Avec la chorale Rojinegra : A Biribi

Publié le 1 Octobre 2022

A Biribi

 

Par Auteur inconnu — http://anarcoefemerides.balearweb.net/archives/200705, Domaine public, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=2084135

 

Lemel Nathalie, née DUVAL, à Brest (Finistère) en 1827, morte à Ivry le 8 mai 1921. Libraire à Quimper, elle vient à Paris où elle travaille comme relieuse. Elle a trois enfants. Elle adhère à l’Internationale en 1866. Amie d’Eugène Varlin, elle crée avec lui La Marmite dont l’objet est de donner aux ouvriers des aliments à petit prix et organise la grève des relieurs en 1865. Le 11 avril 1871, elle crée avec Elisabeth Dmitrieff, l’Union des Femmes pour les soins à donner aux blessés et la défense de Paris. Au cours de la Semaine Sanglante, elle combat sur les barricades, place Pigalle, avec des dizaines de femmes ; elle se bat avec un grand courage et porte le drapeau rouge. Arrêtée le 21 juin, elle est condamnée le 10 septembre 1872 par le IVe Conseil de guerre à la déportation dans une enceinte fortifiée. Elle est emmené en Nouvelle-Calédonie, avec Louise Michel, à bord de La Virginie, le 28 août 1873. Graciée e, 1879, elle rentre à paris où elle travaille au journal d’Henri Rochefort, L’Intransigeant, et poursuit ses activités politiques. Devenue aveugle, elle s’éteint à l’Hospice d’Ivry.

A Biribi

Y en a qui font la mauvais’ tête
Au régiment,
I’s tir’ au cul, ils font la bête
Inutil’ment
Quand i’s veulent pus fair’ l’exercice
Et tout l’ fourbi
On les envoi’ fair’ leur service
A Biribi.

A Biribi, c’est en Afrique
Où qu’le pus fort
Est obligé d’poser sa chique
Et d’fair’ le mort;
Où que l’pus malin désespère
De fair’ chibi,
Car on peut jamais s’faire la paire,
A Biribi.

A Biribi, c’est là qu’on marche,
Faut pas flancher
Quand le chaouch crie : "En avant! marche!"
I’ faut marcher,
Et quand on veut fair’ des épates,
C’est peau d’zebi :
On vous fout les fers aux quat’ pattes
A Biribi.

A Biribi, c’est là qu’on crève
De soif et d’faim
C’est là qu’i faut marner sans treve
Jusqu’à la fin!...
Le soir, on pense à la famille,
Sous le bourbi...
On pleure encor’ quand on roupille,
A Biribi.

A Biribi, c’est là qu’on râle
On râle en rut,
La nuit on entend hurler l’mâle
Qu’aurait pas cru
Qu’un jour i’ s’rait forcé d’ connaître
Mam’zelle Bibi,
Car tôt ou tard il faut en être,
A Biribi.

On est sauvag’, lâche et féroce,
Quand on en r’vient...
Si par hasard on fait un gosse,
On se souvient...
On aim’rait mieux, quand on s’rappelle
C’qu’on a subi,
Voir son enfant à la Nouvelle
Qu’à Biribi.

A Biribi

(notice historique de la Rojinegra)

 

 

Aristide Bruant (1851-1925) est l’auteur de cette chanson, qu’il a chantée dans son cabaret du Mirliton à partir de 1891.

C’est un an après la fracassante parution de Biribi, en 1890 : un roman de Georges Darien, qui pour manquements répétés à la discipline au cours de son service militaire, avait eu à connaître les « Compagnies de Discipline » de l’Afrique du nord entre 1881 et 1886.

Le premier, il en avait fait connaître les tortures, l’arbitraire absolu, il avait dénoncé le sadisme des gardes, les abus sexuels, les atrocités, les meurtres, l’impunité totale des garde-chiourmes.

 

Biribi n’était pas un endroit précis : le terme désignait un de ces nombreux bagnes (prisons, pénitenciers, camps militaires, Ateliers de Travaux Publics) implantés en Afrique du nord (Tunisie, Algérie, Maroc) où, avec l’essor de la colonisation française, l’armée expédiait les conscrits indisciplinés et les incorrigibles pour les briser -particulièrement quand ils étaient repérés comme militants politiques ou syndicalistes -, après les avoir condamnés en Conseil de guerre.

Aux confins du désert, loin de tout témoin, ils s’épuisaient aux travaux forcés, fournissant une main-d’œuvre esclave au service de l’entreprise coloniale.

A la Belle-Epoque, dans les vingt années qui précèdent 14-18, plus de 2% des conscrits passaient par ces lieux d’oppression et de désespoir. C’est là que les Mutins du 17e (qui en 1907 avaient refusé de tirer que les vignerons à Béziers -voir la chanson de Montéhus, Gloire au 17e) avaient été expédiés pour délit d’humanité.

A la fin de la guerre, il y a plus de 4000 « disciplinaires » à Biribi.

Et quand le grand journaliste Albert Londres y fait un reportage en 1924, il constate que les « disciplinaires » demandent comme faveur d’être transférés au bagne de Cayenne pour échapper à Biribi…..

Au total, entre 1830 et 1962, de 600.000 à 800.000 soldats ont eu à subir la tyrannie des bagnes militaires coloniaux, même si les formes les plus brutales de ce système concentrationnaire ont cessé en 1928, avec l’abolition des Ateliers de Travaux Publics.

Aristide Bruant s’inspire donc du témoignage de Darien, mauvaise tête au régiment, qui avait payé son insolence de plusieurs années de déportation et avait eu la chance de ne pas y perdre la vie, comme d’autres, sous les persécutions sadiques des garde-chiourme (les « chaouchs »).

Un compagnon de chaîne de Darien, Emmanuel Quesnel, assure même que c’est Darien en personne qui a écrit la chanson chantée par Bruant.

 

 

Sources :

  • Biribi, de Georges Darien, UGE 10/18 1970
  • Florilège de la chanson révolutionnaire de Robert Brécy, Ed Hier et demain 1978
  • Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier de Jean Maitron 1964-1997

Gardons la mémoire !

Une victime de Biribi :

AERNOULT Albert, Louis

 

 

Né le 19 octobre 1886 à Romainville (Seine) – assassiné le 2 juillet 1909 –

Ouvrier couvreur – Romainville (Seine -Saint-Denis) -Courrières (Pas-de-Calais)

Fils d’un ouvrier terrassier de Romainville, Albert Aernoult exerça le métier de couvreur. Militant syndicaliste il prit part active à la grève des terrassiers du métro qui eut lieu vers la fin de 1905. Partisan de l’action directe et de la chasse aux « renards 1» , il avait été identifié comme l’un des activistes et dénoncé, il dut, pour échapper aux poursuites, quitter Romainville ; il s’embaucha aux mines de Courrières (Pas-de-Calais) et fut condamné par défaut à deux ans de prison pour fait de grève. De retour à Romainville,

Peu avant la catastrophe de Courrières, il fut arrêté et accomplit sa peine, ramenée à dix mois de prison, à la Petite Roquette. Il avait 19 ans.

A sa libération, en 1907, influencé par des « gens bien intentionnés », il signa le 26 mars un engagement de trois ans. Le 20 juin 1909, douze jours avant sa mort, il écrivait à ses parents et terminait sa lettre par ces termes : « Vive la classe, encore neuf mois et la paire ! ». le 1er juillet 1909, on l’envoya au camp de discipline de Djenan-el-Dar (Algérie) pour y purger une peine de quelques jours de prison.

A Djenan-el-Dar il y avait « derrière les baraquements un lieu que nous appelions la cour des miracles parce qu’on y appliquait les punitions. Là, durant des heures qui semblaient interminables, on poussait des brouettes au pas de gymnastique, on portait sur les épaules des bidons à pétrole emplis de sable. Au bout de peu de temps , l’homme astreint à ces exercices, manquait de force ; ses bras s’alourdissaient, ses jambes fléchissaient, son visage se contractait, mais la crainte des coups de matraque galvanisait les disciplinaires qui s’efforçaient d’accomplir jusqu’au bout les ordres exigés .» (Témoignage de Rousset). Dès cinq heures du matin, le 2 juillet, Aernoult était soumis à ces travaux de peloton et s’écroulait au bout de quatre heures. Battu à coups de gourdin il était ensuite soumis à la crapaudine : « une torture qui consiste à étendre le patient à terre sur le ventre, à lui replier les jambes sur les reins où elles viennent rejoindre les mains ramenées de la même façon : chevilles et poignets sont liés ensuite par une cordelette. » vers trois heures de l’après-midi, Aernoult, dans un état proche de l’hébétude, était jeté en cellule où on le soumettait de nouveau à la crapaudine. Les sévices qu’il avait subi furent tels que le malheureux mourut dans la nuit, le lendemain de son arrivée.

Le disciplinaire Emile Rousset, compagnon d’infortune d’Aernoult, alerta l’opinion. La lettre qu’il fit parvenir au journal Le Matin, et où il relatait les faits dont il avait été témoin, provoqua une campagne animée par le comité de l’affaire Rousset – ce dernier avait été condamné à une peine de 5 ans pour avoir dénoncé l’affaire – et que soutinrent avec les anarchistes, les journaux socialistes l’Humanité et la Guerre Sociale, les syndicats, le Comité de Défense Sociale et la Ligue des Droits de l’Homme. Le 22 mars 1910 le Comité de Défense Sociale éditait l’affiche A bas Biribi ! signée par des militants syndicalistes, socialistes révolutionnaires et libertaires -dont Tissier, Grandin, Constant, Matha, Charles Albert, Goldsky, R. de Marmande – qui furent poursuivis devant la cour d’assises mais furent acquittés.

L’assassinat d’Aernoult, le dévouement de Rousset, avait inspiré Gaston Couté qui publiait la chanson Gloire à Rousset le 28 décembre 1910 :

« ….le sang du pauvre Aernoult étoilait sa cellule/Mais l’ombre cernait les barreaux/Et déjà le silence avec le crépuscule/Couvrait le forfait des bourreaux/Quand de Rousset l’appel tragique /Vint retentir comme un tocsin/Dans l’enfer des bagnes d’Afrique/ A l’assassin ! A l’assassin….. »et le refrain « Vive Rousset ! que ce cri vibre/Hiseux chaouchs pour vous flétrir/Vive Rousset ! et qu’il soit libre !/C’est Biribi qui doit mourir. »

Le 11 février 1912, le corps d’Aernoult, rapatrié par souscription publique lancée par le journal l’Humanité, fut conduit au columbarium du Père-Lachaise au milieu d’une foule considérable, estimée à plus de 150.000 personnes. Quand à Rousset, il ne fut libéré que huit mois plus tard.

1 : les « jaunes »

 

 

 

Rédigé par caroleone

Publié dans #Chanson non crétinisante, #Avec la Rojinegra

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