La santé des peuples isolés est exposée face au coronavirus

Publié le 21 Mars 2020

Il est urgent d'assurer une protection spéciale de ces populations contre la pandémie. Une politique nationale de protection, de restriction de l'entrée des étrangers sur leur territoire et de respect du principe de non-contact doit être plus que jamais respectée. Les PIACI n'ont pas besoin d'un décret déclarant leur isolement, ils sont déjà isolés depuis des années. Ce que les PIACI exigent, par le biais des organisations autochtones, c'est le respect de leur autodétermination, qui s'incarne dans leur décision de s'isoler de la société, en raison de leurs mauvaises expériences avec celle-ci.

Le droit à la santé des peuples autochtones isolés et en contact initial, en ce qui concerne le coronavirus


Par Maritza Quispe Mamani

IDL, 19 mars 2020 - Plus d'une décennie s'est écoulée depuis que des organisations autochtones ont demandé à l'État péruvien de créer cinq réserves autochtones pour la protection des Peuples Autochtones en Situation d'Isolement et de Premier Contact (PIACI).

Toutefois, à ce jour, le ministère de la culture n'est pas disposé à les créer.

Les organisations indigènes ont même dû intenter une action contre le ministère de la Culture (MINCUL) pour qu'il respecte les dispositions légales contenues dans les articles 16 et 24 du règlement de la loi n° 28736.

En 2018, le juge de la quatrième Cour constitutionnelle de Lima a prononcé une sentence exemplaire, puisqu'il a ordonné au MINCUL, en tant qu'organe directeur dans cette affaire et président de la Commission multisectorielle, de " (...) prendre immédiatement les mesures les plus efficaces pour que la Commission multisectorielle présente l'Étude préliminaire de reconnaissance afin que l'Exécutif émette les décrets respectifs reconnaissant les peuples en situation d'isolement et déclarant la réserve territoriale autochtone, en ce qui concerne les PIACI vivant dans les réserves autochtones demandées : 1) Yavari- Tapiche, 2) Sierra del Divisor Occidental, Kapanawa, 3) Napo-Tigre, 4) Yavari Mirim et 5) Kakataibo (...)".

Cependant, et bien que cela puisse paraître incroyable, cette sentence a fait l'objet d'un appel par le MINCUL, l'entité compétente pour protéger ces peuples. Cette attitude entraîne non seulement un retard dans la création de ces réserves, mais met aussi gravement en danger la vie, la santé et la subsistance de ces peuples.

Ce manque de protection amène d'autres entités étatiques à accorder des droits à des tiers sur le territoire de ces peuples, sans l'organe directeur pour la protection des PIACI.

Des concessions forestières, des lots de pétrole, des coupes de bois illégales, le trafic de drogue, la construction de routes et des demandes de titres de communautés indigènes ont été accordés, qui chevauchent les réserves indigènes demandées.

Mais quel est le rapport entre cette situation et le Coronavirus ?
Cela y est pour beaucoup, car le retard excessif dans la création de ces réserves est à l'origine de la non-protection de ces personnes.

Ce manque de protection amène des étrangers à pénétrer dans ces zones pour y mener des activités extractives, ce qui génère des contacts inattendus avec es PIACI.

Cette situation est très préoccupante et a déjà été dénoncée à plusieurs reprises par des organisations indigènes. Cependant, la situation est aujourd'hui encore pire car la présence d'une personne infectée par le coronavirus dans ces réserves indigènes pourrait provoquer l'extinction de ces peuples, en raison de leur extrême vulnérabilité et de leur manque de défenses immunologiques contre les maladies courantes.

Selon le rapport publié en 2003 par le Bureau de l'épidémiologie du ministère de la santé "Les peuples en situation d'extrême vulnérabilité : le cas des Nanti dans la réserve territoriale Kugapakori Nahua Rio Camisea, Cusco" (1), il a été indiqué que

"Les peuples en situation d'isolement et de premier contact sont, du point de vue de la santé, des populations en situation de haut risque. Les principaux risques à ce niveau découlent de leur petite échelle démographique et de leur vulnérabilité aux maladies infectieuses et virales pour lesquelles ils n'ont pas de défenses immunologiques. Dans le cas de petites populations, l'impact des épidémies sur la vie et la démographie est dramatique" (p. 36)

En ce qui concerne la possibilité de développer des défenses immunologiques, le MINSA déclare que :

"Divers auteurs s'accordent à dire que, quelle que soit la cause de la sensibilité à certaines maladies, les populations indigènes qui, par le passé, ont été vulnérables aux maladies virales exogènes, auraient besoin de 3 à 5 générations (90 à 150 ans) pour stabiliser leur réponse à un certain agent infectieux. Cela expliquerait l'énorme potentiel mortel des épidémies répétées dans les temps historiques. (p. 37).

Les Lignes directrices pour la protection des peuples autochtones en situation d'isolement et de premier contact dans la région amazonienne, le Gran Chaco et la région orientale du Paraguay ont identifié une série de caractéristiques que présentent ces peuples : (2)

1. ils sont profondément dépendants de leur environnement : "Ils sont fortement intégrés dans les écosystèmes dans lesquels ils vivent et dont ils font partie, en maintenant une relation étroite d'interdépendance avec l'environnement dans lequel ils développent leur vie et leur culture".

Ils ont une connaissance approfondie de leur environnement, ce qui leur permet de vivre de manière autonome génération après génération, c'est pourquoi l'entretien de leurs territoires est d'une importance vitale pour tous".

2. ils sont vulnérables aux normes sociales et culturelles de la société majoritaire : "Ce sont des peuples qui ne savent pas comment fonctionne la société majoritaire et qui se trouvent donc dans une situation de sans défense et d'extrême vulnérabilité face aux différents acteurs qui tentent de les approcher, ou qui tentent d'accompagner leur processus de relation avec le reste de la société, comme dans le cas des peuples en premier contact".

3. ils sont extrêmement vulnérables aux maladies et aux impacts environnementaux : "ce sont des peuples très vulnérables qui, dans la plupart des cas, sont en grave danger d'extinction. Leur extrême vulnérabilité est aggravée par les menaces et les agressions subies par leurs territoires, qui mettent directement en danger le maintien de leurs cultures et de leurs modes de vie, car les processus de contact s'accompagnent généralement d'impacts drastiques sur leurs territoires qui modifient irrémédiablement leurs relations avec leur environnement et qui changent, souvent radicalement, les modes de vie et les pratiques culturelles de ces peuples. La vulnérabilité est encore aggravée par les violations des droits de l'homme qu'ils subissent habituellement de la part d'acteurs qui cherchent à exploiter les ressources naturelles présentes sur leurs territoires et par l'impunité qui entoure généralement les agressions dont ces peuples et leurs écosystèmes sont victimes".

Dans cette optique, qui protège les peuples indigènes isolés et en contact initial avec le Coronavirus ?

L'article 4 du décret suprême n° 008-2007-MIMDES, qui a approuvé le règlement de la loi n° 28736, établit que le MIMDES, par l'intermédiaire de la Direction générale des peuples autochtones et afro-péruvien, actuellement Vice-Ministère des affaires interculturelles, est l'organe directeur du Système transversal spécial de "protection" des droits des peuples autochtones en situation d'isolement et de premier contact.

Cependant, dans la pratique, le vice-ministère des affaires interculturelles, qui fait partie du ministère de la culture, ne prend aucune mesure pour prévenir tout type de contagion qui pourrait compromettre gravement la santé de ces peuples.

À ce jour, nous n'avons entendu aucune déclaration du ministère de la culture sur les mesures appropriées pour empêcher ces populations d'être infectées par ce dangereux virus.

Bien que ces peuples se trouvent dans une situation d'isolement, cela ne suffit pas, car il a été démontré que ces peuples sont menacés par la présence d'étrangers qui pénètrent sur leurs terres pour y extraire des ressources naturelles.

Les PIACI sont également des citoyens qui méritent une protection particulière en raison de leur fragilité immunologique. Le respect du principe de non-contact et de prévention doit primer en ce moment où des centaines de péruviens souffrent de cette pandémie.

Cette situation est compatible avec les lignes directrices des Nations unies pour la protection des peuples autochtones dans les situations de premier contact et d'isolement.
Le 16 décembre 2005, l'Assemblée générale des Nations unies a approuvé le Programme d'action pour la deuxième décennie internationale des populations autochtones, qui contient deux recommandations spécifiques concernant les populations autochtones isolées et en situation de premier contact.

Au niveau national, il recommande l'adoption d'un "cadre de protection spécial pour les peuples autochtones vivant volontairement dans l'isolement et que les gouvernements établissent des politiques spéciales pour assurer la protection et les droits des peuples autochtones ayant de petites populations en danger d'extinction".

L'État, par le biais du ministère de la culture, a l'obligation de prévenir, de surveiller et d'éviter l'extinction des PIACI. À cet égard, il convient de noter que les États ne peuvent pas invoquer l'impossibilité d'empêcher la consommation d'un risque.

Dans cette optique, l'État est en mesure d'adopter des mesures capables d'atténuer la situation de danger qui menace actuellement les PIACI. Cette obligation est encore renforcée par le fait que le décret suprême n° 002-2018-MC et le décret suprême n° 001-2019-MC ont reconnu l'existence des PIACI dans la zone des réserves autochtones demandées.

Il ne faut pas oublier que la CIDH a souligné que, lorsqu'il existe une menace pour le droit à la vie, "les États ont l'obligation d'adopter toutes les mesures nécessaires et raisonnables pour garantir le droit à la vie, à la liberté individuelle et à l'intégrité personnelle des personnes qui se trouvent dans une situation de vulnérabilité particulière, notamment en raison de leur travail, pour autant que l'État ait conscience d'un risque réel et immédiat contre elles et chaque fois qu'il existe des possibilités raisonnables de prévenir ou d'éviter ce risque.

Dans ce contexte, la CIDH indique que le devoir de l'État d'adopter des mesures de prévention et de protection est conditionné, selon la Cour, par la connaissance d'une situation de "risque réel et immédiat pour un individu ou un groupe d'individus donné, et par la possibilité raisonnable de prévenir ou d'éviter ce risque".

Dans ce cas, l'État est conscient de l'existence du risque pour la vie des PIACI, dû à l'octroi de concessions forestières, souvent illégales, qui se chevauchent sur leurs territoires et des conséquences que cela entraîne.

En outre, d'autres communautés sur le territoire destiné à la création des réserves indigènes ont demandé des titres.

Dans le même ordre d'idées, la CIDH, au paragraphe 116 de l'affaire Velasquez Rodriguez c. Honduras, explique que les États doivent prévenir, enquêter et sanctionner toute violation des droits reconnus par la Convention et également chercher à rétablir, si possible, le droit violé et, le cas échéant, à réparer les dommages causés par la violation des droits de l'homme.

Ainsi, c'est l'obligation de l'État de prévenir la présence des bûcherons qui a généré des rencontres, des évasions intempestives, des abandons de maisons, des modifications des itinéraires de déplacement, des confrontations et des assassinats contre ces populations.

L'État a même l'obligation d'empêcher l'entrée d'étrangers susceptibles de transporter le coronavirus sur les territoires des PIACI, afin de protéger la survie de ces peuples.

Enfin, il est urgent de protéger ces populations de manière particulière contre cette pandémie. Une politique de protection nationale, la restriction de l'entrée des étrangers sur leur territoire et le respect du principe de non-contact doivent être respectés plus que jamais.

Les PIACI n'ont pas besoin d'un décret déclarant leur isolement, ils sont déjà isolés depuis des années. Ce que les PIACI exigent, par le biais des organisations autochtones, c'est le respect de leur autodétermination, qui s'incarne dans leur décision de s'isoler de la société, en raison de leurs mauvaises expériences avec celle-ci.

Notes :
(1) Bureau général d'épidémiologie du ministère de la santé, "Peuples en situation d'extrême vulnérabilité : le cas des Nanti dans la réserve territoriale Kugapakori Nahua Rio Camisea, Cusco", PERU/MINSA/OGE - 04/009 & Série d'analyses de la situation et des tendances sanitaires, décembre 2003. Peut être consulté à l'adresse suivante : http://www.dge.gob.pe/publicaciones/pub_asis/asis12.pdf.

(2) Directives pour la protection des peuples autochtones en situation d'isolement et de premier contact dans la région amazonienne, le Gran Chaco et la région orientale du Paraguay, Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l'homme, Genève, février 2012, paragraphe 14.

source Instituto de Defensa Legal (IDL): https://bit.ly/2WtFkFE

traduction carolita d'un article paru sur Servindi.org le19/03/2020

 

Rédigé par caroleone

Publié dans #ABYA YALA, #Pérou, #Santé, #Coronavirus, #Peuples isolés, #PIACI, #Protection

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