Argentine :  "Les femmes noires et les afro-descendantes ne se tairont plus"

Publié le 9 Octobre 2021

4 octobre, 2021 par Redacción La Tinta

Maga Pérez, militante afro-argentine de l'association Misibamba, a parlé avec ANCCOM de la construction de l'identité afro-descendante en Argentine, de son importance, de la contribution des femmes noires au féminisme et de leur lutte ancestrale pour la revendication de leurs droits.

Par Agostina Gieco, Barbara Vázquez, Carolina Valeria Vergara, Julieta Brest, Micaela Gallo pour ANCCOM

Quels droits ont été obtenus par la communauté afro-descendante en Argentine ?

La communauté afro-descendante en Argentine a parcouru un long chemin dans la reconnaissance de ses droits. L'ouverture de toutes ces conquêtes est liée au grand travail effectué par nos aînés, qui ont été les premiers à frapper à toutes les portes possibles pour que nos revendications soient entendues. L'État national, depuis 2008, donne des signes positifs en ce qui concerne la perspective raciale et ethnique avec la création de programmes afro au sein de certaines agences pour concevoir des politiques spécifiques. Mais, sans aucun doute, la loi 26.852 sur la Journée nationale des afro-argentins et de l'afro-culture, adoptée en 2013, est une étape fondamentale dans la reconnaissance de notre communauté historiquement niée comme une partie fondamentale de la Nation argentine. Mais la loi et les différents programmes ne suffisent pas si les mécanismes et les budgets nécessaires ne sont pas activés pour changer la réalité de notre communauté à travers des politiques publiques d'inclusion professionnelle et de développement social et économique.

En ce qui concerne le nombre d'Afro-descendants en Argentine, pourquoi pensez-vous qu'il y a une telle différence entre les chiffres officiels du recensement de 2010, qui disent 150 000, et ceux estimés par la communauté afro-descendante, environ 2 millions ?

Bien que la question sur l'ascendance africaine ne figure pas sur tous les formulaires, le recensement de 2010, en termes généraux et compte tenu du contexte de cette date, n'a pas été bien mené et les organisations afrodescendantes le savent. À cette situation, nous ajoutons que, dans notre pays, le racisme structurel règne de telle manière que se reconnaître comme afro ou indigène signifie pour beaucoup de personnes de creuser dans un passé familial douloureux. La dissimulation des racines au sein des familles a beaucoup à voir avec cette question, ce qui explique pourquoi les personnes qui ne sont pas phénotypiquement afro ou indigènes, mais qui connaissent leurs racines, choisissent de les nier. En ce sens, lors du recensement de 2010, les organisations afro-descendantes d'Argentine ont participé à de nombreuses campagnes de sensibilisation afro avec Indec, car nous comprenons l'importance de la connaissance de soi, qui n'a rien à voir avec la mélanine que nous portons, mais avec la généalogie et l'identité. Lorsque nous parlons de "l'Argentine noire", nous faisons référence aux racines de l'africanité de notre pays, qui ne sont pas effacées, qui sont toujours vivantes dans les personnes et dans tout notre patrimoine culturel. C'est pourquoi les organisations afro-descendantes estiment à 2 millions le nombre de personnes que nous comptons au niveau fédéral. Bien sûr, le recensement de 2020 a été à nouveau annulé à cause de cette pandémie, mais nous continuons à sensibiliser sur nos racines afro et nous espérons être à nouveau appelés par l'Indec pour ajuster la campagne.

-Quelle est votre vision du féminisme en Argentine et de la place des femmes afro descendantes ?

-Le féminisme est diversifié et, comme tout mouvement de défense des droits, il constitue un outil fondamental de transformation sociale et, en Argentine, il ne fait pas exception. Les femmes noires et afro-descendantes apportent au mouvement féministe mondial la clé de la libération de tous les collectifs de femmes et de la dissidence. Nous, issues de la lutte contre le racisme qui a déshumanisé nos identités, le capitalisme qui a fait commerce de nos ancêtres et le patriarcat qui a dicté nos corps, nous n'avons pas besoin de cours académiques de "renouveau", nous savons où est l'ennemi. C'est pourquoi notre place est à l'avant-garde du mouvement, avec ses points communs et ses tensions, mais à l'avant-garde avec notre poing levé dans la résistance et la liberté. Depuis des siècles, les femmes noires ont mis à l'ordre du jour la lutte contre le machisme, le sexisme, la pauvreté structurelle, contre le modèle hégémonique de beauté, l'intersectionnalité des exclusions dont nous avons fait et faisons l'objet parce que nous sommes femmes, noires, migrantes, diverses, etc. Nous n'avons pas eu le temps de nommer ces luttes parce que nous nous sommes consacrées à nous lever contre tant d'oppression raciale, à travailler, quand d'autres ne demandaient qu'à travailler et ne nous reconnaissaient pas comme femmes ou comme travailleuses. Si les compañeras et compañeres se rendent compte de l'historicité de nos revendications, elles reconnaîtront qu'il n'y aurait pas de féminisme sans les luttes des femmes noires, qui ont sans doute inspiré d'autres femmes et d'autres diversités. Je crois qu'il y a beaucoup à faire, je crois au travail de toutes les femmes et de toutes les diversités, et dans ce sens, les afro-descendants vont promouvoir et étendre le féminisme antiraciste que nous voulons.

Infographie des femmes afrodescendantes

Êtes-vous membre d'une organisation afro-descendante ?

Oui, je fais partie de l'Asociación Misibamba, une communauté afro-argentine de Buenos Aires, où je travaille avec de nombreux frères et sœurs pour la reconnaissance et la revendication de l'héritage historique, culturel, économique et social de nos ancêtres africains dans ce pays. L'Argentine "blanche et européenne" est une construction, une invention de l'État raciste que Roca, Sarmiento et d'autres ont réussi à installer. Depuis Misibamba, nous travaillons pour que ces discours fallacieux ouvrent la voie plurinationale que notre histoire possède réellement. San Martin a déjà dit qu'un jour on saura que "la Patrie a été libérée par les pauvres, les noirs et les indiens" et j'ajoute les pauvres, les noires et les indiennes. La révolution est celle du peuple, et ici nous rendons visible et reconnaissons nos racines afro-descendantes et indigènes, sans annuler les racines européennes qui nous accompagnent aussi depuis des temps plus tardifs, mais en somme, la plurinationalité nous habite depuis la nuit des temps.

Qu'est-ce que cela signifie d'être afro-descendant ?

Le mot afro-descendant est une catégorie d'identité qui n'est pas très ancienne. Ce terme a été inventé lors de la conférence mondiale contre le racisme qui s'est tenue à Durban, en Afrique du Sud, en 2001, où le dicton populaire dans la communauté est le suivant : "Nous entrons noirs, nous sortons afro-descendants". Il s'agit d'une désignation fondamentale dans nos vies car elle reconnaît non seulement la matrice africaine de notre ascendance, mais aussi politiquement les descendants de la traite transatlantique des esclaves du 16ème au 18ème siècle. Malgré toute cette histoire de commerce de personnes, de sang et de pillage du continent africain par les empires, nous continuons à demander que la traite des esclaves soit proclamée génocide de l'humanité. Et c'est une autre réalité qui montre que le temps passe et que les vies noires ne comptent pas. Mais comme nous le disons avec d'autres sœurs et frères : nous sommes ici parce que nos ancêtres ont résisté et traversé le temps avec leur lutte pour la liberté. Ceux d'entre nous qui restent sont toujours reconnaissants envers leurs aînés et continuent de revendiquer leurs droits en tant que citoyens. Je me proclame fièrement femme noire et, comme le dit Ochy Curiel, militante afro-dominicaine, "lorsqu'une femme s'assume fièrement comme noire, elle secoue la balance des valeurs négatives et non valorisées qui ont été placées sur elle pendant des années en raison de sa condition raciale..." Nous, femmes noires et afro-descendantes, ne nous tairons plus !


*Par Agostina Gieco, Barbara Vázquez, Carolina Valeria Vergara, Julieta Brest, Micaela Gallo pour ANCCOM / Image de couverture : Andrea Bravo. 

traduction carolita d'un article paru sur La tinta le 4/10/2021

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