Les paysannes du Cua*

Publié le 14 Janvier 2015

Je vais vous parler à présent des cris du Cua,
des cris de femmes comme pendant l’enfantement.
Maria Venancia, quatre-vingt-dix ans, sourde, presque un
cadavre,
crie aux gardes je n’ai vu au aucun de ces garçons.
Amanda Aguilar, cinquante ans,
avec ses deux petites filles : Petrona et Erlinda,
non, je n’ai pas vu ces garçons
comme pendant l’enfantement
- Trois mois enfermées dans une caserne de la brousse –
Angela Garcia, vingt-cinq ans, sept jeunes enfants
Candida, seize ans, allaite une toute petite fille
toute menue et sous-alimentée.
Ils sont nombreux à avoir entendu ces cris du Cua
des gémissements de la Patrie comme pendant
l’enfantement.
A sa sortie de prison, Estebana Garcia, qui avait déjà quatre
jeunes enfants
a accouché. Elle a dû confier ses enfants
à un propriétaire terrien. Emelinda Hernandez, seize ans,
ses joues luisantes de larmes,
ses nattes baignées de larmes….
Arrêtées à Tazua en revenant de Waslala*
en fleur les champs de maïs et déjà hauts les plants de
patate douce
les patrouilles entraient et sortaient avec des prisonniers (…)

(…) Matilde a avorté assise
alors qu’on nous posait des questions, toute une nuit, sur
les guérilleros.
Candida un garde l’a appelée
viens me laver ce pantalon
mais ce n’était pas pour ça
(dans son cadre somoza souriait comme dans une pub
d’Alka-Seltzer)
d’autres encore pires sont arrivés dans un camion militaire
trois jours après leur départ Candida a accouché (…)
(…)

« Nous, nous ne savons rien sur eux »
Oui mais elles ont vu
leurs rêves sont de subversifs
barbus, flous dans la brume
rapides
sautant un ruisseau
cachés dans les champs de maïs
pointant leur arme
(tels des pumas)
jaillissant des hautes herbes !
Frappant les gardes
se présentant chez les paysans
(sales et fiers)
Candida, Amanda, Emelinda
dans leurs rêves nuit après nuit
-avec leurs havresacs-
gravissant une montagne
parmi des chants d’ »Heureux je fus »*
Maria Venancia, quatre-vingt-dix ans,
elles les voient la nuit dans leurs rêves
dans d’étranges forêts
nuit après nuit
ces garçons.

Ernesto Cardenal (Poèmes de la révolution)

  • Cua : communauté paysanne située dans le département de Jinotega (Nicaragua). Pendant la dictature de somoza, les femmes de cette communauté cachaient les militants du FSLN. En 1968, la garde nationale a détruit le village, arrêté dix-neuf femmes. Plusieurs hommes ont été tués. Ce poème d’Ernesto Cardenal a inspiré la célèbre chanson de Carlos Mejia Godoy , l’un des compositeurs de l’hymne national officiel de la révolution, Canto Epico.
  • Heureux –je-fus : c’est la traduction littérale de « dichoso-fui ». Le « dichoso-fui » est un oiseau chanteur, le saltator grisâtre (saltato coerulescens). Dans plusieurs pays d’Amérique centrale, on lui donne le nom de « dichoso-fui » à cause de son chant qui fait penser à ces mots.
  • Waslala : commune du sud de la région autonome de l’Atlantique située à une quinzaine de kilomètres du département de Matagalpa.
  • image du saltator (Hector Bottai)
Les paysannes du Cua*

Rédigé par caroleone

Publié dans #La poésie que j'aime, #ABYA YALA, #Nicaragua

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