Silvia Federici : "Avec cette pandémie, ce sont les femmes qui souffrent le plus".

Publié le 6 Mai 2020

Capitalisme, reproduction et quarantaine // Silvia Federici


Publié le 20 avril 2020

Transcripción: Tinta Limón Ediciones.

En tant que féministes, mouvements de femmes du monde entier, nous répétons depuis de nombreuses années que ce système ne garantit pas notre avenir, il ne garantit pas notre vie. Ce système nous tue de tant de façons différentes mais liées entre elles : il nous tue avec l'agriculture industrialisée, avec la nourriture qui nous donne le diabète. En 2019, plus de 4 millions de personnes sont mortes du diabète dans le monde à cause de ce fast food toxique. Et aussi la pollution de l'eau, les pesticides. Ainsi, les femmes du monde, paysannes, indigènes, urbaines, sont en première ligne dans la lutte pour une société différente. Pour une reproduction qui nous donne la vie, qui nous donne un avenir, qui nous nourrit, qui ne va pas nous tuer.

Il est très important de dire que cette pandémie rend très visible, très évident, ce qui se passe tous les jours avec la guerre, avec les expulsions, avec les relocalisations, les expropriations, les personnes qui sont expulsées de leurs champs, avec la contamination de l'environnement, la destruction de la nature. Un autre exemple est l'augmentation du désespoir. Aujourd'hui, on parle aux États-Unis que 20 000 personnes sont mortes du coronavirus. C'est terrible, c'est terrifiant. Rien que l'année dernière, 48 000 personnes se sont suicidées. Elles se sont suicidées parce que cette vie est toujours plus triste, toujours plus difficile.
Comme toujours, ce sont les femmes qui souffrent le plus. Aujourd'hui, nous pouvons constater qu'elles sont en première ligne en tant que travailleuses sociales (infirmières, caissières dans les magasins). Elles doivent subir aussi l'augmentation du travail à la maison, avoir des enfants, ne pas leur transmettre la peur, les protéger de cette menace.

Tout cela met au centre, rend très visible, l'importance de la reproduction. La reproduction est un mot qui fait encore référence à de nombreuses réalités différentes mais liées entre elles.

Reproduire, c'est soigner, élever, cuisiner, accompagner les malades. Et aussi le soin de la nature. Il s'agit d'une agriculture durable, où les femmes sont les premières travailleuses. Une agriculture qui ne se termine pas par le profit, mais par la subsistance de leur famille. C'est ainsi qu'elles peuvent contrôler que ce qui entre dans le corps ne les tuera pas, qu'il les nourrira. Cette agriculture industrialisée nous a donné le cancer, de nombreuses maladies qui sont complètement dérivées d'un modèle basé sur le profit. Ce n'est pas comme l'agriculture à petite échelle, où les gens travaillent en relation très directe avec la nature. Cette mondialisation, cette division internationale de la production basée sur le profit n'a aucun sens : cherchez la pomme qui vient de Chine ou de milliers de kilomètres.

On voit donc que la reproduction est le terrain stratégique fondamental pour la construction d'un avenir, d'une société. La reproduction signifie la vie, elle signifie l'avenir. Nous vivons dans un système capitaliste dont le problème fondamental, ce qui le rend insoutenable, est qu'il repose systématiquement sur la subordination de la reproduction de la vie. La subordination de notre vie, de notre avenir. Il est basé sur le profit individuel, sur le profit des grandes entreprises et des sociétés.

C'est cela le capitalisme. Il est basé sur l'exploitation du travail humain et la subordination de notre reproduction. On peut constater que toutes les mesures politiques et économiques qu'ils mettent en œuvre sont modelées par cet objectif.

Les femmes mènent déjà ce combat. Les mouvements de femmes sont aujourd'hui stratégiquement importants. Nous pouvons voir que la lutte consiste à récupérer la mesure la plus élémentaire de notre reproduction. Que ce soit la richesse sociale que nous avons produite, que ce soit la terre, que ce soit le contrôle sur l'eau, sur les forêts. Créer une forme d'organisation. Il existe déjà des réseaux de femmes qui se forment pour renforcer les liens. Renforcer non seulement notre capacité à résister à l'État, mais aussi à imposer un autre type de société. Comme on dit en Espagne et en Amérique latine : une société où la vie est au centre. Et aussi pour créer des formes de reproduction plus favorables.

Pendant de nombreuses années, avec des compañeras du monde entier, nous avons parlé de la politique des biens communs. Jamais ce concept n'a été aussi clairement vérifié. Penser collectivement, pas individuellement. Penser à notre vie quotidienne, à notre travail, à l'avenir. Penser collectivement, et non comme des êtres isolés. Maintenant, ils essaient de nous isoler au nom de cette épidémie. Nous devons être très prudents. La crainte est qu'ils utilisent l'épidémie. La peur de mourir, qui est très forte, très légitime, ils l'utiliseront pour continuer à nous isoler, à démanteler nos protestations.

Il est important que nous commencions à reprendre le contrôle de nos vies et à prendre des décisions collectives. Cela signifie également qu'une partie de notre lutte doit consister à imposer l'État dans le cadre de la récupération de la richesse sociale. L'État doit déplacer les lieux où nous pouvons prendre soin de notre santé. Maintenant, nous ne pouvons être qu'à la maison ou à l'hôpital. De nombreuses personnes ont peur d'aller à l'hôpital parce qu'elles savent qu'elles peuvent être infectées. L'hôpital n'est pas seulement un espace de soins de santé. C'est un endroit où il n'y a pas de fournitures, où ceux qui travaillent sont en danger.

Donc : l'importance de se relocaliser, d'avoir des structures communautaires, comme l'ont fait de nombreux pays autrefois. Avant le néolibéralisme, il y avait de petites cliniques, des endroits où une personne pouvait se rendre si elle avait des problèmes, sans avoir à aller à l'hôpital. Dans cette structure, vous pouviez également exercer un plus grand contrôle sur le type de soins que vous recevez et dont vous avez besoin. Un échange pouvait être établi entre les gens du quartier, de la communauté, avec ceux qui travaillent dans les institutions. Nous devons revitaliser cette structure.

Aujourd'hui, ce n'est pas un État du type oui ou non. Il est clair que nous devons utiliser des structures qui viennent des institutions, car nous n'avons pas d'autre choix. Une alternative est de commencer à réfléchir collectivement sur ce dont nous avons besoin, pour notre santé, pour l'alimentation, pour le territoire, pour toutes les situations qui affectent notre vie. En attendant, délocaliser l'agriculture, la santé. Créer des formes de contrôle collectif, de prise de décision pour comprendre.

Je pense qu'il est important de réfléchir à la réalité quotidienne avant le coronavirus. Et je parle en particulier des États-Unis : au cours de la période 2017-2018, plus de 60 personnes sont mortes de la grippe. Et environ un demi-million de personnes sont mortes du cancer. Des milliers et des milliers de personnes meurent du diabète. C'est une statistique incroyable. Revenons au début : c'est un système qui crée une condition de mort permanente. Sans parler de la guerre : depuis des années et des années, les États-Unis et la Communauté européenne, en complicité, créent une situation de guerre permanente qui a détruit le Moyen-Orient et maintenant l'Afrique du Nord.

Donc : en tant que femmes, en tant que féministes, voir que nous avons une vision particulièrement claire de l'importance de la reproduction de la vie. Ce que sont nos vulnérabilités et nos besoins. Nous pouvons voir que nous avons besoin d'une lutte très large. Une lutte qui relie les femmes des zones urbaines aux zones rurales pour créer de nouvelles structures, de nouveaux liens de solidarité, de nouvelles formes de reproduction. Toujours inspiré par le concept selon lequel la reproduction de la vie, le but de la société, devrait être le bien-être, la bonne vie et non le profit privé.

traduction carolita d'un article paru sur Espoir Chiapas le 4 mai 2020

Rédigé par caroleone

Publié dans #Capitalisme, #Droits des femmes, #Santé, #Coronavirus, #Réflexions

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