Grécité de Yannis Ritsos

Publié le 30 Août 2014

1.
Ces arbres ne peuvent se rassasier de moins de ciel,
Ces pierres ne peuvent se rassasier sous des pas étrangers,
Ces hommes ne peuvent se rassasier si ce n’est de soleil,
Ces coeurs ne peuvent se rassasier que de justice.
Ce pays est dur comme le silence,
Il serre contre son sein ses dalles embrasées,
Il serre dans la lumière ses vignes et ses oliviers orphelins,
Il serre les dents. Il n’y a pas d’eau, rien que de la lumière.
Le chemin se perd dans la lumière.
Métal est l’ombre de l’enclos.

2.
Tous ont soif, depuis des années.
Tous mâchent une bouchée de ciel par dessus leur amertume.
Leurs yeux sont rouges à force de veiller,
Une ride profonde gîte entre leurs sourcils
Comme entre deux collines, le soir, un fin cyprès.
Leur main est rivée au fusil, leur fusil prolonge leur main,
Leur main prolonge leur âme.
Sur leur lèvre habite la colère,
Et le chagrin luit tout au fond de leurs yeux
Comme une étoile au fond d’un creux de sel.

3.
Quand ils serrent les poings,
Le soleil est certain pour le monde.
Quand ils sourient,
Une petite hirondelle s’échappe du buisson de leur barbe.
Et quand on les tue,
La vie regrimpe la pente avec tambours et drapeaux.

4.
Depuis tant d’années, tous ont soif, tous ont faim, tous sont tués.
Assiégés côté terre et côté mer,
La canicule a dévoré leurs champs,
Le sel, imprégné leurs maisons.
La mort entre et sort par les trous de leur uniforme.Pétrifiés dans leur guet, ils fument la bouse et la nuit,
Scrutant le large déchaîné
Où s’est englouti le mât brisé de la lune.
Fini le pain, finies les balles,
Ils n’ont plus que leur coeur pour charger leurs canons.
Tous ont faim, tous succombent, mais aucun d’eux ne meurt.
Leurs yeux brillent pendant qu’ils veillent,
Et brille un grand drapeau, et brille un grand feu rouge.
A chaque aube, des milliers de pigeons s’envolent de leurs mains
Vers les quatre portes de l’horizon.

5.
Ils sont entrés dans les chaînes et le feu,
Ils ont parlé avec les pierres,
Ils ont offert un raki à la Mort dans le crâne de leur ancêtre,
Sur les aires de marbre, ils ont rencontré Digénis,
Ils se sont allongés pour dîner
Et ils ont partagé leur désespoir en deux
Comme ils partageaient sur leur genou la miche d’orge.

6.
D’arbre en arbre et de pierre en pierre
Ils ont traversé le monde,
Sur un oreiller d’épines ils ont traversé le sommeil,
Apportant la vie comme un fleuve
Dans leurs deux mains desséchées.
A chaque pas ils conquéraient une enjambée de ciel
Pour la donner à tous.
Et quand ils dansaient sur la place,
Tremblaient les plafonds des maisons,
Tintaient les verres sur les étagères.

7.
Comment nos vignes se sont-elles refermées,
Comment la lumière a-t-elle décliné sur les toits et les arbres ?
Qui aurait dit qu’une moitié d’entre eux est maintenant sous terre,
Et l’autre moitié sous les fers ?

8.
Par tant de feuilles le soleil te dit bonjour,
Avec tant de bannières le ciel resplendit,
Et pourtant voici les uns sous les fers
Et les autres sous terre.
Tais-toi, bientôt les cloches sonneront.
Ce sol, il est à eux, il est à nous.

9.
Sous terre, entre leurs bras croisés
Ils tiennent la corde de la cloche,
Et ils attendent l’heure de sonner la résurrection.
Ce sol, il est à eux, il est à nous. Nul ne peut nous le prendre.
Tais-toi, bientôt les cloches sonneront.
Ce sol, il est à eux, il est à nous.

10.
Ils sont montés très haut.
Il leur est difficile de redescendre.
Il leur est difficile de retrouver leur vraie stature.
Sur l’aire où ces gaillards dînèrent toute une nuit,
Il reste les noyaux d’olives et le sang desséché de la lune,
Et les poèmes égrenés par leurs armes,
Il reste les cyprès et le bois de lauriers.
(traduction de Jacques Lacarrière, légèrement modifiée)

Yannis Ritsos

Grécité de Yannis Ritsos

Rédigé par caroleone

Publié dans #La poésie que j'aime

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