Mythes des Tapiete du Chaco bolivien ( 1/2 )

Publié le 2 Janvier 2019

 

Paris, mars 2004.

 

« Les Anciens racontent qu’à l’origine, les Tapiete étaient des animaux terrestres avant de devenir des oiseaux. Les uns étaient des Yulos, d’autres des corbeaux, d’autres encore des Khakaras. Mais tous étaient Tapiete et vivaient en paix, disent nos grands-parents. »

 

Notice sur les Tapiete du Chaco bolivien

Les Tapiete sont une ethnie originaire du Chaco, qui vit à Samayhuate, Cutaiqui et Cercada, haciendas situées sur la rive gauche du Rio Pilcomayo, près des frontières du Paraguay et de l’Argentine. Ils font partie de la famille ethnolinguistique des Tupi-guarani .

Sur le territoire bolivien, les Tapiete n’atteignent pas 60 personnes. Comme beaucoup de peuples originaires des régions frontalières, ils se sont constitués en peuple trinational, en conséquence des avatars de la colonisation espagnole puis de la formation d’Etats nacionaux/coloniaux, se sentant à la fois boliviens, paraguayens et argentins, sans connaître la raison de cette appartenance.

Au cours des siècles précédents, ils furent soumis par les Chiriguanos qui leur imposèrent leur idiome et les réduisirent en esclavage (Nordenskiold 1910, T. Saignes, 1990).

La tradition orale Tapiete contemporaine rappelle, que pendant la Guerre du Chaco (1932-1935), de nombreuses communautés indigènes furent assaillies par les armées bolivienne puis paraguayenne pour recruter de force des jeunes devant servir de guides et ceux qui refusèrent furent fusillés .

A la même époque, voyant leur territoire ancestral converti en théâtre d’opérations militaires, il s’enfuirent jusqu’en Argentine d’où ils furent refoulés par les bataillons militaires de ce pays. Personne ne sait combien de Tapiete, Chulupis, Chorotes, Tobas, Matacos, Guaranis et autres peuples originaires, furent massacrés à cette période tragique. Le conflit terminé, leur territoire fut divisé et leurs terres occupées par des colons blancs boliviens, argentins et paraguayens.

A l’heure actuelle, les Tapiete constituent une communauté « patronnée » (sous dépendance patronale) : ils ne possèdent pas de terres et prêtent leurs services comme ouvriers salariés dans les haciendas de la région pour des salaires misérables. Ils pratiquent aussi la pêche, la chasse, le petit commerce de la peau de l’iguane et un peu d’agriculture, pour survivre. Ils ne disposent ni de poste sanitaire, ni d’école.

A niveau politique régional, les Tapiete appartiennent à l’« Asamblea del Pueblo Guarani » (APG), organisation indigène qui défend les peuples originaires de la région, et au même temps, soutiennent la lutte des paysans « sans terre » ( le MST).

Les mythes que nous divulguons aujourd’hui ont été recueillis durant le mois de novembre 1991 et février 2000 à Samayhuate auprès de Tomas Ferreira, Capitan des Tapiete et d’autres personnes de la communauté.

Différentes versions de ces contes en espagnol et guarani Tapiete sont conservées dans les archives du MUSEF à La Paz.

Dans cet article, nous avons essayé de les traduire en langage simple pour leur divulgation.

 

L’ORIGINE DU FEU

Ueraphinta [1] était le maître du feu, c’était lui qui l’avait inventé.

Nous autres indigènes de cette époque-là , nous vivions comme les oiseaux dans les arbres et nous mangions de la chair crue, parce que nous ne connaissions pas le feu.

Seul Ueraphinta possédait le feu, mais il ne le laissait voir à personne. C’est pour cela que lui seul et les siens mangeaient de la viande cuite. Quand les Ueraphinta allaient camper et faire du feu, ils prenaient grand soin d’effacer toutes traces de cendres.

A cette époque, les petits enfants de Ueraphinta jouaient avec les enfants de Kakhara, [2] tout comme les enfants des Tapiete [3] jouent aujourd’hui avec ceux des Chorotes [4] .Un jour, l’un des garçons de Kakharaavait battu le fils de Ueraphinta. Pour se venger, celui-ci se moqua :

« Vous, vous ne mangez que de la chair crue, mais nous, nous mangeons de la viande cuite ! ».

La dispute des enfants terminée, le petit kakhara alla aussitôt tout raconter à son papa.

Kakhara devint pensif :

« Se peut-il qu’ils mangent de la viande cuite ? Auraient-il du feu ? » se demandait-il.

Poussé par la curiosité, Kakhara se mit à épier les Ueraphinta et un jour, il vit qu’ils récoltaient beaucoup de miel en utilisant du feu.

Kakhara attendit patiemment que Ueraphinta oublie un reste de feu pour l’emporter à son foyer. Un jour, ne pouvant résister plus longtemps, il poussa un Ueraphinta à la renverse, lui vola une braise et s’enfuit.

Les Uerphinta le poursuivirent pour le tuer, ne voulant pas que d’autres indigènes aient du feu.

Kakhara , pour leur échapper, courut vers des sous-bois secs, y lança un morceau de braise et y mit le feu.

Les Ueraphinta ne pouvaient pas l’éteindre car le vent soufflait fort et l’attisait. C’est ainsi que tous les indigènes purent avoir du feu, et pas seulement Kakhara.

C’est pourquoi nous disons que Kakhara a toujours été intelligent et généreux.

C’est un homme sage et courageux. Jadis, lui seul savait résoudre les difficultés.

Il lutta pour que tous aient du feu. S’il n’avait pas existé, les Tapiete n’auraient jamais connu le feu, ni beaucoup d’autres choses...

 

L’ORIGINE DE L’EAU

Seul Yulo [5] savait où se trouvait le puits dans lequel il puisait l’eau et attrapait les grenouilles dont il se nourrissait. Les autres animaux l’ignoraient et Renard aussi.

Renard partait souvent à la recherche de Yulo pour se faire inviter à manger des grenouilles, cuites à la manière dont nous préparons le poisson aujourd’hui.

Mais Yulo ne lui montrait jamais l’endroit d’où elles provenaient, parce que Renard était rusé, malin et maladroit. Les Yulos partaient donc attraper les grenouilles en cachette.

Renard les suivait partout en répétant :

« Mais d’où rapportez-vous les grenouilles que vous mangez ? »

« De là -bas.. » répondaient-ils vaguement.

« Lorsque vous y retournerez, prévenez-moi » leur dit Renard.

Mais les Yulos ne le prévinrent jamais, ils pensaient que Renard pourrait abîmer le sentier qui menait aux grenouilles.

Un jour, Renard insista tant que les Yulos, agacés, finirent par lui dire :

« C’est bon, nous allons chercher des grenouilles, mais sans toi, et nous t’en rapporterons »

Et les Yulos allèrent au puits avec leurs enfants. Le puits était loin des caserios. [6]

Mais Renard les suivit à distance, ne les perdant pas de vue jusqu’à ce qu’ils arrivèrent au puits des grenouilles. Les Yulos allumèrent un feu pour en faire rôtir.

L’endroit où se trouvaient les grenouilles ressemblait à un puits que le Capitan [7] des Yulos ouvrit et d’où en sortirent des milliers mélangées à de l’eau. Le chef des Yulos devait aussitôt refermer le puits pour que toutes les grenouilles et toute l’eau ne s’en échappent pas. Les yulos s’apprêtaient à les griller quand Renard apparut.

Contrariés d’avoir été découverts, ils s’exclamèrent :

« Ouh ! Renard est venu ! Pourquoi es-tu venu, Renard, tu es très malin ! »

Renard répondit :

« Je veux seulement vous aider à attraper les grenouilles ! »

Et il commença à en attraper, répétant sans cesse :

« Il y en a encore des grenouilles, il y a encore des grenouilles !.. » tout cela pour découvrir comment le Capitan des Yulos faisait pour ouvrir le puits.

Peu de temps après, ce dernier dit :

« Bon, maintenant nous allons arrêter d’attraper des grenouilles ».

Mais Renard insistait : « Attrapons-en encore, attrapons-en encore ! »

Quand les Yulos décidèrent de s’en aller, le rusé renard fit semblant d’être malade, se plaignant de douleurs à l’estomac pour avoir mangé trop de grenouilles.

Il se roulait par terre et vomissait :

« Je ne peux pas partir, j’ai mal au ventre », disait-il.

Les Yulos, propriétaires du puits, étaient ennuyés de laisser renard là .

Comme l’endroit était éloigné de leur communauté et que Renard était plus grand qu’eux, personne n’était capable de le soulever pour le remettre debout : ils durent le laisser sur place, lui interdisant de toucher au puits.

« Si tu touches au puits, tu vas mourir ! » lui disaient-ils.

Pour préserver l’eau et les grenouilles, les Yulos laissèrent au renard suffisamment de grenouilles grillées pour qu’il ne soit pas tenté d’ouvrir le puits avant de partir.

Malgré cela, quand les Yulos se furent éloignés, le renard se leva et essaya par tous les moyens d’ouvrir le puits. Il finit par y parvenir, provoquant le jaillissement d’une si grande quantité de grenouilles et d’eau que toute tentative de refermer le puits fut vaine. Et c’est ainsi que toutes les grenouilles et toute l’eau se déversèrent sans fin... C’était comme un déluge.

Lorsque l’eau monta jusqu’à la poitrine de Renard ; celui-ci grimpa sur un arbre et de là -haut il regardait, épouvanté, l’eau qui s’écoulait sans tarir. ...

Renard se désespérait de plus en plus, ne sachant que faire.

Les Yulos s’étaient rendu compte que Renard avait ouvert le puits, mais ils étaient trop loin pour y retourner à temps et intervenir.

Renard voyait le niveau de l’eau monter peu à peu pour atteindre le sommet de l’arbre sur lequel il s’était réfugié :

« J’aimerais bien savoir quelle est la profondeur de l’eau car il faut que je m’en aille de là  » se disait-il.

Fatigué, il cracha pour savoir si l’eau était profonde mais comme la salive ne s’enfonçait pas, il pensa :

« Ma salive ne s’enfonce pas, l’eau doit être basse... ».

Il décida donc de sauter et se noya. Plus tard, les Yulos retrouvèrent Renard mort.

C’est pourquoi nous autres Tapiete, nous disons que Renard est à l’origine de l’eau, car auparavant seuls les Yulos accaparaient le puits, prenant l’eau par petites quantités et gardant le reste pour leur seul usage.

 

Bibliographie minimale

DIEZ ASTETE, Alvaro "MAPA ETNOLINGUISTICO DE BOLIVIA -1986" en : Revista Arinsana 1986 
No.1, Cuzco.

FERNANDEZ ERQUICIA, F. Roberto INFORME DE LA MISION TAPIETE. MUSEF, La Paz. 1992

MONTAà‘O, Mario GUIA ETNOGRAFICA LINGàœISTICA DE BOLIVIA, Tomo I. Ed. Don Bosco, La Paz..1987

NORDENSKIOLD, Erland THE ETHNOGRAPHY OF SOUTH AMERICASEEN FROM BOLIVIA, Elanders Boktryckeri Aktiebolag, Göteburg. 1924

SIND DIE TAPIETE EIN GUARANISIERTER CHACOSTAMM, Revista GLOBUS No. 12, 29 de septiembre de 1910, Braunschweig.1910

SAIGNES, Thierry AVA Y KARAI : ENSAYOS SOBRE LA FRONTERA CHIRIGUANO (SIGLOS XVI-XX), HISBOL, La Paz. 1990


 

F. Roberto FERNANDEZ-ERQUICIA, ethnologue bolivien

 

Glossaire basique

Algarrobo : Arbre qui appartient à la famille des caroubiers,

Aloja : Boisson sucrée à base de divers fruits et céréales de la région,

Anumbi : Fourmilier,

Andira : Petite chauve souris du Chaco,

Ayuru : Sorte de perroquet de taille moyenne,

Bandurria : Oiseau qui ressemble à la poule de forêt, de couleur grise, vivant près des rivières,

Buraco : Instrument agricole fait en bois et métal,

Capitan : Mot d’origine militaire espagnol qui désigne l’autorité principale chez les peuples du Chaco,

Caserio : Hameau, groupe de cases indigènes,

Chaco : Région subtropicale aride et sèche qui recouvre une partie de la Bolivie, du Paraguay et de l’Argentine.

Chango : Terme linguistique du Chaco pour désigner les jeunes hommes,

Chorotes : Peuple originaire du Chaco,

Chulupis : Peuple originaire du Chaco,

Guarani : Nom de la population originaire la plus nombreuse du Chaco bolivien.

Hualacato : Tatou,

Kakhara : Nom d’un type d’aigle du Chaco,

Llica : Sac tissé avec des fibres végétales de carahuata, arbuste du Chaco,

Majano : Nom chaqueno d’une espèce du cochon sauvage du Chaco,

Mbéru : Sorte de mouche,

Porongo : Citrouille utilisée comme récipient pour l’infusion de plantes, pour l’eau et comme instrument de musique,

Qharqancho : Synonyme de kakhara,

Quebracho : Arbre de la région dont le bois est l’un des plus dur du monde,

Quirquincho : Tatou,

Toba : Peuple originaire du Chaco,

Tojo : Variété de rongeur du Chaco,

Tumpa : Dieu propriétaire des animaux et la forêt,

Ueraphinta : Variété d’aigle du Chaco de couleur rouge,

Yui : Crapaud de grande taille connu aussi comme rococo,

Yulo : Grand oiseau au cou rouge vivant près des fleuves


 

[1Ueraphinta : Variété d’aigle du Chaco de couleur rouge

[2Kakhara : Nom d’un type d’aigle du Chaco

[3Les Tapiete sont une ethnie originaire du Chaco, qui vit à Samayhuate, Cutaiqui et Cercada, haciendas situées sur la rive gauche du Rio Pilcomayo, près des frontières du Paraguay et de l’Argentine. Ils font partie de la famille ethnolinguistique des Tupi-guarani .

[4Chorotes : Peuple originaire du Chaco

[5Yulo : Grand oiseau au cou rouge vivant près des fleuves

[6Caserio : Hameau, groupe de cases indigènes

[7Capitan : Mot d’origine militaire espagnol qui désigne l’autorité principale chez les peuples du Chaco

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