Aslı Erdoğan • Une nouvelle lettre de prison

Publié le 13 Décembre 2016

Aslı Erdoğan nous a fait parvenir une nouvelle lettre de prison, comme elle aurait saisi son blog. Elle poursuit par cette correspondance ce qu’elle n’a cessé de faire depuis des années, alerter les consciences, ouvrir les yeux pour agir.

Plusieurs sites web, magazines, s’associent avec Kedistan dès aujourd’hui pour une publication simultanée, chacun avec ses lecteurs, lectrices, et engagent beaucoup d’autres à faire de même dans les jours à venir. La lettre sera également lue ce soir, dans beaucoup d’initiatives de soutien programmées, et remise à la “presse”et aux journalistes, à qui elle s’adresse principalement.

De très nombreuses soirées de solidarité et de lectures auront lieu en décembre. En France, dans de petites ou grandes villes, en Suisse, en Allemagne, au Quebec, en Tunisie, en Grèce, en Turquie même… des individualités ne cessent de fédérer autour d’elles, pour étendre la solidarité d’ici le 29 décembre, date du “jugement”. Et ces petites rivières croissent… et fertilisent d’autres solidarités.

 

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5/12/2016

Chers amis, collègues,

Cette lettre est écrite depuis la prison pour femmes de Bakırköy, quelque part entre un asile de fous et une vieille léproserie. En ce moment, un nombre de “journalistes”, estimé entre 150 et 200, a été emprisonné en Turquie, et je suis l’un (e) d’entre eux.

Je suis une écrivaine, seulement une écrivaine, auteure de huit livres traduits dans de nombreuses langues, incluant le français. Depuis 1998, je travaille comme chroniqueuse en essayant de combiner littérature et journalisme dans mes chroniques. Les derniers Prix Nobel sont un signe que les “limites rigides” de la littérature sont remises en question avec justesse.

J’ai été arrêtée pour la raison, ou plutôt le prétexte, que je suis un(e) des “conseillers” de Özgür Gündem, le soit-disant “journal kurde”. Même si les lois régissant le journalisme ne donnent aucune responsabilité aux conseillers d’un journal, et qu’aucun parmi les centaines de procès intentés aux journaux n’ait inclu ces symboliques “conseillers”, six de ces conseillers ont été accusés de “terrorisme” : Necmiye Alpay, linguiste et activiste pour la paix, Bilge Cantepe, fondateur du Parti Vert, Ragıp Zarakolu, éditeur et candidat pour un Prix Nobel de la Paix, Ayhan Bilgen, parlementaire, Filiz Koçali, journaliste féministe.

En fait, parmi ces 150 “journalistes”, il y a plusieurs écrivains, des académiciens, des critiques littéraires, mais ils sont tous en prison pour leur travail journalistique.

La situation de la presse est alarmante. Environ 200 journaux, agences de presse, radios et chaînes de télévision ont été fermées sur ordre du gouvernement en à peine 4 mois. Une “punition collective” a aussi été administrée au journal Cumhuriyet, le plus vieux journal de Turquie, bastion de la sociale démocratie. Comme pour Özgür Gündem, tous les noms listés comme conseillers et éditeurs ont été arrêtés pour avoir approché des organisations terroristes, y compris l’éditorialiste culturel et un caricaturiste !

Le journal Cumhuriyet a il y a peu courageusement publié des rapports sur les relations entre la Turquie et ISIS (Daesh) et a fermement protesté contre les attaques d’enragés contre Charlie Hebdo. De nombreux journalistes, y compris moi, ont été poursuivis pour leur solidarité avec Charlie Hebdo, certains ayant même été condamnés à des peines de prison.

Nous avons besoin de votre soutien, de votre sensibilité et de votre solidarité. PEN, qui est à la base une organisation pour la défense des écrivains, se bat activement pour la liberté des journalistes.
Quand la liberté de pensée et d’expression est en danger, il n’y a plus de discrimination (ndlt: entre écrivains et journalistes).

“Liberté, Egalité, Fraternité”: ce sont des concepts que nous devons à la Révolution française ! Plus de deux siècles ont passé qui ont donné du sens, et une réalité, à ces concepts, façonnés par des siècles de raisonnement, de pensées et de développement littéraire, découlant de siècles de labeur, de combats, de guerre et de sang… Ces concepts se doivent d’être universels, aussi bien en théorie qu’en pratique, pour tous, sans exception.

Mon sentiment est que la crise récente en Europe, déclenchée par les réfugiés et les attaques terroristes, n’est pas seulement politique et économique. C’est une crise existentielle que l’Europe ne pourra résoudre qu’en ressaisissant les nations qui la composent.

De nombreux signes indiquent que les démocraties libérales européennes ne peuvent plus se sentir en sécurité alors que l’incendie se propage en leur proximité. La “crise démocratique” turque, qui a été pendant longtemps sous-estimée ou ignorée, pour des raisons pragmatiques, ce risque grandissant de dictature islamiste et militaire, aura de sérieuses conséquences. Personne ne peut se donner le luxe d’ignorer la situation, et surtout pas nous, journalistes, écrivains, académiciens, nous qui devons notre existence même à la liberté de pensée et d’expression.

Merci beaucoup.
Sincères salutations

Aslı Erdoğan
Prison de Bakırköy C-9

Rédigé par caroleone

Publié dans #Turquie, #Droits des femmes, #Asli Erdogan, #prisonniers politiques

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