Mexique - Le chaos, les rivières et l'heure des peuples

Publié le 23 Mars 2017

Silvia Ribeiro

Santiago Tlatepusco est une communauté chinanteca abritée par les montagnes de la Chinantla, Oaxaca. Ils racontent avec fierté comment ils ont arrêté dans leur municipalité San Felipe Usila, un barrage hydroélectrique qu'ils ont voulu leur imposer en 2011. C'était une mini-centrale hydroélectrique d'Enerci SA de CV, une entreprise privée, mais ils avaient déjà une expérience de ce qui s'était passé avec le barrage Miguel de la Madrid “Cerro de Oro” en 1989, qui a laissé 9 communautés isolées. Cela a été possible avec une inversion publique et ils n'ont pas pris en considération l'opinion et les nécessités des communautés. Avec une entreprise privée, cela serait encore pire, ajoutent-ils. Ils se sont organisés, ils ont résisté et ils l'ont arrêté.

Maintenant ils résistent à un projet d'égout, non dans leur communauté mais dans une communauté en amont, San Pedro Tlatepusco. Cette communauté avait sollicité un soutien pour construire quelques sanitaires, mais les autorités en ont profité pour engager une entreprise qui a fait un projet complet d'égout à sa convenance. Quand ils ont vu passer les camions avec le matériel, les communautés ont réagi, elles se sont rendu compte qu'avec ce projet ils contamineraient toute la rivière, et 12 communautés avec 6000 personnes le long de la rivière. Quand ils décrivent la rivière, on sent comme elle coule entrelacée à leurs vies, “De là nous prenons de l'eau, nous jouons, les animaux boivent, les enfants grandissent en jouant dans la rivière, les femmes lavent leurs beaux huipils et nous nous faisons beaux dans la rivière. Nous n'allons pas permettre  qu'un seul litre d'eau soit sali”. C'est ce qui les distingue du concept “de progrès“ qu'ils veulent leur imposer. Sûrement dans le rapport des autorités, apparaîtront les barrages et les systèmes d'égouts comme contribution pour le "développement" des peuples autochtones, en omettant d'informer que les gains vont aux affaires privées. Mais cela ne passera pas.

C'est une bonne photo du système capitaliste, où la dissimulation des conséquences et des déchets de ce qui se produit est fondamentale pour maintenir le système, pour nous faire croire qu'il n'y a pas d'impacts, pour faire payer à la société les coûts de la contamination et que nous souffrons des conséquences de la contamination sans savoir d'où elle sort, pour que nous croyions que, après avoir tiré l'eau du sanitaire, tout disparaît et ce n'est pas notre problème. Mais quand on vit la perspective collective et la relation du territoire, la dimension de la communauté qui ne perd pas la relation avec tout le cycle des êtres vivants, avec les générations passées et futures, avec l'eau, la forêt et les composantes de la nature, devient évidente, la perversion et les coûts cachés de ce qu'ils appellent le progrès.

La même communauté a aussi repoussé le PROCEDE/PROCECOM, un projet diligenté depuis la Banque mondiale pour certifier la terre ejidale et communale. Le BM et le gouvernement ont pensé qu'il y aurait une débandade d'ejidatarios et des comuneros qui voudraient leur titre individuel pour rapporter ou vendre la terre. Certains l'ont fait, mais la majorité ont recommencé à "certifier" comme propriété collective. Santiago Tlatepusco l'explique : “Si nous divisons la terre il ne nous atteignent pas”. Mais s'ils la travaillent et en prennent soin en tant que communauté oui.

C'est l'une des histoires et des témoignages de lutte et de construction partagées à la rencontre “La défense des territoires paysans et indigènes dans le nouveau chaos”, convoquée par le Centre d'Études pour la campagne Mexicaine (Ceccam), l'Assemblée Nationale des Affectés Environnementaux et quelques autres organisations, du 8 mars au 10 mars 2017, où se sont réunis des membres des peuples autochtones rarámuri, nahua, purhépecha, totonaco, me’phaa, na savi, zapoteca, mixe,  Mixtèque, chinanteco, chocholteco, ikjoot, ñañú, chontal, tzeltal, lacandón, chol, chuj, Maya, de 87 communautés, ainsi qu'une vingtaine d'organisations de 14 états.

Ont participé les comuneras et comuneros de Santa Maria Ostula, Cherán, Nochixtlán, Yalalag, Paso de la Reina, San Dionisio del Mar, Zacualpan, Huayacocotla, Hopelchén, Bacalar, Bachajón, La Parota, Tepoztlán, Atlapulco, Huitosachi, entre beaucoup d'autres communautés qui portent des luttes de résistance contre des mégaprojets miniers, autoroutiers, forestiers, hydroélectriques, pétroliers, fracking, transgéniques, agrotoxiques et d'autres. Contre les projets de gouvernement qui raconte “qu'il a  payé pour des services environnementaux”, REDD et les autres, ils veulent imposer de nouvelles formes de spoliation des droits et des territoires. Et contre les nouvelles lois pas si nouvelles qui continuent d'augmenter la légalisation de la spoliation et de la dévastation, et de plus en plus de répression ouverte contre la protestation. Contre les "consultations", la nouvelle carte blanche aux entreprises et de gouvernement pour dire que les peuples ont été écoutés. Bien que la consultation soit achetée, ou ce qu'ils ont dit consiste en ce qu'ils s'opposent aux projets, de toute façon la consultation n'est pas inaliénable.

Ont aussi participé à la rencontre les organisations et les enquêteurs qui ont apporté des données et une analyse sur la nouvelle articulation à partir de l'administration Trump, entre eux Andrés Barreda, Luis Hernández Navarro, Magda Gómez. Il est clair que les projets de spoliation ne s'arrêtent pas et avec l'augmentation des expulsions de migrants – plusieurs d'entre eux des peuples autochtones – de nouveaux défis sont créés. Différentes scènes sont ouvertes dans de nombreux plans et il est bon de les connaître. Bien que ce soient des affrontements intra-capitalistes ils chercheront à rattraper leurs "pertes" contre les peuples. Mais aussi le nouveau chaos ouvre les fissures qui sont des opportunités. Et l'orage était déjà ici, comment les histoires des résistances en rendent compte.

À la rencontre a été aussi invitée une délégation du Congrès National Indigène, pour présenter et  échanger sur la proposition de la formation d'un Conseil municipal Indigène de Gouvernement et d'une candidate indigène aux élections de 2018, un travail que le CNI multiplie dans de nombreuses régions, pour informer, pour expliquer, pour écouter et enrichir le débat sur ce qui est en train de se faire dans cette construction. Dans le vrai style des peuples autochtones, si éloignés et opposés aux contes partisans, les questions sont nombreuses, elles ne sont pas formelles et les réponses ne sont pas recettes, parce qu'elles sont aussi vraies et ne cherchent pas de votes, mais des compañeras et des compañeros. Dans le contexte de la dévastation et des attaques qui sont vécues, la proposition d'être coordonné, d'être organisé, autogouverné d'une nouvelle façon, reste dans l'esprit et les coeurs des présent(e)s. Elle n'est pas recherchée et il n'y a pas de réponse immédiate, parce que la réponse nécessaire est justement la réflexion collective et l'organisation, et cela marche à leur rythme, dans leurs régions, avec leurs peuples.

Malgré le fait d'écouter tant de témoignages de dévastation et d'attaques, la rencontre fortifie la confiance et la sérénité, pour se sentir une partie d'un tissu collectif, parce que les regards sont différents et complexes, mais il y a une reconnaissance souterraine d'être une partie du même grand territoire. Et comme l'annonce le titre qui convient à la rencontre “C'est le temps des peuples indigènes”.

Traduction carolita d'un article paru dans Desinformémos le 21 mars 2017 : 

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