Décès de John Berger - La résistance c'est de savoir écouter la terre - John Berger à Desinformémonos

Publié le 3 Janvier 2017

Sagesse de cet homme : grande perte.

 

Dans le numéro fondateur de Desinformémonos, en octobre 2009, l'écrivain John Berger, qui est décédé aujourd'hui à Paris, France, a accordé un entretien à la philosophe Fernanda Navarro pour être publié sur ce portail. “Il ne faut pas confondre l'intention délibérée de nous désinformer avec le fait d'être désinformé”, nous a-t-il fait remarqué alors. Et savoir écouter la terre.

Ci-dessous nous republions l'entretien complet :

Paris | France. La rencontre a été réalisée le 2 Octobre à Paris, où Berger a l'habitude de passer la moitié de l'année; l'autre, dans les Alpes françaises près de la frontière avec la Suisse, où il vit avec et comme les paysans de la région. Après avoir rappelé son voyage inoubliable au Mexique, invité à la Rencontre zapatiste réalisée à l'Université de la Terre, à San Cristobal de las Casas en 2007, nous commençons à bavarder sur l'idée de la nouvelle revue virtuelle Desinformémonos. Il lui a semblé original et en même temps ponctuel par les temps qui courent en ce que l'information, loin d'accomplir une fonction formative, étourdit et confonde. Cependant, il a fait cet l'éclaircissement : “Il ne faut pas confondre l'intention délibérée de nous désinformer avec le fait d'être désinformé.”

Il a ajouté que justement - dans les derniers temps - il avait pensé à la nécessité d'abandonner certains des mots avec lesquels tous les jours les médias et les hommes politiques nous empoisonnent avec leurs discours, en les vidant de tout sens, de toute signification. Des mots comme démocratie, liberté, droits de l'homme, justice, progrès, développement, semblent creux, sans aucun référent réel.

FN. C'est-à-dire que ce que tu suggères c'est d'abandonner ces mots qui peuplent notre vocabulaire, ces idées qui nous habitent et conditionnent notre façon de voir le monde et la vie.

JB. Exactement! j'accepte. Ce qu'il faut faire c'est de redéfinir les qualités humaines, leurs nécessités, leurs limitations, la capacité de nous voir en nous mêmes depuis nos propres expériences, avec de nouveaux concepts.

D'un autre côté, il est nécessaire d'avoir une autre perspective du temps, avec un sens historique, pas seulement de considérer le présent dans sa proximité, comme la classe politique le fait sous le capitalisme, qui cherche seulement le gain immédiat, sans penser aux conséquences futures ni au passé c'est-à-dire dans les sacrifices de tant de morts qui ont donné leurs vies pour obtenir ce qu'aujourd'hui nous avons.

FN. À mesure que nous réussissons à configurer une nouvelle mentalité, en nous désinformant, que faudrait-il avoir comme priorités pour la lutte de résistance et avancer encore vers l'action ?

JB. En premier lieu, écouter …

FN. Me permets-tu une parenthèse ? Je ne sais pas si tu connais un auteur allemand, Carlos Lenkersdorf, qui a vécu 20 ans avec les Tojolabales. Eh bien, son dernier livre s'intitule justement “Apprendre à écouter”. Là il explique la signification de l'écoute dans les langues d'origine maya. Il fait la distinction entre entendre et entre écouter. Il remarque qu'écouter implique une compréhension, se mettre dans le lieu de l'Autre, dans la peau de l'Autre et ainsi il arrive à expliquer pourquoi n'existe dans aucune des 14 langues qui se parlent au Chiapas le mot “ennemi“ : parce que l'écoute - pour favoriser la compréhension - entre soeur et frères, il ne peut pas y avoir d'ennemis. Ainsi, il en ressort que le mot ennemi ils l'ont appris en espagnol, en castillan.

JB. Cela me semble très intéressant. C'était moi qui me référais justement à l'importance d'écouter et d'observer toute la nature, toute la physis, ce qui a une existence physique; ce qui n'a pas été créé par l'homme. Et ainsi nous pouvons voir que la nature comprend une grande complexité et la cohésion de différents éléments qui nous causent de l' étonnement, qui nous émerveillent, qui nous produisent le sentiment du sacré … la reconnaissance dont malgré tout, la vie est un don, un cadeau, et dont bien sûr dans la nature il n'y a pas de lieu pour la dictature du marché. Cependant, il ne fait aucun doute que nous vivons actuellement sous une dictature économique.

FN. En effet, quand on parle de la nature humaine, il y a un changement.

JB. Oui. Des qualités et des risques de la nature humaine ont été détachés en tout temps et dans tout espace. La pensée est considérée en tant que la capacité humaine la plus distinctive et unique mais un danger ne s'est pas distingué suffisamment : la pensée abstraite. C'est-à-dire quand une idée se trouve séparée de ses conséquences concrètes.

FN. Et cependant, une grande qualité est attribuée à la pensée abstraite, au niveau de la connaissance. L'abstraction permet l'universalité des concepts. N'est-ce pas certain ?

JB. Cela a été beaucoup exalté, en revanche l'aspect négatif s'est maintenu en silence, comme c'est le cas de la capacité impressionnante de l'être humain à exercer la cruauté, et qui est toujours liée à une idée abstraite rapportée à l'Autre, au différent. La position opposée - dit-il avec émotion - est celle qui prend en considération les conséquences et la concrétion, comme dans le cas d'Antígone quand elle se dirige à Orestes : “Je pleure, tu gouvernes”.

Berger parle plus loin de la distinction, de plus en plus abyssale, entre riches et pauvres. Il fait allusion au philosophe français du XIXe siècle, Proudhon, pour qui la propriété était simplement le vol. John Berger affirme qu'aujourd'hui dans le fond les riches souffrent tous d'une paranoïa, ce qui est remarqué dans sa récurrence constante à des expressions comme les "terroristes", dirigées à tout ce qui peut constituer une menace. Et, d'un autre côté, la considération croissante de lutteurs sociaux comme des délinquants ou des criminels potentiels. Il détache aussi les liens solidaires qui se font dans ces secteurs. Et il souligne un fait intéressant au sujet des peuples indiens : “grâce à leur sens fort de l'identité et leur forte relation avec la nature, ils ont un potentiel de résistance spécial - en unissant la capacité de patience qu'ils ont montrée - et qui fait qu'ils n'ont pas besoin d'être sauvés”.

FN. Finalement, je voudrais te demander comment tu décrirais la période historique que nous vivons actuellement. Comme tu le disais au début, cela n'a pas de sens de dire qu'il n'y a pas de précédents, puisque cela peut être dit de toute époque …

JB. Bon. Justement, dernièrement j'ai cherché un point de référence qui ne cherche pas à être une définition exacte, seulement une approche. Je crains que ce soit assez fort, même brutal, un pardessus pour ceux qui considèrent l'ère de la globalisation comme une période marquée vraiment par l'élimination des frontières de ce qui ouvre une certaine idée de liberté. Le point de référence que j'ai trouvée pour décrire l'actualité c'est la prison. Et ce n'est pas une métaphore, c'est réel. Mais pour le décrire, il faut précisément penser en termes historiques.

Michel Foucault a montré comment l'état pénitentiaire a été inventé à la fin du XVIIIe Siècle, et lié à la production industrielle, à ses usines et à sa philosophie. Après le modèle du Panoptique* est apparu, comme Jeremy Bentham - maître de John Stuart Mill et apologiste du capitalisme industriel - l'a conçu après avoir introduit la circonférence des cellules et du gardien - observateur au centre pour la surveillance constante et absolue.

Aujourd'hui, en plus de la technologie moderne qui a un accès jusqu'au plus intime de tes idées, rêves et  plans, nous avons une autre réalité qui est celle que  nous fournissons des oasis qui sont convertis en frontières pour les migrants de tant de pays du tiers monde où, anonymes, affamés ou mutilés, laissent leurs vies, leurs rêves et leurs noms dans des coins des premiers mondes prometteurs de liberté et de progrès.

Et dans les pays riches, où il y a un emploi et un bien-être, on a des nouvelles de suicides comme maintenant à France TeleCom ou le nouveau type "légal" de morts par “surmenage”, l'excès de travail, où l'employé est pressé jusqu'à la dernière goutte.

Le point de référence finale n'est pas tactique, il est stratégique. Le fait que les tyrans du monde sont ex-territoriaux explique l'étendue de leur pouvoir de surveillance, mais montre aussi l'imminence d'une faiblesse. Ils opèrent dans le cyberespace et dorment dans des copropriétés assurées. Ils ne savent rien de la terre qui les entoure. Ils sont incapables d'écouter la terre. Là, ils sont aveugles. Localement, ils sont perdus.

La résistance c'est de savoir écouter la terre. La liberté est découverte peu à peu, pas du dehors, mais dans les profondeurs de la prison.

En revenant au cyberespace, celui-ci offre au marché une rapidité pratiquement instantanée pour l'échange. Il est utilisé nuit et jour pour les opérations de la bourse et c'est grâce à cette rapidité que la tyrannie du marché peut être exercée dans un espace en dehors de tout territoire. Cependant, une telle rapidité a un effet pathologique sur ceux qui la pratiquent : l'anesthésie. Peu importe ce qui arrive, à la fin de toute l'affaire, le “business”, lui continue.

Cependant, dans la prison mondiale actuelle, le cyberespace a trouvé la façon d'inverser ses effets et de les utiliser contre les fins de ceux qui l'ont commencé.

FN. C'est l'idée de Desinformémonos.

JB. Effectivement.

FN. Depuis en bas ?

JB. Oui en recueillant, en écoutant, les voix de la terre … en bas.

Traduction carolita d'un article de Desinformémonos paru le 2 janvier 2017 :

 

 

John Berger, écrivain, activiste, peintre et humaniste, meurt à Paris

 

Mexico | Desinformémonos. John Berger, écrivain britannique, poète, peintre, critique d'art et avant tout humaniste et activiste, est décédé aujourd'hui à 90 ans à Paris, France. Un homme proche de la lutte du peuple palestinien et de la cause zapatiste, Berger est l'un des écrivains les plus influents de sa génération, comme le quotidien The Guardian l'a récemment qualifié, en plus d'un intellectuel engagé de gauche.

En tant qu'écrivain, ses oeuvres les plus connues sont “Le Cahier de Bento”, “Puerca tierra”, “Une fois en Europe” et “Toujours bienvenus”. Conformément à Ramón Vera Herrera, qui a traduit certaines de ses oeuvres, l'immensité de son oeuvre “a pour prémisse de chercher un sens à l'existence, dans l'infinité des croisements que contient une vie et qui vont de l'intime, imaginaire et créatif, à plus de social et de politique”.

Son travail s'est concentré sur l'art, et son expression a commencé avec la peinture. Après ses oeuvres picturales, il a plongé dans la critique, et en peu de temps on lui a reconnu il a été reconnu pour découvrir des talents peu connus.


Mais Berger n'a pas seulement compris le milieu artistique et culturel, il a réalisé une incursion aussi dans la politique. Il a écrit une critique marxiste, il a établi une amitié avec le sous-commandant Marcos et il s'est toujours proposé d'être fidèle à ses idéaux juvéniles.

Traduction carolita d'un article de Désinformémonos du 2 janvier 2017 :

Rédigé par caroleone

Publié dans #ABYA YALA, #Mexique, #Devoir de mémoire

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