI), de financer l'achat d'un
gros émetteur. Cette offre sera finalement rejetée. "Le gouvernement
soutient les assassins qui viennent nous dépouiller, on ne peut pas
accepter sa participation à nos projets."

La plupart des salles sont ouvertes, et l'on peut voir à l'intérieur des
groupes qui discutent : les commissions nommées par l'assemblée, et qui
sont chargées de gérer les questions quotidiennes, voirie, santé, conflits
divers, approvisionnement, circulation, sécurité, etc., en application des
décisions prises par la communauté. Laquelle réunit tous les dimanches,
sur la place centrale, pratiquement toute la population. Mêmes les enfants
sont invités à y participer.

 

 

Parmi les premiers "acuerdos" (décisions) pris lors de ces assemblées, on
trouve, à côté de la nomination des commissions (dont les membres sont
révocables), l'expulsion du presidente municipal, maire élu (5), jugé
incapable de répondre aux nombreuses demandes de la population. Celle-ci
assistait, depuis des mois, à la destruction de la forêt communale. Une
forêt entretenue depuis des siècles par une population qui, en même temps
qu'elle la respecte et la vénère, en tirent une grande partie de son
autonomie alimentaire et économique : bois pour cuisiner, matières
premières pour la construction et les meubles, résine enfin, qui est à la
base d'un nombre impressionnant de produits. "De plus, explique une femme,
la forêt ce sont aussi les sources. Si on la détruit, ce sera la
sécheresse."

Chaque jour, 200 à 250 camions (6) traversaient le bourg, chargés à ras
bord de bois coupé à la tronçonneuse. Les bûcherons étaient protégés par
des hommes cagoulés, équipés d'armes de guerre. Ni la police municipale,
ni celle du Michoacan, ni les forces fédérales ne sont intervenues, malgré
les demandes répétées de la population. Les quelques comuneros qui ont
tenté de s'opposer ont été brutalisés et menacés de mort. Le 7 février
dernier, Jesús Fernández Cervantes, défenseur actif de la communauté, est
enlevé. On est sans nouvelle de lui depuis cette date. Cette situation a
perduré jusqu'au moment où en mai 2011 un groupe d'habitants,
essentiellement des femmes (7) et des enfants, ont bloqué les routes
descendant de la montagne, afin de mettre un terme au saccage. Les
bûcherons (une partie d'entre eux sont des habitants d'une localité proche
de Paracho, sur la route nationale, Capacuaro), et surtout les tueurs, ont
violemment réagi. Ils ont d'abord tenté d'écraser un enfant avec leur
camionnette. Puis, les pierres commençant à voler, ils n'ont pas hésité à
tirer, avec leurs armes de gros calibre. Un jeune de vingt-quatre ans, qui
sortait la tête par la fenêtre, est depuis cette époque entre la vie et la
mort à l'hôpital de Morelia, la capitale du Michoacán. Les femmes ont
brûlé cinq ou six camionnettes, et mis en fuite les tueurs. "Ils ont
menacé une voisine, et lui ont dit qu'elle était sur leur liste. Je leur
ai dit de me mettre en numéro un sur cette foutue liste. Qu'au moins je
meure pour quelque chose. Je vais pas attendre en tout cas qu'il ne reste
qu'un arbre dans la forêt pour m'y pendre..." raconte l'une d'entre elles.
Ces événements ont précipité la prise de conscience des gens de Cherán. Ce
sera eux, ou nous.

Le maire et ses adjoints ont été expulsés des locaux, ainsi que les
membres de la police municipale.

Parmi les autres décisions prises lors des assemblées dominicales, notons
l'interdiction à toute personne, y compris la police fédérale ou
régionale, de pénétrer dans le village sans autorisation de la commission
de sécurité, l'interdiction de toute propagande des partis politiques,
l'interdiction de la vente et de la consommation d'alcool...

Dans l'une des salles de la Casa Comunal, une trentaine de personnes sont
réunies, assises sur des bancs disposés le long des murs. Tout le monde se
voit de face. Il s'agit de la comisión de honor y justicia, institution de
l'autonomie p'urépecha, qui fait office de tribunal communautaire. Ceux
qui en font partie (ils ont été nommés par l'assemblée générale), autant
que les plaignants ou les mis en cause, s'appuient sur les us et coutumes,
sur les principes du droit indigène. Comme au Chiapas ou au Guerrero,
comme partout où nous avons eu l'occasion d'observer le fonctionnement de
cette justice, on retrouve une constante : les principes de la réparation
et la réconciliation sont le souci principal. Et cette justice est
gratuite.

La nuit tombée, les dizaines de fogatas (il y en a actuellement environ
180, selon les membres de la commission de sécurité) abandonnées pendant
la journée reprennent vie. Autour d'un foyer à même le sol, sur lequel
sont disposés marmites de frijoles et comales pour les tortillas, hommes,
femmes et enfants se préparent pour une longue veillée, bien à l'abri sous
un toit de tôle ou de bâche. On partage café et gâteaux de maïs avec les
visiteurs. Les conversations, la musique et les chants parfois, vont bon
train. "La communauté était en train de disparaître, on ne se parlait plus
comme avant. Les enfants et les adolescents restaient des heures devant
les écrans d'ordinateur. Aucun d'entre eux ne sait plus jouer avec une
toupie en bois. Encore moins les fabriquer. Les femmes passaient
l'après-midi à regarder des feuilletons, chacun chez soi. Et les hommes,
beaucoup d'entre eux tuaient le temps à coups de bouteilles de bière..."
Une autre femme témoigne : "On n'écoutait plus les anciens, ils restaient
entre eux, ou seuls chez eux. Maintenant on se retrouve. Le plus triste,
c'est qu'autrefois tout le monde comprenait et parlait p'urépecha. C'était
la langue pour raconter les histoires, le passé, pour parler des champs,
des animaux, des plantes de la forêt, mais aussi des valeurs qui était les
nôtres... On a bien failli perdre tout ça." "C'est vrai, renchérit un
maestro, on va avoir du travail pour retrouver notre culture. Il faut que
l'on se préoccupe sérieusement d'enseigner notre langue. Il y a même des
gens qui ont honte d'être p'urépecha... Il ne disent pas qu'ils sont de
Cherán. Avant, les gens ne partaient pas comme ça, aussi nombreux, pour
l'émigration. Bientôt, on n'aura plus rien ici, ni forêt, ni habitants."

Autour d'une autre fogata, les paroles sont plus pessimistes encore. "Il y
a des individus qui rôdent pour informer les templarios, ils vont nous
tomber dessus au moment où on ne s'y attendra pas." Ou bien "Qu'est-ce
qu'attendent les autres communautés, ici au Michoacán, partout dans le
pays, pour faire comme nous ? Les problèmes sont les mêmes. Partout on met
des mines à ciel ouvert, on détruit les forêts et les montagnes... Nous,
tout seuls, on ne tiendra pas bien longtemps."

Dernier sujet d'alarme, les membres des commissions, certes nommés et
contrôlés par l'assemblée, mais les divisions, les manœuvres en sous-main
sont toujours possibles. "On sait que le gouvernement fera tout pour nous
casser."

Au début du mouvement, en effet, l'assemblée de Cherán a réclamé la
présence de l'armée dans la forêt. "Puisque la police municipale et celle
du Michoacán ne font rien (8), que l'armée vienne les remplacer. Pas dans
la communauté, ici on se charge de la sécurité. Mais dans la montagne,
nous on n'a pas les moyens, ni les armes ni la préparation des narcos
(9)..." Le gouverneur du Michoacán, Leonel Godoy, a cité Cherán comme
exemple. "Voyez, une communauté indigène qui lutte contre la violence, et
qui demande l'appui de l'Etat." "Tout est arrangé maintenant, grâce à
nous, affirme-t-il haut et fort. Hommes politiques et leaders de tous
bords cherchent en effet à récupérer la révolte de Cherán. Et s'ils
parviennent à corrompre certains de ses représentants, il est clair que
les conséquences seront lourdes.

Pour quitter Cherán, en pleine nuit, il faut à nouveau la présence d'un
membre de la commision de sécurité. Et franchir de nouvelles barricades et
chicanes. Derrière de gros sacs de sable, ceux de la ronda (10) sont là,
dans le noir, prêts à repousser des tueurs que les deux pick-up de la
police fédérale garés à un kilomètre de là n'auraient même pas le temps de
voir passer.

12 août 2011,
Jean-Pierre Petit-Gras

 

Retrouvez les p'urépechas et le Michoacan sur cocomagnanville

 

 

 

 

(1) Fines lamelles de bois, disposées comme des tuiles. Cette technique
est précolombienne.

(2) Espèce de pot-au-feu, composé de maïs, pomme de terre, carotte,
chayote, viande émincée, mais aussi de crudités : choux, radis, oignon,
tomate, piment, coriandre et autres herbes aromatiques.

(3) Boisson épaisse, généralement sucrée, à base de maïs, qui se prépare
de différentes façons. L'atole de grano est salé, et on y trouve des
grains de maïs très tendre. D'autres atoles se font avec différentes
céréales.

(4) D'autant plus que de très nombreux cas de "bavures", de meurtres et
autres agressions perpétrées par des policiers ou des militaires se
produisent tous les jours dans le pays.

(5) Le maire appartient, comme le gouverneur du Michoacán et la plupart
des édiles de la région p'urépecha, au PRD.

(6) Chaque chargement est payé 1 000 pesos (environ 60 euros).

(7) "Il n'y a plus d'hommes dans cette communauté, ou quoi ?"

(8) À plusieurs reprises même, il semble que des policiers aient été
désarmés par les tueurs. Certains d'entre eux sont venus se mettre sous la
protection de la population.

(9) En effet, partout au Mexique, on trouve d'anciens militaires ou des
policiers à la tête des commandos de tueurs à la solde du narco et
d'autres entreprises.

(10) Les rondas et rondinas sont traditionnellement chargées de la
sécurité des communautés p'urépecha. Elles ont été réactivées après
l'expulsion de la police municipale.

 

 

 

 

 

Rédigé par caroleone

Publié dans #ABYA YALA, #Mexique, #indigènes et indiens

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