Minerai maudit de Potosí*

Publié le 23 Janvier 2017

Par Jenny Mealing — Potosi Mines, CC BY 2.0, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=3325365

 

Le poème en entier, dédié aux indiens sacrifiés pour le profit des européens, dédié aux mineurs actuels qui triment dans des conditions épouvantables

Potosi et le Cerro Rico - Par Martin St-Amant (S23678) — Travail personnel, CC BY 3.0, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=3945736

 

 

LA MONTAGNE-MERE

 

Cerro Rico

Montagne-mère

Ne pouvais-tu garder en ta veine profonde

Le sang maudit l’argent fécond

Qu’ils convoitèrent tels des pilleurs de tombe ?

 

L’utérus d’Abya Yala fut vidé de ses magnifiques fruits

On les étala au tout-venant

Bourgeois de son état

Il y pilla le sang le lait la sève

Le ventre-mère d’Abya Yala fut dépouillé de ses entrailles

Encore fumantes elles furent livrées

Sur les marchés aux esclaves des denrées exotiques

Chacun y enfouissait son nez

Chacun y plongeait sans garde ses mains sales

Chacun y creusait son lit de fortune

Chacun y puisait sa gloire

Chacun y dilapida les veines fières de la petite Amérique

Quelques fortunes s’érigèrent sur l’ardent propos du vol

Certains royaumes s’effondrèrent

Non contents d’avoir saigné à blanc la main d’œuvre indigène

De l’avoir privé de sa liberté

D’avoir souillé la terre-mère

D’avoir volé saccagé anéanti ce beau fruit généreux

Ils créèrent ruines et dilapidation sur l’autel de la dépense

Ils ne créèrent que misère et dette centenaire

Dilapidateurs de joyaux

Enfumeurs d’argent natif

Dépenseurs de trésors sans se fatiguer

Pas un trait de leur misérable vie de vermisseaux pilleurs

Qui ne soit noble

Qui ne soit humble

Qui ne mérite d’être cité comme cela le fut dans les encyclopédies.

 

******

 

L'ARGENT DORT SANS FAIRE DE BRUIT

 

De sa masse fière

L’imposante montagne riche de son altitude exemplaire

Avait enfanté un fruit brillant et aussi riche que sa fondatrice

Aucun indigène n’en connu le tintement joyeux

Ni la riche promesse

Son quotidien pourtant sobre

N’en fut que douleur amertume et mort

Quand les pilleurs risquèrent sa vie dans les tunnels sans lendemain.

 

*******

 

SUR LE CORPS DES AMERINDIENS ILS SONT PASSES

 

8 millions de morts dans la population indigène

Potosí avait usé jusqu’à la trame

Le chaleureux tissage de ses enfants

Et dans une fumée d’argent

S’envolaient rêves simples

Vie sobre et prospère.

 

Le mitayo suait son sang

Suait sa peine

Suait ses yeux

Suait sa veine

Peu à peu un râle devenait son souffle

Corrompu par les poussières de la perfidie du minerai extrait

Peu à peu son air lui était volé

Comme on volait l’argent de ses mains

Comme on volait l’argent de son sang.

Et tout ça pour ça :

Potosí nichée au pied de la montagne riche

Une ville pauvre et dépeuplée est devenue

Comme un ballon qui se dégonfle trop vite

Son cœur a été aplani comme une route goudronnée

Son air a été sali par les miasmes de la corruption

Son environnement a été banni pendant des décennies :

Rien qui ne poussa sur la terre et l’air pollué par la chimie

Rien qui n’eut envie de vivre sur la désolation :

Sur le corps des amérindiens

Le char des voleurs

Des perfides profiteurs

Des immondes pilleurs

Etait passé.

 

******

 

 

NULLE MAIN D'ARTISTE NE FUT EPARGNEE

 

 

Des mains d’artisans

Des mains qui tissaient la laine de l’alpaga

Qui sculptaient l’os ou le roseau de la quena

Des mains qui fabriquaient le charango

Qui bâtissaient des terrasses

Celles qui brodaient

Celles qui caressaient berçaient semaient

Aucune ne fut épargnée

Il leur fallut chercher le moindre indigène dans sa maison

Et les conduire tel un troupeau de condamnés

Au fond de la mine :

Que leurs mains habiles prennent la pelle

Ou pire

Creusent de leurs doigts indigènes

Les parois du Cerro.

 

Nulle main d’artiste ne fut épargnée

Nulle main douce ne fut épargnée

Ni le respect ni la douleur ni l’attention :

Matière première au service d’une autre matière première

L’indien et l’argent ne faisaient plus qu’un

Pour assouvir le désir de fortune des pilleurs

Rapaces maudits

Pour argent maudit :

Dis, conquérant

N’as-tu pas honte d’avoir construit ton édifice sur le cimetière des autochtones ?

Et ton argent conquit dans le sang et le vol

Vas-tu le vomir une fois pour toutes ?

 

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LA PACHAMAMA ETAIT SANS DEFENSE

 

 

Et ses enfants

De tendres performances

A exploiter

Sur l’autel du dieu-fécond

Du dieu-colon.

 

La Pachamama était trop humble

Seule

Dans sa verte attitude

Elle offrait son sein

Ils n’avaient jamais assez de son lait de jade

Elle offrait ses yeux

Ils buvaient chacune de ses larmes

Souillaient chacun de ses lits

Buvaient chaque goutte de son eau pure

En alcools enrichis de leurs crachats insultants.

 

La terre-mère était une belle affaire

Elle si généreuse

Donatrice de bienfaits

Ne demandant que le respect

Ses enfants humbles les indiens

Avaient conscience de cela :

Tu ne détruis pas la main qui te nourrit :

Tu l’embrasses.

Tu ne souilles pas le sein qui t’alimente :

Tu l’embrasses.

Tu ne donnes pas d’immondes coups de pieds dans le ventre qui t’abrite :

Tu l’embrasses.

Tu ne craches pas à la figure de celle qui te sourit :

Tu l’embrasses.

Tu ne tournes pas le dos comme un malappris

Quand on a t’as permis d’avoir le ventre plein :

Tu remercies et dans l’offrande et le don

L’indien remercie et sait ainsi que le fruit se pérennise.

 

La Pachamama était sans défense

On lui infligea l’offense

Ils se remplirent la panse

Au détriment de la pensée pure et naturelle

Ils se vautrèrent dans l’opulence

Ils vidèrent de son lait la douce matrice qui pansa

Sans arrière-pensée

Les mille blessures de ses enfants sacrifiés.

 

*****

 

 

AUX FORCEPS ILS TIRENT TOUTE LA SEVE

 

 

C’est ainsi qu’ils procédèrent.

C’est ainsi qu’ils procèdent encore.

Pilleurs patentés.

Patauds colonisateurs sans honte.

 

Traversant les océans

L’étendard en avant

Le forceps et le goupillon

Etaient leurs instruments de torture.

Ils en usèrent jusqu’à plus faim plus soif

Ils en usèrent jusqu’à l’injure

Ils en usèrent jusqu’à la souillure

De ce continent-roche

De ce continent-fruit

De ce continent-vie

De ce continent- argent.

 

Un autochtone au bout de chaque forceps

Pâle affamé souffreteux

Remplacé à qui mieux mieux

Pour assurer la production.

 

Nulle vie qui ne soit prise au sérieux

Nul respect pour la nation pure

Nulle trace de regret

Seul le gain était le soleil du jour du colonisateur.

 

La terre n’avait pas vendu son fruit.

Il était là.

On le connaissait.

On le respectait.

Il servait parfois pour quelque don aux dieux des Andes

Mais la terre était une offrande

Qu’il ne fallait pas troubler.

 

Les goupillons aplanissaient les âmes impures

Les forceps arrachaient la tripaille mûre de la terre-mère

Les goupillons ânonnaient des prières idiotes

Les forceps tiraient toujours plus de fibre.

 

Et par-dessus le sabre le fouet et la trique

Pour écrire sur le dos des forçats la carte de leur terre

Comme si la carte des étoiles n’eut pas suffit

A décrire pour eux le menu de leurs tourments à venir.

 

*****



MINEUR DE POTOSI

 

Mineur de Potosí

Aujourd’hui ce cri

Il est faible comme ton souffle

Il est fort comme ton caractère

Il sera peut-être entendu

Comme le poème de tes vertus

Toi qui suas chacun des mots

Qui avaient écrit ta naissance

Toi qui récitas mille prières

A celle que tu appelles la Mère.

 

Mineur de Potosí

Arraché à tes terres

Arraché aux tiens

Tu ne demandais presque rien

Sinon de vivre libre

Même si la pauvreté était ta compagne

Tu ne demandais presque rien

Sinon de vivre auprès des tiens

Selon les rites de dame nature.

 

Dans l’enfer où nul ne peut respirer

Dans l’altitude oppressante

Dans la chaleur étouffante

Dans les décombres

Dans la nuit sombre

Avance, le courageux mineur

Qui peut-être va vers sa mort

Avance le courageux indien

Qui peut-être rêve des siens.

 

On a écourté ton propos

On a sali ta mémoire

On a sapé ta descendance

On a volé ton essence

On a sacrifié sur un autel inconnu

Tes rêves et tes espoirs

On a brisé les chaînes de la culture

On a déraciné les natifs.

 

Mineur de Potosí

Toi qui péris dans le ventre trop chaud et altéré

De la montagne aux tant de richesses

La feuille de coca était une feuille de tendresse

Et dans sa vertu tu puisais tes forces

La pachamama était une mère de tendresse

Que tu priais pour te protéger

Toutes les forces naturelles multipliées

N’ont pas suffit à rétablir la justice

A bouter hors du pays les dévoreurs et massacreurs

Ton air a manqué

Dans la touffeur extrême de l’inexactitude

Et ma pensée vole vers toi en ce poème

Que l’au-delà de tes croyances berce de sa douce errance

Ton chemin de mort comme il a oublié de le faire pour celui de ta vie.

 

 

Carole Radureau (16/01/2017)

 

 

 

Perle d'argent natif

 

Rédigé par caroleone

Publié dans #Mes anar-poèmes, #Bolivie, #indigènes et indiens, #Devoir de mémoire

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