Au Chili, l’abstention en tête, une victoire tronquée pour Bachelet

Publié le 30 Décembre 2013

Par Pierre-Yves Cadalen

Chile
« La droite et la gauche unies ne seront jamais vaincues », s’amusaient ironiquement les Quilapayún le 26 juin de cette année lors du concert qu’ils donnaient à Santiago. Ce groupe, emblématique des années de l’Unité Populaire, livrait là comme un sentiment de désillusion profonde à leur public ; en effet, quelques mois avant l’élection présidentielle, le détournement de la fameuse formule qu’ils ont si souvent chantée ensemble – « Le peuple uni jamais ne sera vaincu » – ne laissait aucun doute quant aux espoirs qu’ils plaçaient dans les candidats en présence, et, tout particulièrement, dans l’alternance qui semblait déjà se profiler sous le signe d’une Concertación rénovée. La Concertación est une coalition politique créée au sortir de la dictature pour assurer la transition à la démocratie.

 

Depuis 1988, elle réunit la Démocratie Chrétienne (DC), le Parti Socialiste (PS), le Parti Radical Social-Démocrate (PRSD) et le Parti Pour la Démocratie (PPD) ; la position de la première composante au moment du coup d’Etat n’ayant pas été profondément légaliste, l’alliance peut étonner. Elle devait assurer une transition en douceur, et se maintient désormais après 25 ans d’existence, dont 20 ans au gouvernement.

Ces vingt années n’ont pas convaincu la génération qui aujourd’hui se souvient, exige mémoire, reconnaissance et justice pour les disparus. « A bas la répression de Pinochet », entend-on encore aujourd’hui dans les manifestations étudiantes. Elle ne se remémore pas seulement la dictature, a appris qu’avant 1973, la santé et l’éducation étaient des droits et non des marchandises ; droits déniés au peuple aujourd’hui par le Président Piñera, encore en exercice jusqu’en mars, comme en 2006 par Michelle Bachelet. Il est impossible de comprendre les récents résultats de l’élection du 15 décembre dernier sans les situer dans ce contexte. En effet, si l’ex-Présidente obtient 62,23% des votes émis, et se situe de ce fait à 25 points de la droite menée par Evelyn Matthei, à 37,76%, son ambition de rallier massivement autour de son projet a échoué. L’abstention s’élève à 58, 21%, lourd handicap de départ pour une candidate dont le score réel, rapporté au nombre d’inscrits, est de 25,91%. Bien moins de la moitié des électeurs s’est déplacée. La gauche radicale, qui a échoué à mobiliser au premier tour, a pour une part importante refusé de prendre part à cette alternance sans contenu, a nié toute légitimité au duopole qui asphyxie la vie politique chilienne. C’est l’abstention qui l’emporte, et la perspective d’une transformation institutionnelle s’éloigne pour les Chiliens qui luttent depuis 7 ans pour une éducation gratuite, publique et de qualité. La réforme de l’éducation promise par la nouvellement élue chef d’Etat se fonde sur un plan de 6 ans, il n’est de ce fait pas certain qu’elle s’accomplisse pendant le mandat à venir. Il est possible de lui accorder le bénéfice du doute, d’espérer que sa majorité prendra la mesure de la colère populaire et de l’attente citoyenne. Si elle est déçue une fois de plus, nul doute que le mouvement étudiant se radicalisera.

 

Michelle Bachelet

 

Laissant l’avenir nous enseigner ce que sera le contenu politique de la prochaine mandature, nous pouvons toutefois voir en cette abstention le phénomène marquant de cette élection. Il existe une rupture profonde entre le peuple chilien et ses représentants, entre le mouvement social et les institutions. L’espoir d’un changement réel, que l’on sent vibrer en tant de cœurs dans ce pays dont nombre de citoyens sont fiers d’avoir un jour porté le socialisme démocratique au pouvoir, n’est pas défait pour autant. Deux enjeux décisifs se présentent pour les forces de transformation sociale : d’une part, poursuivre et renforcer le mouvement social pour imposer à la représentation nationale ses revendications majeures, dont l’Assemblée Constituante n’est pas des moindres ; d’autre part, se constituer en force politique en vue de porter un programme conséquent qui pourrait mener aux urnes tant de déçus et sceptiques, pour l’heure indifférents mais qui demain pourraient peser dans l’Histoire de ce grand pays. Ainsi que le chantent les Inti Illimani, « L’homme n’est jamais vaincu, sa défaite est toujours brève ».

 

Source : Place au peuple

 

Rédigé par caroleone

Publié dans #Chili

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