Chili : Le discours historique d'Elisa Loncon

Publié le 12 Mars 2022

10/03/2022
 

De nombreux congressistes avaient l'air confus. Ce jour-là, ils n'ont vu qu'une humble femme en petite robe indienne qui parlait fort. Ils ont froncé les sourcils. Leur malaise a pu s'accroître en entendant un discours dans une langue qui ne leur était pas familière. Ils savent, comme la grande majorité des Chiliens, qu'à l'école, les enfants mapuche et aymara (pour autant que je sache) étaient punis pour avoir parlé leur langue maternelle. L'intellectualité n'a aucune catégorie pour comprendre qu'il s'agit d'une pièce oratoire de la plus haute qualité, non pas pour sa rhétorique mais pour sa capacité performative à changer le cours historique d'un pays.


Par : Jorge Costadoat
10 mars 2022

Felei, mari, mari, pu lamgen. Mari, mari, kom pu che. Mari, mari, Chile mapu.

Il est nécessaire de revenir sur le discours d'Elisa Loncon le jour de l'installation de la Convention constitutionnelle. On semble ne pas avoir saisi la révolution culturelle en cours, une transformation qui, nous l'espérons, se terminera par une mise à jour institutionnelle qui nous épargnera la révolution violente qui a éclaté le 18 octobre. Le changement en question est sans précédent en près de 500 ans d'histoire.

Il est possible de ne pas saisir l'importance du phénomène. Première raison : la peur d'un peuple opprimé dont les conas et les weichafes ne laissent aucun répit. Deuxième raison : l'ignorance de l'histoire du Chili. Troisième raison : le manque d'empathie politique de l'oligarchie et de l'intelligentsia qui n'ont pas la grammaire pour lire les événements.

Des plaintes sont entendues contre l'indigénisme. El Mercurio, en chute libre. Bien sûr, il y a lieu de s'inquiéter d'une proposition aussi farfelue de la Convention. De telles motions devront être écartées avec les 2/3 et les règles de procédure démocratique que cette assemblée s'est donnée pour arriver à bon port.

Mais il y a autre chose. Il y a un manque de saisie de l'âme du processus à son niveau le plus profond. A savoir, l'inversion du principe de structuration de l'unité de la nation. Jusqu'à présent, l'unité a été obtenue par la normalisation. C'est ainsi que la Couronne a procédé, et que l'État chilien du XIXe siècle a procédé. Et ce, avec l'aide acculturante des églises chrétiennes. Désormais, cette structuration de l'unité est tentée sur la base des opprimés et des exclus.

Elisa Loncon l'a dit avec une clarté de cristal. J'entends ses mots encore et encore : "todos", "todas". Kom pu = "à tous". Elle s'adresse au "peuple du Chili". Ce peuple comprend les autochtones, les femmes, les personnes LGBT, les habitants du territoire et des îles, les enfants, et s'étend au-delà des frontières aux victimes autochtones d'autres pays.

Beaucoup de conventionnels ont eu l'air confus. Ce jour-là, ils n'ont vu qu'une humble femme habillée comme une petite Indienne qui parlait fort. Ils ont froncé les sourcils. Leur malaise a pu s'accroître en entendant un discours dans une langue totalement inconnue. Ils savent, comme la grande majorité des Chiliens, qu'à l'école, les enfants mapuche et aymara (pour autant que je sache) étaient punis pour avoir parlé leur langue maternelle. L'intellectualité n'a aucune catégorie pour comprendre qu'il s'agit d'une pièce oratoire de la plus haute qualité, non pas pour sa rhétorique mais pour sa capacité performative à changer le cours historique d'un pays. Au mieux, il connaît l'anglais.

"Un grand salut à tout le peuple du Chili", dit Elisa. Elle poursuit : "Il est possible de refonder le Chili". "Nous installons ici une manière pluraliste, une manière d'être démocratique". Elle n'entoure pas la Convention comme le PC a menacé de le faire et comme "Los Amarillos por Chile" a promis de le faire il y a quelques jours. "Une manière d'être participatif". "Établir une nouvelle relation", "entre toutes les nations qui composent ce pays". "Nous devons élargir la démocratie". Elle insiste sur l'idée : un " Chili plurinational et interculturel ", comme si ella avait lu les auteurs que nos illuminés évoquent le dimanche. Un pays "multilingue", exige une linguiste, un professeur de Mapudungún qui souffre de la possibilité de l'extinction de sa langue.

Cette collection de maximes provient d'un inconscient collectif. "Ce rêve est un rêve de nos ancêtres. Nous ne savions pas qu'ils rêvaient de nous. Ils ont rêvé de l'unité du pays depuis son envers. Nous sommes un peuple métis qui a vécu en se reniant pour être reconnu parmi les nations occidentales. Mais non, nous ne sommes pas condamnés à l'aliénation ! Depuis l'Antiquité - depuis quand ? - il y a un peuple qui a imaginé une sorte d'intégration qui se réalise par le discours, le parlement et la parole donnée, encore et encore ("Tenir sa parole" a été la seule chose que le pape François a dit lors de son voyage au Chili). Reconnaître ceux qui ont été niés peut désormais être l'alternative aux pacifications militaires et légales violentes qui nous ont unis en un seul pays. Pour les reconnaître, pour nous reconnaître nous-mêmes. "Ce rêve est en train de se réaliser.

Comprenez-vous ce dont je parle ? Comprenez-vous le type de refondation dont nous parlons ? Si l'on ne saisit pas la profondeur spirituelle du discours de Loncon, nous, Chiliens, continuerons à répéter les mêmes bêtises. En aucun cas, Loncon ne cherche à se venger. Au contraire, il s'agit d'une réconciliation en cours. Ce qui est révolutionnaire dans son cas, c'est d'essayer d'exclure l'exclusion. Dans ce pays, "chacun" devrait avoir un espace dans une terre, une planète, un cosmos partagés dans la justice et la paix, vivant bien, en équilibre (küme mogen).

Mañúm pu lamgen. Marichiweu, marichiweu, marichiweu.

traduction caro d'un article paru sur Mapuexpress le 08/03/2022

Rédigé par caroleone

Publié dans #ABYA YALA, #Chili, #Peuples originaires, #Mapuche, #Constituante

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