Avec la chorale Rojinegra : Donde estan ?

Publié le 3 Septembre 2022

Donde estan ?

 

Chanson de Manuel Prado Alarcon (Pérou) 

 

En dénonciation des disparitions forcées (plus de 13.000 au total) perpétrées par l’armée dans les années 1980 -1990.

 

Hace tiempo que esperamos

La presencia del hermano

Que en la esmeralda de los Andes

Desaparecio repente…..

 

Que los culpables respondan :

Donde estan ? Donde estan ?

(bis)

Como es posible que AYALA,

Periodista y voz del pueblo

Sea asi no mas silenciado …. ?

(bis)

 

En nombre de los hombres libres

Que se multiplican por doquier

(bis)

Exijo una vez más

La presencia del hermano

Y todos los desaparecidos !

(bis)

 

El sonido de las quenas

Harpas, guitarras y charangos

(bis)

Reclamaran sin cesar

La voz serena y profunda

De todos los desaparecidos,

 

Reclamaran sin cesar

La voz serena y profunda

De todos los desaparecidos,

De todos los desaparecidos !

Où sont -ils ?

Jaime Ayala Sulca

Disparu

Il y a longtemps que nous attendons

De revoir notre frère

Qui dans l’Emeraude des Andes (*)

A disparu soudain.

Que les coupables répondent :

Où sont-ils, où sont-ils ?

Comment se peut-il qu’Ayala

Journaliste et voix du peuple

Ait ainsi été réduit au silence ?

Au nom des hommes libres

Qui sont toujours plus nombreux partout

J’exige une fois de plus

La présence de notre frère

Et de tous les disparus.

Le son des quenas,

Des harpes, des guitares et des charangos

Réclamera sans s’arrêter

La voix sereine et profonde

De tous les disparus

De tous les disparus.

(*) Il s’agit de la ville de Huanta, département d’Ayacucho, Pérou.

Où sont -ils ?

 

Jaime Ayala Sulca

Disparu source

 

Il y a longtemps que nous attendons

De revoir notre frère

Qui dans l’Emeraude des Andes (*)

A disparu soudain.

 

Que les coupables répondent :

Où sont-ils, où sont-ils ?

Comment se peut-il qu’Ayala

Journaliste et voix du peuple

Ait ainsi été réduit au silence ?

 

Au nom des hommes libres

Qui sont toujours plus nombreux partout

J’exige une fois de plus

La présence de notre frère

Et de tous les disparus.

 

Le son des quenas,

Des harpes, des guitares et des charangos

Réclamera sans s’arrêter

La voix sereine et profonde

De tous les disparus

De tous les disparus.

 

image

 

En 1984, la Marine militaire a fait disparaître Jaime Ayala Sulca, journaliste à Huanca (département d’Ayacucho, Pérou).

Jaime Ayala, journaliste de 22 ans, travaillait à Radio Huanta 2000, il était correspondant du quotidien national La Republica de Lima. Rapportant les évènements locaux et notamment les opérations militaires contre la guérilla du Sendero Luminoso (*), il dénonça arrestations illégales, tortures et disparitions.

Entre août et septembre 1983, il fut interpellé et menacé par les militaires de la Marine en plusieurs occasions.

Le jour de sa disparition, le 2 août 84, Jaime était allé dénoncer une agression contre sa famille de la part d’un groupe de militaires de la Marine qui avaient fait intrusion dans la maison où vivaient sa mère et ses frères : ils les avaient frappés et menacés de mort.

Les militaires étaient venus l’arrêter mais il se trouvait dans un autre domicile avec son épouse et son fils.

En apprenant les faits, Jaime alla dénoncer ceux-ci à la police, mais faute d’obtenir des assurances claires, il se rendit à la base militaire de la Marine, accompagné par l’Administrateur de Radio Huanca 2000, pour exiger des explications. Il voulait également enquêter sur la mort de 6 personnes, tuées la veille par l’armée dans la communauté de Callqui, accusées d’être des terroristes.

Personne n’a jamais revu Jaime Ayala ressortir de la caserne.

En 2006 seulement, suite à tous les efforts des familles de disparus (plus de 50 personnes entre juillet et août 84) la Justice inculpa 3 hauts-gradés d’Ayacucho et Huanta. Après 3 années de manœuvres dilatoires et d’obstruction de la part de l’armée, l’affaire se retrouva classée ou tout comme.

(*) Voir la BD : « Le Sentier Lumineux, chronique des violences politiques au Pérou, 1980/1990) de L.Rossel/A. Villar/J. Cossio, Ed. L’Agrume 2015 (avec le soutien d’Amnesty International).

Dans son rapport en 2003, la Commission de la Vérité et de la Réconciliation (CVR) a établi que des dizaines de milliers de personnes ont été victimes d’assassinats, de disparitions, de tortures, de détentions arbitraires. La guérilla maoïste du Sentier Lumineux était responsable de 54% des atteintes graves aux Droits de l’Homme.

Et le reste ? C’était l’Etat.

 

 

Avec la chorale Rojinegra : Donde estan ?

Quelques données sur les disparitions en Amérique latine entre 1960 et 2000 :

Les exactions commises au Pérou ne sont pas un fait isolé.

Lorena Pizzarro, présidente de la « Agrupación de Familiares de Detenidos-Desaparecidos » du Chili donne les chiffres suivants pour les régimes militaires de l’époque :

Paraguay 1954-1989 500 détenus-disparus
Bolivie 1964-1982 156
Brésil 1964 - 1985 421
Uruguay 1968- 1985 192
Chili 1973 - 1990 1700
Argentine 1976 - 1983 30.000

 

Avec la guerre froide, la doctrine de Sécurité nationale des Etats-Unis était de tout faire pour consolider la zone d’influence américaine.

Au milieu des années 70, avec le soutien tacite mais avéré des Etats-Unis, l’Opération Condor, est conduite conjointement par les services secrets du Chili, d’Argentine, de Bolivie, du Brésil, du Paraguay et de l’Uruguay : elle organise à l’échelle de tout le Cône Sud américain la traque, la capture, la disparition forcée et l’assassinat des personnalités et militants d’extrême gauche, allant jusqu’à commettre ses attentats sur d’autres continents….

La formalisation de l’Opération s’est réalisée au Chili le 28 novembre 1975, à l’invitation de Pinochet et cette coopération s’est poursuivie au moins jusqu’en 1980.

(c’est la découverte au Paraguay en 1992 de 2 tonnes d’archives secrètes de la dictature de Stroessner qui a permis de reconstituer le fonctionnement de ce réseau international de terrorisme d’Etat et de mettre en évidence l’implication américaine.)

(https://www.monde-diplomatique.fr/2001/05/ABRAMOVICI/1729)

 

Dictature et disparitions en Argentine

 

 

Pour ce qui est de l’Argentine, LA ROJINEGRA estime important de donner quelques éclaircissements complémentaires.

Et d’abord, en Argentine, on dit « la dictadura civico-militar » pour rappeler que les militaires n’ont pas fait leur coup seuls et sans y avoir été poussés par des civils – les représentants, en fait, des grands groupes économiques désireux d’avoir le pays à leur botte.

Pour ces gens, les conflits sociaux et l’instabilité en Argentine ont pour origine le développement industriel (lui-même bien trop soutenu et accompagné par l’Etat) et le renforcement du mouvement ouvrier revendicatif qui en résulte.

Alors, se sont-ils dit, sous leur béret, leur casquette ou leur képi, ou dans leur grosse ferme d’élevage où l’on a gardé une haute idée des préséances sociales et de la façon de les sauvegarder, alors il faut casser l’intervention de l’Etat, ses prétentions protectionnistes, ses discours redistributifs…..et rendre son rôle au Marché, car il doit régner.

Pour discipliner socialement et politiquement la société et rendre l’individu (véritable ambition virile !) responsable unique et exclusif de son destin, il fallait que la société, en somme, ne soit plus…..en tout cas, qu’elle ne soit plus une véritable entité, un acteur significatif de la vie nationale.

Et pour que l’individu se limite à être « hombre del mercado » (selon les lois naturelles de la vie en société où le Marché domine tout, naturellement), il fallait changer les conditions économiques et faire peser la répression sur toutes les organisations sociales, et particulièrement ouvrières, de façon à les anéantir, à les désintégrer totalement.

Ce qui fut fait, interdiction des syndicats, partis et autres associations, arrestation de tous les dirigeants connus et militants repérés et jusqu’au fond de toutes les provinces, internement, emprisonnement, rapt, disparition.

De cette façon on arriverait à la liquidation de la petite et moyenne industrie, au profit de l’industrie et de l’agro-industrie exportatrices, exécutants des grands groupes financiers.

On passerait ainsi d’un système de production lié au marché interne à un système destiné avant tout à faire fructifier les capitaux par une production destinée à l’exportation…..et par la mise à l’encan des ressources des pays.

Oui, le Néolibéralisme ! mais la façon dont il a été poussé en Argentine en fait un exemple mémorable…

Normal, car les militaires l’avaient annoncé dans leur communiqué de la nuit du 25 mars 1976, quand ils ont pris le pouvoir : le coup d’Etat était pour eux « una obligación irrenunciable »….

Le pays allait être totalement militarisé pour réaliser le glorieux plan prévu, réglant d’un seul coup tous les aspects fâcheux (politiques/économiques/sociaux/culturels) de la vie en Argentine et ce plan, c’était le Proceso de Reorganización Nacional au terme duquel les « subversifs » auraient été liquidés, c’est-à-dire que personne n’oserait plus lever le petit doigt ni dire quoi que ce soit (ni même le penser tout seul chez soi) et chacun aurait fini par brûler ses livres de peur d’être enlevé et de disparaître.

Car les militaires sont des gens qui réfléchissent et ils avaient conçu une technique efficace : enlèvement/séquestration/torture/disparition…avec ce qu’il faut de secret pour terroriser (voitures banalisées, militaires en civil, usage systématique de cagoules) et ce qu’il faut de spectacle pour qu’on sache quand même à qui on avait affaire.

Ces dégénérés ont ainsi fait disparaître environ 30.000 personnes après les avoir dûment torturées pour leur faire dire les noms d’autres « subversifs ». la plupart ont été jetées de nuit depuis des avions ou hélicoptères militaires dans les eaux du Rio de la Plata, après avoir été droguées au Penthotal. Du moins c’est ce qui est arrivé aux victimes de la région de Buenos Aires (environ 5000)…..dans l’intérieur du pays, on brûlait les corps systématiquement.

Pour en savoir plus :

 

  • Rapport Nunca mas, de la Commission Nationale sur les Disparus (CONADEP)
  • Luz ou le temps sauvage de Elsa Osorio (roman, sur les enfants volés de la dictature)
  • El vuelo de Horacio Verbitsky : il s’agit des aveux d’un militaire, Francisco Scilingo, un homme révolté. Par quoi ? Par le fait qu’une montée en grade ait été refusée à des officiers, du fait de leur participation bien établie aux assassinats à l’Ecole de Mécanique de la Marine (ESMA). Du coup, il n’a pas supporté l’hypocrisie et il a craché le morceau, il a décrit tout le processus d’extermination et dit qu’il était mouillé, qui savait….qui ? Tous ! Son témoignage a ruiné le discours officiel de la hiérarchie militaire qui tendait à faire passer les disparitions pour des exactions marginales dues à quelques militaires particuliers, alors que l’extermination était un plan systématique organisé depuis la tête de l’Etat, et qui se terminait par le « vuelo » au-dessus du Rio de la Plata.
  • Garaje Olimpo (film) : c’était un des lieux de torture (on en a répertorié 600 en Argentine connus maintenant comm CCDTyE Centres Clandestins de Détention, de Torture et d’Extermination), un pseudo-garage/parking où les prisonniers étaient débarqués après enlèvement, torturés, assujettis à un travail esclave, forcés de torturer leurs compagnons et, tôt ou tard, « transférés », c’est-à-dire emmenés en hélicoptères pour être jetés à la mer.

 

 

  • Documentation historique produite par l’Argentine :

A partir de la Présidence de Nestor Kirchner (2003-2007), les lois d’amnistie imposées par les militaires et leurs complices dans les années précédents sont abrogées, de véritables enquêtes et procès ont lieu, suivis de condamnations….plus de 25 ans après.

Depuis, les lieux maudits de la dictature sont devenus lieux de mémoire, espaces de souvenir et de militance, d’éducation à la démocratie et aux Droits de l’Homme et le crime militaire fait l’objet d’un travail d’enquête, de dénonciation qui se poursuit jusqu’à aujourd’hui.

Nestor Kirchner n’a pas eu peur de virer les militaires hors de l’ESMA, caserne emblématique aux bâtiments solennels (architecture classique avec frontons grecs dans un vaste parc arboré) pour la transformer en un  lieu de mise à nu de la barbarie militaire. Ce lieu qui était le quartier général de la junte et le centre de torture principal est maintenant géré par les associations de Mémoire, les Mères de la Place de Mai, les fils et filles de disparus ; artistes, écrivains, cinéastes, documentaristes, journalistes, militants multiplient ici actions et évènements.

Les écoliers, collégiens, lycéens viennent avec les enseignants ; on a restitué, à force de recherches, toute la procédure secrète des disparitions, tortures et « transfert » qui était suivie ici, dans le luxueux pavillon des officiers supérieurs.

Et partout, des photos des disparus, photos d’identification militaire le plus souvent, car dans son délire d’extermination, la Junte militaire, comme les Nazis ou les Khmers rouges avait le sens de l’ordre, de la bureaucratie, de l’archivage : il fallait à la fois que tout soit enregistré correctement mais aussi que toutes les preuves soient détruites ; et il est parfois resté ici où là un rouleau de négatifs qu’un militaire courageux a pu détourner, cacher, faire parvenir à l’extérieur….

Et là sont les visages des nôtres….

De Espacio Memoria y Derechos Humanos - Espacio Memoria y Derechos Humanos, CC BY-SA 3.0, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=27724690

Rodolfo Walsh, journaliste

 

 

Sa fille a été tuée en combattant les militaires.

Le 24 mai 77, il écrit Lettre ouverte d’un écrivain à la Junte militaire.

« …25 corps mutilés ont échoué sur les côtes d’Uruguay entre mars et octobre 76, peut-être n’est-ce qu’une petite partie de la cargaison de torturés à mort de l’Ecole Mécanique de la Marine… »

Le 25, piégé, il est emmené à l’ESMA. Alor qu’on le conduit à la torture, il sort un pistolet et tire, avant d’être criblé de balles. Son corps sera brûlé près du fleuve.

Sa Lettre ouverte est un monument de courage et c’est 5 pages de réquisitoire implacable dénonçant l’illégitimité de la Junte, la barbarie des méthodes, l’étendue des massacres, le cynisme des mensonges, les pratiques mafieuses – puis la misère de la population ramenée à la faim, au travail forcé et plongée dans un désastre sanitaire. Buenos Aires en 1 an est devenue une sorte de bidonville de 10 millions d’habitants, mal éclairé, aux rues défoncées et où des quartiers entiers ne sont plus approvisionnés en eau. Il dresse ensuite le bilan de l’économie gérée de façon inepte et observe que le seul secteur de développement est celui de la Sécurité et de la Défense avec embauche de milliers de policiers, « avec des salaires du double de celui d’un ouvrier d’usine et du triple de celui d’un directeur d’école » : « pas de chômage au royaume de la torture et de la mort ».

Pour finir il invite la Junte à méditer sur l’abîme où elle conduit le pays dans cette guerre qu’elle croit gagner mais qui ne pourra que recommencer « parce que les causes qui depuis 20 ans suscitent la résistance du peuple argentin n’auront pas disparu mais seront aggravées par le souvenir de la ruine causée et la révélation des atrocités commises. »

 

 

 

 La Rojinegra

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