Les vies indigènes comptent : l'urgence d'une réponse commune au Covid-19 en Amazonie

Publié le 11 Mai 2020

Foto: Carolina Diniz

Luis Chávez Rodríguez. Fundador de La Casa del Colibrí de Chirimoto, Amazonas, Perú.

07/05/2020

Luis Chavez Rodriguez. Fondateur de la Casa del Colibrí de Chirimoto, Amazonas, Pérou.

Est-il temps pour le gouvernement péruvien de travailler sérieusement pour arrêter la propagation du coronavirus parmi les peuples indigènes de l'Amazonie, ou est-il temps de reconnaître son inefficacité et de demander une aide internationale pour faire face à la progression du coronavirus ? Il est temps, en effet, que tous les pays d'Amazonie déclarent l'urgence en raison de la vulnérabilité de l'Amérique du Sud et cherchent, ensemble, à éviter l'ethnocide imminent qui menace les peuples indigènes.         

Avec la présentation attendue du "Plan stratégique du gouvernement" pour faire face à la pandémie chez les peuples indigènes, par le biais de la présentation faite par le ministre de la Culture du Pérou, le 4 mai, devant la Commission des peuples indigènes du Congrès de la République, le risque mortel dans lequel se trouvent les peuples indigènes amazoniens du Pérou a été mis en évidence.

La situation nous montre deux secteurs qui ne parviennent pas à communiquer pour travailler ensemble. D'une part, depuis deux mois, les organisations indigènes, les communautés indigènes, les chefs de communautés, les artistes indigènes amazoniens, les organisations non gouvernementales et les professionnels spécialisés sur le sujet montrent la situation à haut risque et demandent de l'aide, tant sur les réseaux que dans les médias nationaux et internationaux pour travailler efficacement en Amazonie. Par ailleurs, le président de la République lui-même, Martín Vizcarra, dans l'une de ses rares mentions de ce secteur, qu'il a faite il y a un mois, a délégué la responsabilité et la direction des travaux pour faire face à la pandémie parmi les peuples indigènes au ministère du Développement et de l'Inclusion sociale et au ministère de la Culture, qui aurait dû assurer la coordination pertinente avec d'autres entités gouvernementales, en particulier le ministère de la Santé, afin de contenir la propagation du virus. Par la suite, Vizcarra n'a pas fait spécifiquement référence aux problèmes des peuples indigènes du pays dans ses rapports publics presque quotidiens, donnant l'impression de les ignorer de manière imprudente et systématique, comme si les peuples indigènes, les habitants séculaires du territoire, n'étaient pas des Péruviens.

La faible réaction du ministère de la culture  

Apparemment, sous la pression des organisations indigènes et de la presse internationale qui ont soutenu les réseaux, nous avons enfin la réponse concrète de l'État, qui a été donnée avec la présentation de la ministre de la Culture, Sonia Guillen, chargée de l'attention de ce secteur de la population. Grâce à cette présentation, les deux pouvoirs les plus importants de l'État péruvien, l'exécutif et le législatif, ont pu voir en action le traitement de cette question très délicate.

En ce qui concerne le pouvoir exécutif, la ministre de la Culture, dans sa présentation, a lu un texte dans lequel elle a présenté, de manière schématique, les "cinq axes" de la stratégie qui, selon elle, est appliquée.

Ces axes sont :

1) La réponse sanitaire, qui serait une conception stratégique d'un programme d'actions qui comprendrait : le diagnostic, la surveillance, l'isolement, le traitement et la gestion des décès.

2) Mesures de contrôle et de surveillance.

3) Fourniture de biens de base à effectuer après la localisation des communautés les plus nécessiteuses.

4) Information et alerte précoce, avec une approche culturelle appropriée, réalisée sur la base de "décrets gouvernementaux et de dispositions visant à prévenir la propagation".

Et, 5) la protection des peuples indigènes isolés d'Amazonie et de premier contact (PIACI), qui consisterait à "sauvegarder les PIACI".  

Après la présentation de la ministre, les membres du Congrès Daniel Olivares del Parido Morado et Rolando Ruiz de Acción Popular ont pris la parole. Le premier a posé des questions clairement improvisées et a mentionné que le bureau du Médiateur avait déclaré que "les populations indigènes étaient gênées" par le non-respect des protocoles établis, ce qui pouvait aggraver la situation en provoquant la propagation du virus.

La ministre Guillén a répondu en minimisant l'importance des protocoles. "Les protocoles ne sont que des formalités", a-t-elle déclaré sans hésiter, en essayant de faire comprendre que ce sont les actions qui doivent être prises en compte. Le deuxième membre du Congrès à prendre la parole, beaucoup plus distrait, après avoir loué la présentation du ministre, a évoqué l'importance du travail de poterie des indigènes de Chasuta, qui, bien qu'important, n'a même pas abordé la question de la pandémie. La ministre, motivée par l'intervention du député d'Action Populaire, se perdant entre les branches, a développé largement les aspects liés à la richesse culturelle des peuples amazoniens, en utilisant une rhétorique des lieux communs.

Lorsque la présentation est devenue un traitement parodique du sujet, d'une position complètement différente et centrée sur le problème, la congressiste du FREPAP, Luz Cayguaray Ganvini, a clarifié la réalité de chacun des "cinq axes stratégiques" inscrits sur le document, que la ministre avait présenté.

Elle a affirmé qu'aucun d'entre eux n'avait été rempli et qu'au plus fort de la négligence, dans certains cas, ils servaient d'agents de contamination et aggravaient la situation. Dans son argumentation, elle a cité des exemples tels que le cas de quatre employés de la municipalité de Trompeteros, dans le Loreto, qui ont été testés positifs pour le coronavirus, tests effectués après la visite de 20 communautés indigènes où ils ont livré de la nourriture. De même, face à l'affirmation insistante de la ministre selon laquelle le gouvernement travaillerait en coordination avec les organisations indigènes, la congressiste a rappelé que l'AIDESEP, l'une des organisations les plus représentatives du Pérou, a dénoncé devant l'ONU la négligence du gouvernement péruvien face au risque d'ethnocide qui se produirait à la vue et à la patience des autorités. En bref, la présentation et les réponses de la ministre, qui s'est essentiellement appuyée sur la liste des décrets formulés par l'exécutif, comme si ceux-ci pouvaient à eux seuls contenir la pandémie, n'ont pas répondu avec satisfaction aux graves questions de la députée Cayguaray.

En guise de conclusion, la ministre a assuré qu'une série de protocoles et de mesures étaient en cours de "planification et d'évaluation". Parmi eux, elle a mentionné le "traitement des mesures préventives pour éviter la contagion", le "traitement épidémiologique" et le "traitement des décès".

Tous étaient des projets de protocoles dans la phase de proposition deux mois après le début de la pandémie au Pérou et avec une progression accélérée de la contamination dans les régions de Loreto et Ucayali. En Amazonie, où les hôpitaux s'effondrent, on dénombre déjà 3 104 cas "confirmés" et 201 décès, dont 5 travailleurs de la santé, y compris des médecins et des infirmières, dans les hôpitaux de la région.

Officieusement, on signale des cadavres non retrouvés que le "Commando Covid-19 de l'Ucayali" collecte directement dans les maisons depuis plusieurs jours, comme c'est le cas pour l'indigène Huni-kuin, Tufí Torres Silva à Pucallpa, qui est mort dans un foyer de Pucallpa. À cette mort, il faut ajouter les trois décès des frères et sœurs indigènes Ticuna qui sont morts dans leur propre communauté. Dans ce village amazonien, la communauté indigène Bellavista Callalú-Caballococha-Loreto, selon l'Organisation Régionale des Peuples Indigènes (ORPIO), il y a déjà cinq morts en cette dernière semaine et il semble que la symptomatologie du Covid-19 soit déjà répandue dans une grande partie de la communauté. Tout ce terrible panorama montre que le virus a pénétré agressivement dans la zone amazonienne et que le gouvernement est toujours dans le déni, et n'a même pas terminé "la planification et l'évaluation" de ses protocoles.

Ce qui ressort clairement de la présentation de la ministre de la Culture devant le Congrès de la République, à l'exception de l'intervention de la congressiste du FREPAP, c'est que tant l'exécutif que le législatif sont totalement distraits, déconcertés ou impuissants face à une complexité qui les dépasse. L'ignorance, les contradictions, l'improvisation et d'autres lacunes révèlent pathétiquement la façon dont le gouvernement gère la situation. Pour l'exécutif, la vie des indigènes n'a pas d'importance, elle ne fait pas partie de leurs préoccupations et ils ont été abandonnés à leur sort, ce qui permet réellement de mettre à exécution la menace d'ethnocide.

Alors que cela se passe à Lima, au-delà de la présentation désastreuse de la ministre et des membres du congrès de l'Acción Popular et du parti Morado, la situation réelle d'abandon est alarmante dans tous les domaines qui font partie de la pandémie : prévention, assistance, effondrement des hôpitaux de Loreto et Ucayali, pénurie alimentaire, expansion du virus par des agents extérieurs, etc.

Ces agents porteurs du virus sont constitués d'une liste déjà bien connue, comprenant les compagnies pétrolières, par le biais de leurs opérateurs, les sociétés d'exploitation forestière, les mineurs légaux et illégaux et les trafiquants de drogue, qui continuent à opérer, avec ou sans intervention gouvernementale, en état d'urgence. Du côté des peuples indigènes de l'Amazonie, la lutte qu'ils mènent contre la pandémie est bien documentée. Dans les multiples documents qui circulent sur les réseaux, on peut voir qu'ils ont clôturé leurs territoires, ce qui dans quelques cas a été fait en coordination avec l'armée. De même, ils s'approvisionnent eux-mêmes, dans la plupart des cas, en nourriture en pleine situation d'urgence et d'isolement. Dans le domaine de la santé, ils sont traités préventivement avec leurs propres médicaments traditionnels pour les cas d'affections respiratoires, prélude au coronavirus.

L'urgence d'une action commune dans toute l'Amazonie : gouvernements et organisations indigènes

La situation malheureuse décrite dans cet article sur le Pérou se répète presque de la même manière dans les autres pays amazoniens, où des manifestations sont également organisées pour attirer l'attention de toutes les manières possibles afin que les gouvernements écoutent les populations indigènes. C'est le cas de la photo qui illustre cet article, où l'on peut voir des indigènes brésiliens lors d'une manifestation organisée devant l'hôpital de Manaus, à travers le reportage graphique de Carolina Diniz, publié dans le Réseau Amazone. Ils ont utilisé le slogan bien connu du mouvement afro-américain, "Black Lives Matter", qui a donné naissance à son tour à un important mouvement dans le secteur indigène appelé "Indigens Life Mater". Une version brésilienne, "Vidas Indigenas Importam" (Les Vies indigènes comptent), est en cours d'élaboration et doit être multipliée, en raison de l'urgence de sa demande.

Les gouvernements du Pérou, du Brésil, de la Colombie, de la Bolivie, de l'Équateur, du Venezuela, de la Guyane, de la Guyane française et du Suriname - où vivent près de 3 000 000 d'autochtones vulnérables - doivent de toute urgence modifier leurs stratégies pour faire face à la pandémie. Ils doivent prendre en compte, plutôt que d'ignorer, les principaux acteurs de l'élaboration de stratégies efficaces, à savoir les communautés indigènes elles-mêmes et leurs représentants. Selon la Coordination des Organisations Indigènes du Bassin de l'Amazone (COICA), on compte déjà 26 000 cas de coronavirus et 1 630 décès. Il n'y a donc pas de temps à perdre. Les gouvernements doivent, dans le cadre des droits universels de l'homme, céder à leur gestion traditionnelle de la situation indigène et permettre, avec sincérité, avec honnêteté, leur parole afin qu'ils puissent intervenir et enrichir les stratégies gouvernementales improvisées et que l'État puisse fournir les ressources logistiques.

En ce sens, une proposition qui s'impose aujourd'hui, s'il en est encore temps, est le travail conjoint des gouvernements avec les organisations indigènes tant à l'intérieur de chaque pays, ainsi qu'une coordination entre tous les pays de l'Amazonie et les organisations à caractère international, comme la COICA, qui ont des stratégies intégrales claires pour faire face à ce vieux problème des pandémies.

Les multiples organisations n'ont cessé de faire cette proposition depuis l'arrivée du virus en provenance d'Europe. Ces organisations sont celles qui travaillent en coordination avec les associations nationales et communautaires, et en elles se trouvent les connaissances et les pratiques qui doivent être ajoutées à la stratégie de chaque gouvernement. De même, l'ONU et l'OMS devraient être les médiateurs et les facilitateurs dans le travail pour la santé des soi-disant "gardiens de la forêt et de l'environnement planétaire".

Au-delà des différences dans la conception géopolitique des territoires, qui font l'objet de litiges entre les gouvernements nationaux et les peuples indigènes, en ce moment d'extrême urgence, la vie et la santé des peuples indigènes, qui font partie des secteurs les plus vulnérables, avec des peuples entiers en voie d'extinction, doivent primer. Sinon, la tragédie qui est sur le point de désoler les peuples originaires des Amériques pèsera une fois de plus sur la conscience des gouvernements.

traduction carolita d'un article paru sur noticias ser.pe le 07/05/2020

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