“Il m'a dit que j'étais là pour écouter le vent” : Labyrinthe Yoéme un documentaire sur la Tribu Yaqui

Publié le 16 Décembre 2016

“Les yaquis ont toujours été déterminés à ne pas céder, à résister et à continuer d'exister” commente Sergi Pierre Ros, auteur du documentaire sur la résistance de la tribu yaqui au nord-ouest du Mexique. Comment ont-ils résisté à la spoliation de leurs terres et à leur défense de l'eau ?

Yoéme est le terme que les yaquis utilisent pour s'autodésigner, il signifie un être humain, un indien, celui qui aime et qui défend la tribu yaqui. Nous nous trouvons au Mexique avec le réalisateur Sergi Pedro Ros (Leur Alqueries, Castelló, 1990), qui nous présente son dernier documentaire, Labyrinthe Yoéme, le long métrage sur lequel il travaillait les trois dernières années et qui fait le portrait de la résistance de la tribu yaqui face aux projets de mort et de spoliation que le Gouvernement mexicain mets en place depuis des années en essayant de les imposer sur les territoires ancestraux de la tribu.

La tribu yaqui qui n'a jamais été conquise pendant la période coloniale est confrontée aujourd'hui à une phase profonde de violence et du mauvais gouvernement qui menace leur propre façon de vivre. Pendant des siècles la tribu a réussi à préserver une forme d'organisation communautaire, caractérisée par le lien avec la terre et la préservation de leurs lieux sacrés .Face au colonialisme et à la dépossession ils ont maintenu une attitude combative qui encore aujourd'hui se maintient intacte, malgré les stratégies multiples de  contre-insurrection que le Gouvernement mexicain a dirigée ou provoquée avec l'objectif de saper la résistance de la tribu. Le documentaire Labyrinthe  Yoéme se trouve dans sa dernière phase et a besoin de l'appui collectif pour se terminer.

Comment se décide un valencien à commencer un projet de ces caractéristiques ?

Après avoir connu plus à fond la tribu yaqui je me suis rendu compte de quelque chose de particulier que nous partageons, c'est qu'ils ont une langue, une identité culturelle et un territoire qu'ils défendent, tout comme dans le Pays de Valence nous avons notre langue et notre propre culture et notre façon de nous comprendre. Nous nous sommes rendus compte de ce que, en sautant les distances, nous partagions une histoire similaire, pour la raison que nous faisons partie de cultures qui ont besoin de défendre continuellement l'existence et l'identité. Personnellement je considère très important de maintenir vivante l'identité culturelle des peuples.

Cinq cents ans de résistance face au colonialisme et au pillage.

La tribu yaqui a souffert de quelques tentatives d'extermination. D'abord, pendant la tentative de colonisation, puisqu'elle n'a pas été conquise à travers la guerre. À la fin du XIXe siècle, la Guerre du Yaqui a été une tentative délibérée d'extermination et d'ethnocide de la tribu. La guerre terminée, Porfirio Díaz – dictateur pendant la période précédent la Révolution mexicaine – a commencé la déportation massive de Yaquis dans le Yucatán, à travers un régime esclavagiste et des travaux forcés dans la culture de l'agave. Cependant, les yaquis, avec une mentalité très aguerrie et défensive envers leur culture, leur identité et leur territoire, furent toujours déterminés à ne pas céder, à résister et à continuer d'exister.

Comment a été ton lien avec la tribu yaqui ?

Il a toujours existé avec l'affinité et le respect que j'ai pour leur culture. J'ai politiquement été près de leur lutte dans la défense des droits de l'homme et du droit à l'accès à l'eau, en essayant toujours de l'aborder avec mon travail cinématographique. Etant encore un peuple de référence dans la défense des droits des peuples autochtones, elle est une tribu très méconnue, puisqu'ils sont très réservés. Pendant de nombreuses années ils ont compris que le yori (l'homme blanc) ne peut pas arriver à les exterminer parce qu'il ne peut pas les connaître en totalité. C'est pourquoi ils maintiennent leur langue vivante et ils n'ont pas permis que soient réalisés, de nombreux travaux anthropologiques et cinématographiques sur leur culture. Nous avons pu accéder à quelques espaces réservés du monde rituel et culturel; cependant, on ne nous a pas accordé de permission de filmer les autres, c'est quelque chose que nous avons compris avec respect.

Comment s'organise la tribu yaqui ?

La tribu yaqui dispose d'une solide structure politique, a ses propres gouvernants qui sont connus en tant qu'Autorité Traditionnelle. La tribu yaqui s'intègre par huit peuples traditionnels (Cócorit, Bácum, Vícam, Pótam, Tórim, Huírivis, Ráhum, Belem) et chaque peuple a sa Garde, le centre névralgique de la décision politique à l'intérieur de la tribu. C'est l'assemblée composée des Autorités Traditionnelles. Cette Autorité Traditionnelle est choisie par la troupe yoéme, comme ils dénomment les gens, le peuple. Chaque yaqui, homme, femme, enfant ou personne âgée, de toute condition, est susceptible de faire la guerre en faveur de la tribu yaqui, de se soulever en armes pour la tribu. C'est pourquoi, du nouveau-né à la plus ancienne personne c'est une troupe qui peut se être soudée à la tribu aussitôt que celle-ci le requiert. Ils ont une organisation collective très forte. Ils disent que la tribu ne peut pas se vendre à l'État, puisque la décision n'est pas aux mains d'un gouvernant, mais dans celles de la troupe qui, à côté des Autorités Traditionnelles, sont celles qui décident.

Chez la tribu yaqui personne ne commande seul, tout passe par des consensus entre les Autorités Traditionnelles et la Troupe Yoéme. Par conséquent, bien qu'un homme politique ou un groupe patronal puisse arriver à acheter une personne, il ne peut pas acheter la tribu. Il s'agit d'un exercice très fort jusqu'à un niveau de décision collective, horizontal, etc.

Ils disposent de trois structures de pouvoir : le pouvoir religieux, le politique et le militaire; les trois opèrent dans une forme similaire à une structure de l'État - nation, avec des particularités propres. Dans l'espace spirituel ils détiennent une propre religiosité préhispanique qui garde de petites relations avec ce qu'ils dénomment ‘le catholicisme‘. Le syncrétisme existe, mais il semble presque imperceptible, surtout dans la forme dans laquelle ils réalisent leurs rituels. Les yaquis n'ont jamais été colonisés à travers les armes, mais ils ont permis l'entrée aux jésuites à condition de maintenir leurs traditions spirituelles, surtout celles comme la danse du cerf et de pascola, qui n'ont absolument rien à voir avec le christianisme.

Les yaquis ont conservé et défendu leur propre façon d'exprimer leur spiritualité, liée avec la mère Nature; leur vraie guide à l'heure de prendre des décisions politiques. C'est très important, donc quand des décisions politiques sont prises l'autorité spirituelle, liée à une cosmogonie ancestrale, joue un rôle fondamental. L'espace politique est délimité par la Ramada (lieu de l'assemblée), la Garde Traditionnelle et les Autorités, qui en collectif prennent des décisions en commun avec la troupe et le conseil des anciens. Dans une troisième strate, il y a  la bande armée ou militaire, façonnée par une propre armée qui se consacre à éviter et à résoudre les conflits à l'intérieur de la tribu. D'une même manière ils s'affrontent aux agressions externes, en défendant avec leur vie et par les armes les intérêts de la tribu.

Tout est entouré par une mystique qui a à voir avec leur langage, puisque l'on ne parle absolument pas ‘le castilla’, comme les yaquis dénomment le castillan, dans leurs espaces, on parle totalement yaqui, avec l'intention que le yori ne sache pas quelles décisions ils prennent.

À quelles problématiques fait face aujourd'hui la tribu yaqui ?

À un choc culturel avec un modèle politique et structurel dans lequel vit immergé le Mexique , qui est le capitalisme dévastateur et totalement vorace. Le capitalisme qui ne peut plus qu'exterminer tout ce qu'il trouve sous ses pas et imposer une pensée unique à un niveau de culture et économique. L'Aqueduc Indépendancia est l'un des grands problèmes auxquels s'affronte la tribu, une oeuvre déclarée illégale par la Cour Suprême de Justice de la Nation au Mexique. Cet aqueduc porte prés de 75 millions de m3 d'eau par an, avec l'idée de construire le parc industriel le plus grand d' Amérique Latine. Cette eau est celle de la rivière Yaqui et ils ont besoin d'elle pour vivre, pour pouvoir cultiver, pour boire de l'eau. Aujourd'hui ils ne disposent pas d' eau potable et l'eau qu'ils consomment est totalement contaminée, ce qui provoque des maladies surtout chez des personnes âgées et des enfants.

En même temps, cette spoliation d'eau ne vient pas seule, mais accompagnée de stratégies depuis le pouvoir qui ont à voir avec la violence et la coercition. Dans les dernières années une drogue que n'existait pratiquement pas chez la Tribu Yaqui, le cristal, le métanphétamine, est arrivée pour rester. Et cette drogue, elle est due à la criminalité organisée, elle amène de la violence, des assassinats, des morts à l'intérieur de la tribu. Pendant le tournage du documentaire, nous avons été pendant un mois et demi en territoire yaqui, il y a eu des assassinats et des fusillades constantes.

Quels parallélismes trouves-tu avec d'autres scénarios où la guerre contre les drogues deviendrait une stratégie de la contre-insurrection comme une façon d'affaiblir la résistance armée ?

Ce que je veux montrer dans ce documentaire est une situation passée sous silence pendant des décennies. En toute circonstance historique, dans laquelle les groupes se lèvent contre les pleins pouvoirs hégémoniques, d'une manière ou d'une autre, apparaît un type de drogue. Depuis quelque temps par ici, toute guerre a eu sa drogue. Dans le cas des Black Panthers, ce que nous pouvons voir est que toute cette législation américaine centrée à extirper le cancer des drogues de la société nord-américaine n'a pas à voir avec la substance en elle-même , mais avec le consommateur. Ce qui est arrivé n'a pas été une illégalisation de toutes les drogues de la même façon. Au contraire, dans une étape dans laquelle les noirs aux États-Unis se battent pour leurs droits, qui voulaient en finir avec un régime de ségrégation, ce que font les EU c'est de déplacer la ségrégation vers la consommation.

Comme il y a également des automobiles pour la classe moyenne et des automobiles pour la classe privilégiée, il y a des drogues pour les noirs et des drogues pour les blancs. Et cela se trouve reflété dans la législation américaine, en rendant beaucoup plus sévères les peines de prison mises en rapport à un crack, consommée dans un plus grand pourcentage par la population noire, en comparaison de la cocaïne. C'est-à-dire que les blancs en cravate qui consomment de la cocaïne à Wall Street n'iront jamais en prison pour détenir quelques grammes dans leur poche, tandis que les consommateurs de crack expireront jusqu'à dix ans de prison. Cela met en évidence une ségrégation raciale au sujet de la consommation de drogues. On ne lutte pas contre toutes les drogues de la même façon; certaines servent à criminaliser certains groupes de personnes en ce qui concerne leur race. Et c'est ce qui arrive avec la tribu yaqui. Si le cristal n'existait pas il y a 20 ans, et qu'il apparaît précisément au moment où commence la spoliation de l'eau, il pourrait y avoir  une relation avec cette spoliation. De plus, la géopolitique mexicaine, marquée par le trafic de stupéfiants et la criminalité organisée se prête à ce type de stratégies et de répartition de places.

Une anecdote que tu veux partager …

Au tout début du projet, quand je faisais à peine l'un des premiers voyages pour connaître la tribu yaqui sur son territoire, l'un des anciens et chef des soldats yaquis est venu me chercher et m'a demandé de monter dans sa camionnette. J'ai saisi ma caméra et nous commençons à monter dans la montagne. Après être arrivé à un páramo rempli de saguaros (un cactus typique du désert de Sonora), nous descendons de la camionnette. Après avoir parcouru une distance nous nous asseyons près de l'un des saguaros. A ce moment-là il a commencé à m'expliquer comment il voit la vie, comment les yaquis comprennent le monde, la montagne, les animaux, le vent, l'eau et la terre. Il m'a dit que quand il est venu me chercher il ne savait pas exactement pourquoi il le faisait, mais après être arrivé au páramo, il a réalisé rapidement. Il le connaissait à travers ses ancêtres. Il m'a dit que j'étais là pour écouter le vent. Je ne pouvais évidemment pas arrêter de penser au magique du moment, quand en peu de secondes, où nous sommes restés en silence, s'est levé un grand vent violent. A ce moment est arrivé le coup de réalité et le grand apprentissage : il ne s'agissait pas d'une métaphore grandiloquente, mais de quelque chose de très basique. Ce soldat yaqui m'avait donné une leçon importante : nous devons, en tant qu'êtres humains, apprendre à écouter de nouveau le vent,  la terre, les animaux. Je suis venu au Mexique parce que je voulais être documentaliste, et le documentaliste doit apprendre à écouter. C'était l'un de mes buts pendant tout le tournage. Écouter le vent, écouter les autres, écouter ce qu'ils me disent et comment ils veulent me le dire.

De quels efforts as-tu pu disposer pour la réalisation du film ?

Le documentaire a été possible grâce à beaucoup d'efforts, le soutien d'institutions et des personnes importantes de la cinématographie mexicaine, des compañeros étudiants, des amis et,surtout, grâce à l'appui inconditionnel de la tribu yaqui, qui nous a ouvert les portes de sa nation et de sa culture et qui nous a laissée l'accompagner dans des moments très intenses et très spéciaux. Le documentaire dispose d'une grande équipe humaine de haut niveau professionnel et elle a obtenu des reconnaissances importantes de la part de l'industrie cinématographique, comme deux mentions honorifiques de la Section Incubadora du Festival International de Ciné de Guanajuato  et le Meilleur Projet dans la section les Nouveaux Regards du Festival de Nouveau Cinéma Latino-américain de La Havane, à Cuba. Il a été principalement financé par le Fonds pour la Production Cinématographique de Calidad, qui est une stimulation publique qui fait partie de l'Institut Mexicain de Cinématographie. Nous avons aussi reçu l'appui de Mantarraya Producciones, qui a montré un grand intérêt dans la distribution du film à travers de l'une de ses distributrices : ND Mantarraya, l'une des principales du pays en ce qui concerne le cinéma d'auteur, qui héberge dans sa production des directeurs comme Amat Escalante ou Carlos Reygadas, qui sont pour moi des référents dans la façon de faire du cinéma.

Pourquoi est-il important de financer et de faire connaître ce projet ?

Pour nous il est très important que cette histoire soit connue, et pour que cela arrive à se terminer, le processus de postproduction étant fondamental. C'est pourquoi nous décidons de commencer ce processus de financement collectif. Le film se trouve dans sa phase finale de travail, il est déjà filmé en totalité et finit d'être édité. L'argent qui est recouvré va être destiné complètement à la postproduction, pour qu'il y ait une bonne correction de couleur, de dessin sonore, une musique originale, pour pouvoir assister aux meilleurs festivals du monde, aux écrans de cinéma et aux plate-formes avec le plus grand nombre de spectateurs possibles. Faire arriver ce message au plus grand nombre de personnes et nous demander ce qui arrive au Mexique, ce qui arrive avec les peuples autochtones et la mère Nature. Nous pensons que l'eau n'est pas seulement un milieu économique; c'est ce qui rend possibles la vie et les identités culturelles. L'effort collaboratif est vital pour rendre ce projet possible.

Traduction carolita d'un article de Desinformémonos paru le 14 décembre 2016(dernier lien ci-dessous)

Ici le trailer de Labyrinthe Yoéme 

Un entretien publié dans le Journal Diagonal.net 

 Pour réaliser une contribution au projet le Labyrinthe Yoéme tu peux le faire ici :

Rédigé par caroleone

Publié dans #ABYA YALA, #indigènes et indiens, #Mexique, #pilleurs et pollueurs, #Yaquis

Repost 0
Commenter cet article