María José Abarca : la vétérinaire chilienne qui réhabilite les conures à long bec victimes du trafic

Publié le 29 Juillet 2019

Par MICHELLE CARRERE le 25 juillet 2019

  • Bien que la possession illégale de conures à long bec soit fréquente au Chili, il n'existe pas de données sur l'ampleur du trafic d'animaux sauvages derrière la commercialisation de ces animaux. 
  • La vétérinaire enseigne aux perroquets, sauvés de la possession illégale, à voler et à manger dans leur environnement naturel afin qu'ils puissent survivre lorsqu'ils seront relâchés.

Au centre de réhabilitation du Comité National de Défense de la Flore et de la Faune (CODEFF), situé dans la cordillère des Andes près de Santiago, capitale du Chili, une cinquantaine de conures à long bec (Enicognathus leptorhynchus) sont en cours de réhabilitation après avoir été illégalement détenus.

conures à long bec au Chili Par Opisska — Travail personnel, CC0, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=47321986

María José Abarca, vétérinaire du Centre, leur apprend à voler, à manger et à retrouver leur identité d'oiseaux sauvages, endémiques à ce pays, afin qu'ils puissent retourner dans la nature et se débrouiller seuls. Dans une conversation avec Mongabay Latam, Abarca parle du trafic inconnu mais intense de la faune qui affecte cet oiseau et du lent processus de réinsertion qu'il a dû traverser pour être rendu à la faune l'été prochain.

Comment le Centre a-t-il commencé à recevoir des conures à long bec pour la réhabilitation ?

Depuis la création du Centre, nous avons toujours reçu des conures, mais il y a quelque temps, une vidéo virale a commencé à circuler sur une famille affirmant qu'une conure à long bec, surnommée "Florence", avait été confisquée. Ce que la famille a demandé, c'est que le SAG (Sservice Agricole et de l'Elevage) lui rende le perroquet qu'elle avait depuis de nombreuses années comme animal domestique. Il y a eu un débat entre les gens qui ont fait appel au lien émotionnel entre la famille et leur animal de compagnie, et les scientifiques et les autorités qui ont défendu le fait que la conure à long bec est une espèce endémique du pays, qui est protégée par la loi de la chasse et ne peut donc pas être détenue comme un animal domestique.

Nous avons dû dire que la possession de cet animal est illégale et nous avons demandé aux gens d'abandonner les oiseaux qu'ils avaient comme animaux de compagnie. Le nombre d'animaux livrés a tellement augmenté qu'à un moment donné, près d'un animal est arrivé au Centre chaque jour.
 

María José Abarca. Centre de rééducation vétérinaire CODEFF.


Est-ce à ce moment-là que l'existence d'une possession illégale massive de ces animaux est devenue évidente ou était-elle déjà connue ?

Nous avions des soupçons, parce que depuis les 27 ans du Centre, il y a la même cause d'entrée de ces animaux. Comme il s'agit d'animaux à très longue durée de vie, certains oiseaux qui vivent avec des familles d'animaux de compagnie illégales depuis plus de 20 ans sont arrivés au Centre.

Ce que nous commençons à faire cette année, c'est une enquête pour connaître la situation réelle du commerce des conures dans le pays et pour arriver à des chiffres précis sur la possession illégale. Pour l'instant, le seul chiffre que nous gérons est qu'en 27 ans nous avons reçu 1700 conures et 99% d'entre elles sont passée chez les humains.

Le trafic de la conure est un problème sur lequel personne n'a jamais enquêté et pourtant, nous l'avons vu comme une constante, c'est-à-dire que nous devons commencer à en parler parce que oui c'est une réalité.


Dans quelles conditions ces oiseaux arrivent-ils au centre de réhabilitation ?

Selon le temps qu'ils passent avec les familles, ils apprennent aux conures à répéter, à siffler, à faire des sons comme la cueca (la danse nationale du Chili) et parfois ils leur donnent du vin pour "lâcher la langue", comme on dit, pour qu'ils puissent parler et imiter. C'est un très  mauvais traitement. Les animaux arrivent sans savoir voler, avec une musculature atrophiée parce qu'ils ont toujours été enfermés dans une cage de moins d'un mètre, ilsi ne savent pas manger parce que les gens leur donnent d'autres aliments qui ne sont pas adéquats. Pour la même raison ils arrivent avec des problèmes métaboliques, ils arrivent aussi avec des automutilations, ils enlèvent leurs plumes à cause du stress d'être dans de mauvaises conditions alimentaires et environnementales.

Centre de réadaptation du CODEFF. conures à long bec


Quel est l'état de conservation de cet oiseau ? 

L'Union Internationale pour la Conservation de la Nature (UICN) l'a cataloguée sous la rubrique Préoccupation mineure. Mais le problème est qu'il y a très peu d'études sur l'espèce, il n'y a pas d'estimation exacte de la population et donc nous ne connaissons pas l'impact que ce trafic génère. Par observation, nous concluons qu'il y a une abondance relative, il y a de très vieux articles qui la décrivent comme très abondante, mais il n'y a pas d'études à jour qui le prouvent.

Quelle est sa distribution ?

De la vallée de l'Aconcagua (au centre du Chili) à Chiloé (au sud du pays). Dans la région métropolitaine elles n'ont pas de distribution naturelle permanente, cependant, notre centre, qui est situé dans cette région, est celui qui reçoit le plus d'animaux en situation de possession illégale. Les centres de réhabilitation de la zone sud, où il y a des populations permanentes dans la nature, en reçoivent parce qu'elles ont été attaquées avec des frondes parce que, dans cette zone, elles posent des problèmes aux agriculteurs.

En d'autres termes, le trafic se fait-il du sud vers le nord ?

C'est la théorie que nous avons et que nous voulons prouver par l'enquête. Parce que si cette espèce ne vit pas en permanence dans la région métropolitaine et qu'il y a encore beaucoup de gens qui ont des conures de compagnie, c'est que quelqu'un les déplace.

Combien coûte l'achat d'une conure dans le commerce ?

Nous avons trouvé entre 50 000 $ (72 $US), 80 000 $ (116 $US) et jusqu'à 200 000 $ (290 $US). Il est très courant de voir des ventes de conures à longue queue.

Selon les données internationales, on estime que pour chaque animal vivant qui arrive victime de la traite, il y en a 10 qui sont morts en chemin. Donc, si nous extrapolons cela à notre réalité, que nous devons aussi voir si c'est possible, beaucoup plus d'animaux sont morts.

Depuis combien de temps travaillez-vous dans le domaine de la réhabilitation de la faune ?

J'ai commencé comme volontaire au Centre alors que j'étudiais la médecine vétérinaire à l'Université du Chili.  Je n'aurais jamais pensé m'intéresser à ce domaine parce que j'ai étudié la médecine vétérinaire à cause de ma passion pour les chiens et les chats. Alors que j'étais à l'université, la possibilité d'un stage ici au CODEFF s'est ouverte et je me suis dit : " Eh bien, c'est un domaine que je ne connais pas. J'ai essayé et je suis tombée amoureuse parce que c'était des espèces que je ne connaissais pas. C'était un défi que j'adorais. J'ai fait du bénévolat pendant quatre ans et depuis que j'ai obtenu mon diplôme, je le fais depuis trois ans."

Comment réhabiliter une conure ?

C'est un processus long et complexe. Ces animaux sont très intelligents et apprennent très rapidement, donc ils ont des comportements super erronés pour leur espèce. Ce sont des animaux qui sont dans une cage de 50 cm sur 50 cm, qui ne déploient pas leurs ailes, qui ne savent pas voler et qui reçoivent chaque jour une assiette de nourriture , ils ne savent donc pas comment la chercher. Ensuite, le processus est super lent et ce que nous faisons est totalement comportemental : une fois que l'animal est diagnostiqué en bonne santé, nous commençons à l'intégrer dans les colonies.

Les conures sont des animaux grégaires et vivent en très grandes bandes de même 100 animaux. Elles sont aussi très hiérarchisées, il y a toujours le dominant qui mange en premier et qui fait tout en premier. Nous devons ensuite présenter l'animal très lentement. Si un nouveau perroquet arrive, nous commençons à le rapprocher du groupe par une clôture où il peut voir mais pas toucher, c'est-à-dire qu'ils sont ensemble mais sans conflits. Quand nous voyons, par exemple, que la nourriture commence à passer à travers la clôture, ils commencent à essayer de se toiletter, là, le perroquet est accepté dans le groupe, puis nous l'incorporons dans la colonie et évaluons s'ils le reçoivent bien.

Nous devons veiller à ce qu'ils ne l'attaquent pas, à ce qu'il ne manque pas de plumes - parce que soudain, par domination, ils peuvent lui enlever des plumes de la tête - et nous le faisons un par un.

Les individus qui composent ce groupe de conures sont-ils tous réhabilités ? 

Ils sont tous arrivés de la même façon, ce sont toutes des conures réhabilitées. Nous partons avec deux, trois et ainsi nous les ajoutons, une par une, jusqu'à ce que nous réunissions une bande de 50 individus et plus.

Puis nous commençons à leur apprendre à manger, nous leur montrons les fruits qu'ils vont trouver dans la nature, nous jouons à des jeux, nous cachons les perchoirs où ils atterrissent et nous les changeons pour qu'ils commencent à voler. Dans toutes les étapes, nous augmentons la taille des cages pour qu'elles puissent voler de plus en plus, renforcer leurs muscles, commencer à travailler en équipe, former des paires et se défendre mutuellement. Au final, c'est toute la bande qui est libérée.

Quels autres animaux avez-vous pu réhabiliter ? 

J'ai participé à la réhabilitation de renards de Magellan( Lycalopex culpaeus), de renards gris d'Argentine (Lycalopex griseus), de quiques ou petit grison (Galictis cuja) et d'autres oiseaux comme le cometcino ou phrygile à tête grise (Phrygilus gayi). J'ai également participé à la récupération d'un puma qui n'a pu être réhabilité parce qu'il avait été dressé.

Qu'est-ce que c'est ? 

Il y a certains comportements que les animaux apprennent par imitation.

Il existe une photo typique du premier scientifique qui a commencé à parler à ce sujet, où il semble marcher et beaucoup de canetons le suivent. Ces canards ont été enlevés à leur mère quand ils étaient très jeunes et le scientifique les a nourris et s'est occupé d'eux. Les canards ont commencé à se voir reflétés dans cet humain et ont commencé à imiter son comportement, c'est-à-dire que ces canetons ne se sentaient pas comme des canards mais comme des humains, ils se voyaient reflétés dans une autre espèce. C'est l'empreinte.

Chez les grands félins, cela se produit à un très jeune âge, lorsqu'ils sont retirés quand ils sont petits et sauvages et élevés en captivité. C'est un danger parce que si vous réinsérez cet animal dans la nature, il s'approchera des humains, non pas avec l'intention d'attaquer, mais parce qu'il les considère comme des égaux et que la personne, qui ne sait pas, peut le tuer dans sa tentative pour se défendre.

C'est pourquoi pour faire une réhabilitation de pumas ou de grands félins il faut des cages de plusieurs hectares et dans notre pays personne n'a les fonds pour le faire.

S'agit-il alors des animaux les plus difficiles à réhabiliter ?

Oui, sans aucun doute. Au Chili, nous n'avons pas la possibilité de faire une réhabilitation si l'animal est déjà arrivé avec beaucoup d'empreintes. C'est très difficile.

Est-ce que c'est fréquent ? 

Ça a baissé, mais il fut un temps où c'était très fréquent. Au moins cinq couguars sont passés par le Centre, élevés petits dans un zoo semi-clandestin ou dans des restaurants où ils étaient une attraction. Ces animaux se sont habitués aux humains.

traduction carolita d'un article paru sur Mongabay latam le 25 juillet 2019

Rédigé par caroleone

Publié dans #ABYA YALA, #PACHAMAMA, #Les oiseaux, #Chili

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