Raúl Sendic : "Fidel est invincible et immortel"

Publié le 4 Décembre 2016

Raúl Sendic ( fils) a connu Fidel Castro quand il avait 17 ans, peu de mois avant d'arriver à Cuba; dans des rencontres successives ils ont parlé de médecine et de la réalité des prisonniers politiques en Uruguay, parmi eux, son père. Trois décennies plus tard, Sendic a partagé les obsèques du leader cubain en tant que vice-président de la République d'Uruguay.
Il est arrivé à Cuba en décembre 1979 avec sa mère, Nilda, et son frère Ramiro. Fils et homonyme du leader du Mouvement de libération Nationale-Tupamaros (MLN-T), Raúl Sendic a suivi le chemin de beaucoup d'uruguayens qui sont arrivés au pays caribéen comme exilés de la dictature uruguayenne. 

“Nous étions restés tout notre possible en Uruguay parce que nous étions l'unique visite que Sendic avait dans la prison, parce que seuls les parents directs pouvaient le visiter. Mais mon vieux insistait pour ce que nous puissions sortir du pays et nous avons voyagé finalement vers Cuba”.
Quelques mois après son arrivée, en 1980, il a eu sa première rencontre avec le leader de la Révolution Cubaine : Fidel Castro. C'était pendant une activité organisée par l'Institut Cubain de l'Amitié avec les Peuples. A cette occasion il a eu l'occasion de converser brièvement avec lui. “J'avais 17 ans et lui, c'était Fidel. La première fois que je l'ai vu je suis resté pratiquement paralysé, je ne trouvais pas de mots. C'était très difficile, face à une figure de cette grandeur, de réagir. Parce que tout ce que l'on pouvait imaginer qu'il pourrait arriver au moment de le saluer, ou se produire après, parce que l'émotion s'empare de nous, surtout chez un jeune homme de 17 ans. En cette première occasion, celui qui a parlé ça a été lui. La seule chose que j'ai faite a été de lui répondre sur la situation de mon vieux”, se rappelle Sendic.

Àprès cette première rencontre d'autres ont suivi, pour des motifs différents, mais avec quelques sujets qui étaient communs. “A cette époque, la situation de mon père était toujours la même , lui qui était prisonnier et il [Fidel] suivait de très près la situation de tout le continent et, en particulier, des prisonniers politiques. Et la figure de Sendic pour eux était très appréciée, très chère”. On parlait aussi de la situation du général Liber Seregni et du reste des prisonniers politiques, “qui étaient pour lui un souci”.
Pour les rencontres suivantes, Sendic dit qu'il était “plus préparé”. Il avait plus de connaissance de Cuba et de la réalité du pays, mais aussi “un peu plus de sécurité” pour parler mano a mano avec le leader cubain. “Nous parlions beaucoup. Quand quelqu'un allait rejoindre Fidel il ne savait jamais de quoi il allait parler, parce que Fidel pouvait parler de toutes choses. Nous parlions souvent de médecine. Pour Fidel ce sujet était une préoccupation absolue, surtout le combat contre la mortalité infantile, qui à Cuba a été l'un des drapeaux dont il a été à la tête, ainsi que de toutes les maladies qui étaient liées à la génétique, à la petite enfance, aux maladies en rapport avec l'accouchement”.

Quelle était la caractéristique principale de Fidel Castro ?

Il était une personne qui surprenait toujours, parce qu'il n'y avait pas de sujet qui lui était étranger. Il était capable d'écouter (cela coûte aux leaders, ils n'écoutent pas, mais lui était un leader qui écoutait beaucoup et maintenait un dialogue), mais à son tour il avait toujours une réponse ou une question intelligente. Chaque fois que l'un de nous était en face de Fidel c'était comme si tu allais à un examen , il fallait être bien préparé, parce que sur n'importe quel sujet, y compris scientifique, il était en condition de demander, de réfuter et de le discuter. Et il était aussi infatigable.

 Il n'était pas rare que pour rencontrer Fidel, ils te donnaient rendez-vous à 2 heures.Souvent quelqu'un attendait d'être reçu et la réunion avait lieu en pleine nuit"

L'invasion de la Grenade


En octobre 1983, les forces militaires des États-Unis et d'autres pays caribéens ont envahi la Grenade, un petit pays situé en mer caribéenne. L'invasion s'est produite après l'assassinat de Maurice Bishop, leader de la “Révolution du Peuple”, des mains des partisans du vice-ministre Bernard Coard. Le motif de l'invasion était de protéger les citadins américains de l'île. Mais ce processus a généré la réaction de deux pays alliés de la Grenade pendant la période de Bishop : Cuba et l'Union soviétique.
Il s'est agi de l'une des agressions les plus importantes des forces militaires des États-Unis après la guerre du Viêt-Nam, en plein contexte de la Guerre Froide. “L'intervention que Fidel a faite quelques heures après [l'invasion] nous a tous donné envie d'y aller ; moi entre des milliers et des milliers de Cubains qui étaient disposés à aller défendre la Grenade. C'était une situation très spéciale qui a été vécue. Nous étions étudiants et nous étions disposés à n'importe quelle chose”.

Cette histoire est significative pour comprendre l'image de Fidel Castro entre les jeunes étudiants cubains de cette époque. “Fidel était un leader d'une extrême proximité. Il s'échappait souvent de la sécurité et venait à la faculté de Médecine, s'écroulait dans la jeep. Les gens sentaient une proximité très spéciale avec Fidel, quelque chose que tous les dirigeants de la révolution n'avaient pas. Le Che Guevara et Camilo [Cienfuegos] étaient les deux autres qui avaient incité cette adhésion à tant de proximité. Il était habituel que Fidel sortait du protocole ou des limites que la sécurité établissait pour aller voir les étudiants, pour parler, pour converser, pour questionner. Il y avait beaucoup de proximité avec les étudiants”.

Cette proximité se donnait aussi dans des situations concrètes. “C'était, souvent lui, le premier qui réagissait”. Dans l'un de ces premiers mois du séjour de Sendic àCuba il y a eu un attentat contre une garderie. “Et le premier qui est arrivé a été Fidel. C'était un attentat violent, contre une garderie de plusieurs étages pleine d'enfants où le feu a pris mais heureusement il n'a pas fallu regretter de victimes. Le premier qui est arrivé, seul, dans sa jeep, a été Fidel Castro”.
Un autre fait "spécial" est arrivé en janvier 1980, après la mort de Celia Sánchez. Elle était la “compañera la plus plus proche” de Castro depuis la guerre de libération et qui l'a accompagnée dans divers événements importants, entre autre, la réunion des Nations Unies qui a eu lieu en octobre 1979. “Elle était la partie la plus humaine de Fidel. Pour tous les Cubains Celia était une garantie de la proximité de Fidel avec les problèmes les plus humains de la société cubaine. Elle était comme la chef de cabinet, la personne la plus proche. Je ne la connaissais pas encore en janvier 1980. Mais ce jour, quand je sors dans la rue et je vais prendre un omnibus, le silence était frappant; l'on sentait qu'il c'était passé quelque chose de très grave dans le pays”.

"Il n'y avait pas de bruits, personne ne parlait, il y avait une situation de commotion, de douleur, de silence. Quelqu'un qui était récemment arrivé, et qui ne connaissait pas l'histoire, ne le comprenait pas, jusqu'à ce que j'ai commencé à enquêter sur qui était Celia. C'était un premier choc ou le coup de la grandeur de la figure de Fidel et des personnes qui étaient près de lui. C'était une perte très importante pour Fidel. Je suis sûr que c'était une perte très significative, comme cela le fut après la perte de Vilma pour Raúl”, a affirmé Sendic.


Fidel et l'Uruguay


En Uruguay, dans les années 1960 et 1970, une forte tension existait entre le Parti Communiste d'Uruguay (PCU) et le MLN-T en vertu de différentes stratégies pour accéder au pouvoir. Tandis que les communistes pariaient sur l'accumulation des masses dans les urnes, le MLN-T a fait le choix de la voie armée. Dans ce contexte, et à la différence de ce qui est arrivé dans d'autres pays, Cuba et Fidel Castro ont maintenu une relation étroite avec les deux secteurs.

“Les Cubains avaient une très grande proximité avec les mouvements révolutionnaires et guerrilleros de toute l' Amérique, mais en particulier avec l'Uruguay avec le PCU il y avait une relation très étroite […] je ne voudrais pas mettre Fidel juge de cette situation, mais il avait une relation très voisine avec les deux secteurs”. Cela était clair, par exemple, dans l'intérêt permanent pour Sendic et dans le fait que Rodney Arismendi était une figure de beaucoup de poids et très proche de Castro.

Mais la préoccupation de Castro pour l'Uruguay transcendait les mouvements de gauche et se référait à la propre démocratie uruguayenne. Ainsi  l'a exprimé Castro “en toute clarté” pendant sa visite en Uruguay pour la prise en charge de Julio Maria Sanguinetti en 1985, a estimé Sendic. “Ils ont toujours vu d'une façon assez particulière la fortification de la démocratie en Uruguay. Les Cubains ont fait une distinction très importante de l'Uruguay comme un pays institutionnel, quelque chose qui nous distingue de beaucoup de pays d'Amérique et spécialement de l'Amérique centrale. Parfois on dit que les Cubains ont porté un plan de déstabilisation de la démocratie de l'Amérique Latine, quand dans le cas de l'Uruguay on peut dire que c'était absolument le contraire. Le pari a été pour la fortification de la démocratie”.

Sur l'influence de Fidel Castro en Amérique Latine et en Uruguay, le vice-président a exprimé :“ Ce groupe de jeunes du ‘Granma’, en 1956 qui se sont enhardis à organiser au Mexique et à équiper un bateau pour débuter le processus révolutionnaire et la lutte contre la dictature de Batista – que conduisait Fidel, mais dans lequel il n'y avait pas moins que Che Guevara – a réveillé des millions de jeunes de tout le continent et les a poussés à conquérir le ciel avec les mains. Tout le monde a senti que c'était possible, qu'il fallait le faire. Que cette belle action que ces jeunes avaient commanditée pouvait se répéter dans le reste de l'Amérique. Je crois que le continent serait autre et totalement différent si n'avait pas existé ce groupe de jeunes hommes qui, sans le lui proposer, ont changé l'histoire de toute l'Amérique, pas seulement l'histoire de Cuba. Ils ont changé l'histoire de tout le continent par l'influence qu'ils ont eu, sur la stimulation et le désir libérateur, la fortification de la bataille politique pour obtenir un continent avec l'indépendance et la souveraineté. Je pense, franchement, que nous sommes héritiers de cette si forte action”.

C'est pourquoi, Sendic affirme que “Fidel est invincible et immortel”. “Chacun de nous porte en dedans la référence de Fidel Castro. Il est devenu une référence de notre désir libertaire, de notre désir de justice, et cela ne peut pas mourir. Chacun de nous a dans son esprit, dans son âme, dans son ensemble d'idées, cette enchère interne entre le désir de liberté, d'être juste, de l' indépendance, de la solidarité. Certains peuvent l'avoir plus réprimée, les autres donnent une plus grande liberté à cette impulsion et l'expriment avec une meilleure clarté, mais tous l'ont. C'est pourquoi on ne peut pas la détruire; cela est devenu une référence chez chaque individu de ce continent. Il peut physiquement être mort, mais cet esprit qui a été généré est présent dans chacun des Latino-américains”.


Cuba après Fidel

Ce qui passera avec le processus politique à Cuba après la mort de Fidel Castro est une des questions clés à laquelle on ne peut apporter encore aucune réponse. L'unique certitude consiste en ce que quelque chose changera. “La dernière fois que je suis allé à Cuba j'ai eu une longue conversation avec Raúl Castro sur ce processus de dialogue avec les États-Unis. Cela a été d'un grand courage de la part des deux parties : un grand courage de Barack Obama de l'impulser et un grand courage de Raúl et de Fidel Castro de se mettre en avant dans ce processus. Parce que ce processus était la seule opportunité historique dont on a profité, parce que je ne sais pas ce qu'il se passera maintenant avec le gouvernement de Donald Trump”.

La fenêtre historique était celle-là et les deux parties en ont profité. Le chemin sera celui-là : une plus grande ouverture, mais sur la base de l'ensemble des valeurs et des principes qui se sont fortifiés le long de ces années. C'est un énorme exploit que ce processus révolutionnaire qui a résisté à quelques kilomètres de la plus grande puissance du monde”.


La mort de Fidel Castro peut-elle changer quelque chose ?

“Cela va sûrement changer. Le processus est dynamique et changeant. Personne n'allait penser il y a deux ans que cette transformation s'en allait de cette façon. La réalité est changeante. L'important dans le fond consiste en ce que les conquêtes qui ont été obtenues tout au long de ces années puissent se maintenir. Cela ne peut pas changer parce que c'est très impliqué dans la conscience et dans les valeurs de la société cubaine”.

Par Mauricio Pérez, les Visages et les Masques.

Traduction carolita du site de Lista 711  Uruguay :

Rédigé par caroleone

Publié dans #ABYA YALA, #Cuba, #Uruguay, #Fidel

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