Mexique : A Oaxaca il n'y a pas de défaite

Publié le 11 Février 2015

=> Article de lundi.am
Article original ici

Vous trouverez dans cet article l'interview de l'hebdo virtuel "lundi matin" al Alebrije, figures du soulèvement populaire de Oaxaca et ex prisonnier politique, membre du conseil de l'APPO, assemblée qui a géré la ville d'Oaxaca plusieurs semaines durant la "commune d'Oaxaca", etmembre de VOCAL.

Vous trouverez ici la première partie de l'interview.

Mexique : A Oaxaca il n'y a pas de défaite

Quelques éléments de contexte. 21 ans après le soulèvement zapatiste au Chiapas, 8 ans après la « Commune de Oaxaca », les mouvements pour « l’autonomie et la liberté », indigènes ou non, ne cessent de se démultiplier face à la corruption et l’incurie des partis politiques et des institutions mexicaines, courroies de transmission de la politique étrangère étasunienne et hypocrite paravent des grandes familles de narco-trafiquants. L’Etat mexicain et ses mafias, qui gouvernent de plus en plus au dessus d’un volcan, et le savent, multiplient les stratégies retorses pour maintenir leur hégémonie, entre terreur et équilibrisme législatif. C’est ainsi qu’un même pays qui détenait jusqu’à récemment le triste record du nombre de morts violentes sur dix ans, et qui a fait des « disparitions » à caractère politique une spécialité, compte aussi certaines des dispositions législatives les plus osées d’Amérique Latine en terme de reconnaissance du droit à l’auto-détermination des peuples indigènes.

Réponse logique à la poussée de plus en plus déterminée des mouvements indigènes sur son territoire et à la crainte d’une propagation du soulèvement des indigènes zapatistes du Chiapas voisin, l’état de Oaxaca, peuplé aux deux tiers d’indigènes, a pris les devant, bien avant l’Etat Fédéral, en reconnaissant légalement la réalité des pratiques indigènes.

Ainsi, le 30 Août 1995, le Code des Institutions Politiques et des Procédures Électorales de Oaxaca (CIPPEO) est révisé pour autoriser « l’élection des autorités à travers les formes propres d’organisation politique des municipios de Oaxaca ». Concrètement, cela signifie que les 570 municipios (municipalités) de l’État ont pu choisir librement s’ils voulaient élire leurs représentants locaux sous le régime des partis politiques ou bien sous le régime dit des « us et coutumes ». Dès lors, l’État de Oaxaca établissait que « les élections doivent respecter les traditions, us, coutumes, et pratiques démocratiques des communautés ».

Loin de stabiliser la situation politique cette « légalisation » a ouvert de nouveaux champs de contestation et suscité une montée en puissance de la quête d’autonomie des peuples indigènes. Les nouvelles formes politiques qui émergent de ce creuset ont eu une influence centrale sur les luttes dans tout le Mexique. Cela est d’autant plus clair aujourd’hui où le mouvement pour établir la vérité sur la récente disparition de 43 étudiants de l’école normale rurale d’Ayotzinapa dans l’état du Guerrero, qui secoue le Mexique depuis plus de trois mois, pourrait bien se muer en une force de destitution inégalée jusqu’à lors.

Mexique : A Oaxaca il n'y a pas de défaite
Partie 1 :« un monde qui contienne beaucoup de mondes »

L’expérience politique indigène dans l’état de Oaxaca depuis 1994

Mais bon, il faut reconnaître qu’il se passe des choses très diverses, des bonnes comme des mauvaises... mais dire ça ne rend pas compte du fonctionnement des « us et coutumes ». Ce qui le définit le mieux, ce qui est très très fort, c’est le fondement, c’est l’âme du système, c’est à dire la « communalité », le collectivisme indigène, le faire-partie de quelque chose qui est supérieur à l’individu, ce qui ne veut pas dire évidemment que l’individu n’est pas respecté ou disparaît. Tu vois ça c’est l’âme, exprimée de plein de manières et de plein de formes différentes. Vous devriez assister à plein d’assemblées et vous verriez qu’elles sont toutes différentes.

Pour commencer les assemblées se font chacune dans sa propre langue et donc en tant qu’étrangers on ne peut pas comprendre de quoi ils sont en train de parler. Il y a même des lieux où ils s’enferment et où ils empêchent ceux qui ne sont pas de la communauté d’entrer tant qu’ils sont en assemblée. C’est très variable. Il y a aussi des communautés qui laissent les gens venir, voire même filmer. Chaque région, chaque village a ses formes propres. C’est aussi le cas pour des pratiques très anciennes comme dans cette partie de la sierra où jusqu’à il y a peu de temps les nouvelles autorités devaient marcher dans la montagne pendant deux jours avec une bougie qui devait rester allumée tout le long de la marche. C’est une manière pour les communautés de dire « il y a quelque chose dont on doit prendre soin ». Il y a aussi des endroits où tu dois garder cette bougie allumée dans ta maison pendant les trois années que dure ta charge. Parce que pour commencer ce n’est pas comme dans le système occidental des partis politiques, ce n’est pas vraiment une charge mais c’est un service que tu rend. Dans les villages quand quelqu’un est président municipal, quand quelqu’un est topil (membre la police communautaire) on dit « on sert » et non pas « on commande ». Il y a des villages où beaucoup de jeunes ont dû migrer, mais qui ne veulent pas pour autant abandonner leur communautés et qui reviennent prendre part. Quand ils ont l’âge d’accomplir leurs services tous doivent commencer du rang le plus bas en commençant par le rôle d’ayudante (celui qui aide) ensuite le topil qui est la police communautaire, mais pas la police communautaire comme il y a aujourd’hui dans le Guerrero (groupes d’auto-défense populaires contre les narco-trafiquants dans cet autre état du Mexique), c’est différent, c’est beaucoup plus ancien. Les gens ne sont pas armés, ils sont munis de barres, de pinces, de simples radios. De là ils continuent à monter dans les fonctions et ainsi jusqu’à devenir président municipal.

Dans le système des us et coutumes, il y a la partie de l’organisation proprement « politique » disons et puis il y a une autre partie plus importante encore qui est « la terre » et pour cela il y a une autre autorité. C’est un autre organigramme parallèle, et c’est une chose qui n’existe pas dans les autres municipalités. Et comme ils ont leur cabildo (entité publique spéciale dont les membres ont été élus et sont reconnus par la communauté), leur président, leur syndicat, leur secrétaire et tout ça, ils ont un autre système d’autorité très semblable. Il est plus important car il est plus riche. La municipalité reçoit l’argent que le gouvernement envoie au titre des participations fédérales. Mais si un village possède des forêts, c’est l’autorité du comisariado de los bienes comunales (commissariat des biens communaux) qui le gère. Il y a des villages où les gens font des blagues entre eux sur le fait que le président municipal est pauvre et que le sindico est riche parce que dans les villages qui sont riches c’est le comisariado de los bienes comunales qui gère les ressources et non pas le président municipal. Il y a aussi des villages qui n’ont pas de forêts, pas d’entreprises communales, pas de ressources et le seul argent qu’ils ont c’est celui qui arrive au président municipal de la part du gouvernement. Le comisariado c’est la charge la plus importante car c’est directement celui qui représente, qui détient la représentation légale de la terre de toute la communauté. Il y a des villages qui ont jusqu’à 400 000 hectares (comme Inchmalapas , le municipio le plus grand de Oaxaca) et tout ça c’est le comisariado qui le gère. Ce sont eux qui doivent prendre soin des montagnes et quand il y a des incendies dans les forêts, ce sont eux qui appellent tout le village pour aller éteindre le feu. Et il n’y a pas d’équivalence de cette institution dans le système des partis. Il n’y a pas d’autorité qui détient la terre car la terre appartient aux particuliers et à chacun. Ça n’existe pas et ça n’aurait pas de sens.

Mexique : A Oaxaca il n'y a pas de défaite

Au Mexique grâce à la révolution il existe aussi des ejidos ( terre publiques exploitées en commun), mais ça ce n’est pas seulement dans l’Oaxaca, c’est au niveau national. Ici il y a des villages qui ont des terres communales et qui ont aussi des ejidos. Et l’autre autorité qu’ils doivent nommer pour l’ejido c’est le comisariado de los bienes ejidados.

Les ejidos c’est une invention mexicaine de la révolution, il y a 100 ans. Quand il y a eu la révolution agraire, dans les communautés indigènes il y avait des terres comme des terres communales mais simplement, il a fallu les accepter, les reconnaître, les respecter. Dans la partie du pays où les communautés indigènes n’étaient déjà plus là, où il y avait déjà du métissage et où la culture s’était déjà beaucoup perdue, il a fallu aussi donner des terres aux paysans. Il y avait des anciennes haciendas (domaines agricoles) mais les paysans n’avaient pas de terres communales. Donc ce qu’a fait le gouvernement c’est répartir cette terre. Et pour ne pas la répartir à chacun particulièrement, il l’a répartie en ejidos, collectivement.

Mais ça c’est une question différente de la question indigène même si ces deux questions se ressemblent. Ça correspond plus à une idée socialiste, avec des entreprises collectives, avec des rendements. C’est pour cela que le gouvernement a construit des barrages, des canaux, toutes sortes d’équipements pour que ces lieux soient hautement productifs. Mais il y a eu des expériences très intéressantes comme celle de la Lagune, avec le coton, ou bien dans le sud-est avec le riz ou encore des ejidos côtiers où ils produisent des camarones ( crevettes grises). C’est la propriété collective de la terre mais qui a été limitée dès le mandat de Carlos Salinas de Gortari (président de 1988 et 1994 ). Donc la terre communale et la terre ejidale ce n’est pas la même chose, ce sont deux statuts différents, la terre communale a toujours existé et ce qu’a fait la révolution c’est la reconnaître, point ! Alors que l’ejido a été une invention et donc on a fait une réglementation distincte pour chacun des deux.

Pendant le mandat de Carlos Salinas il y a eu une grande réforme régressive au Mexique , la réforme de l’article 27 qui parlait du statut de la terre et qui disait que la propriété communale et la propriété ejidal étaient toutes les deux inaliénables, c’est à dire qu’elles ne pouvaient ni s’acheter ni se vendre. Ce qu’a fait Salinas dans les années 90, c’est enlever cette restriction constitutionnelle dans la partie sur l’ejido et donc à partir de là, oui, les ejidos ont pu s’acheter et se vendre. Mais pour ce qui est de la propriété communale c’est beaucoup plus difficile qu’ils puissent la modifier comme ça car là on touche à la question indigène. La corruption du gouvernement a fini de détruire l’idéal de l’ejido parce que le même gouvernement qui voulait élever les rendements de ces endroits, était aussi celui qui faisait des transactions sur leurs crédits, qui changeait leurs outils, qui les volait quoi ! Donc les gens ont fini par vendre leurs machines, leurs animaux, fermer leurs parcelles et c’était fini. Mais ça a été une période très importante car des millions de paysans qui n’avaient pas de terre avant la révolution en ont eu par la suite. D’ailleurs le gouvernement a continué à récupérer des grandes quantités de terre et à les répartir jusque dans les années 70. Jusqu’à ce qu’ils disent qu’il n’y avait plus de terres à répartir. Cela aurait voulu dire qu’ils en avaient fini avec tous les monopoles de la terre, ce qui était évidemment un mensonge. Au fond ils n’avaient plus l’intention de le faire car ce n’était tout simplement plus un gouvernement révolutionnaire... il était déjà en franc recul.

C’est toute cette histoire qui a fait que le PRI a eu et a toujours un grand contrôle corporatiste de la société. Le PRI achetait la loyauté : tu ne disais pas « la révolution », tu disais « mon parti ». Et les gens se sentaient obligés de se dire PRIiste alors qu’en réalité ces conquêtes dataient de la révolution. Et c’est par cette voie des syndicats, des organisations populaires, paysannes et indigènes qu’ils ont réussi à contrôler de grands secteurs de la population. Tout ce pouvoir va s’user, ça l’intéresse de moins en moins, il a moins à offrir et il se fait de plus en plus néolibéral. Mais le PRI a toujours un grand pouvoir corporatiste. Maintenant c’est par la télévision qu’il exerce son pouvoir sur la masse idiote, il ne doit même plus rassembler les gens dans des syndicats ou dans des organisations. La forme de contrôle a changé.

La loi des us et coutumes n’a pas seulement aidé les peuples à battre le PRI dans leurs régions mais bien à le faire partir complètement. La plupart n’ont jamais été PRIiste, le PRI n’avait jamais été aussi fort qu’il le laissait croire dans l’état de Oaxaca, mais c’est ce qu’il paraissait être aux yeux de tous. Cette loi leur a permis de dire « le PRI jamais plus, jamais plus d’escroquerie ». 418 municipalités de l’état de Oaxaca sur les 571 existantes décident alors démocratiquement, en assemblées, d’être régies par le système récemment créé par la loi des us et coutumes et de ne pas ou plus être dans le système des partis.

Le problème c’est que beaucoup de communautés, à cause de débats internes inachevés, de mauvaises informations ou peut-être parce qu’ils pensaient à ce moment là que le mieux c’était les partis politiques, prirent la mauvaise décision. Mais quand, juste après, des villages ont voulu exiger d’être rattachés à la loi des us et coutumes -et ils sont encore nombreux maintenant-, le gouvernement ne l’a plus permis. Il a laissé faire un moment mais devant un résultat aussi massif, il a cessé de donner suite.

Rédigé par caroleone

Publié dans #ABYA YALA, #Mexique, #indigènes et indiens

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